Tuesday, 16 September 2014

Journal Pragois III – Cloches

« Aujourd’hui – c’est indéniable – il n’y a pas de grand Alexandre. […] personne, personne ne peut mener la voie jusqu’en Inde. À l’époque déjà les portes de l’Inde étaient inaccessibles, mais leur direction était désignée par l’épée royale. Aujourd’hui les portes ont été déplacées tout à fait ailleurs et plus loin et plus haut ; personne ne montre la direction ; beaucoup portent une épée, mais seulement pour l’agiter, et le regard qui cherche à les suivre se perd. »

Franz Kafka, Un médecin de champagne, 1917


L’hôtel est situé dans un ancien couvent des Frères Prémontrés, qui fait partie de l’Abbaye de Strahov sur les hauteurs de Mala Strana. On pénètre sur le site par un beau porche d’où la vue embrasse un ensemble d’anciens bâtiments conventuels reconvertis : hôtels discrets aux chambres peu nombreuses qui respectent l’architecture voûtée des anciens celliers et des cellules monacales,  restaurants élégants nichés en hauteur ou brasseries tchèques typiques qui proposent une cuisine roborative ; des galeries de peinture et un musée proposant des miniatures, complètent ce tableau où ne passent plus les anciens Frères Blancs mais parfois pendant la journée, de petits groupes de touristes ou des écoliers appliqués. La vie sereine qui se déroule dans le vaste enclos paroissial est rythmée par les cloches de l’église de l’Assomption, de matines à vêpres, et par la liturgie de dix-huit heures, on y entend alors le son de l’orgue glisser avec paresse le long des murs blancs de l’église. Le panorama que l’on peut admirer depuis la balustrade de la façade orientale du corps de logis, plonge sur les collines, les vignes et les parcelles de terre qui descendent doucement vers le Château, le dôme vert de l’église St-Nicolas dans Mala Strana, et plus loin, sur la Moldau et ses ponts, et les innombrables pointes qui émergent de la vieille ville de Prague sur l’autre rive du fleuve. Le site est réputé pour abriter un trésor : la Bibliothèque du couvent de Strahov,  qui comprend cent trente mille volumes, des milliers de manuscrits, deux mille incunables et un joyau de l’art ottonien du neuvième siècle, l’Evangéliaire de Strahov dont les enluminures proviennent pense-t-on du scriptorium de l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours en France ; les livres sont répartis entre une grandiose salle de Théologie et une salle plus petite de Philosophie au plafond orné d’une allégorie représentant le progrès de la Raison à travers l’histoire.

Au matin du deuxième jour, nous nous dirigeons vers le bâtiment de la bibliothèque ; quelle n’est pas ma frustration lorsque je me rends compte qu’il ne sera possible d’examiner ces deux salles magnifiques que derrière un cordon de sécurité, et d’y jeter un bref coup d’œil au milieu de touristes qui se pressent comme nous pour en saisir sur leur pellicule quelques images à la sauvette. En effet, nous y apprenons que l’accès aux salles de la Bibliothèque se fait uniquement sur réservation, par téléphone, et qu’il faut s’y prendre deux semaines à l’avance.

Une galerie qui ressemble à un cabinet de curiosités de la Renaissance est toutefois accessible au public, et cela permet d’éviter que cette visite ne débouche sur un fiasco : une juxtaposition de vitrines avec des figures de cauchemars naturalisées - l’examen attentif montre qu’il s’agit de poissons et d’autres créatures marines aux noms imprononçables, des roches, l’Evangéliaire de Strahov à la reliure ornée de pierres précieuses, quelques manuscrits enluminés, une carte allégorique de l’Europe représentée en Sainte-Vierge, des chinoiseries, un bouddha, et une xylothèque, se suivent sans logique apparente, ou alors me dis-je, d’après le classement tortueux qu’un curateur tatillon aurait imposé à la création et qui aurait put trouver sa place dans un des contes du recueil « Un médecin de campagne » de Franz Kafka, peut-être réécrit par Borgès. Je suis intrigué par la xylothèque. C’est une collection de livres consacrés à la dendrologie, c’est-à-dire à la science des arbres. Chacun de ces livre consiste en un fort volume, unique, dont la reliure et le dos est formée par l’écorce d’un arbre, mêlée à un peu de mousse ; ouverts, ces livres offrent un herbier complet racontant l’histoire naturelle de la plante. Le nom de chaque arbre figure au dos du livre. Je me dis que les hommes de la Renaissance avaient déjà compris l’impératif de la conservation des espèces.


Plus tard, nous descendons la colline. « Ce sont d’immenses bols tibétains » dit M., alors que nous sommes pris sur le coup de midi dans un concert où toutes les cloches de la ville se sont données rendez-vous. C’est dimanche. Prague vibre à l’unisson.

Xylothèque, Bibliothèque de Strahov

Une échappée vers l'église St-Vith et le Château depuis les hauteurs de Strahov