Saturday, 28 February 2015

Global World - Le Problème Grec – Journal de Campagne

   La plupart des notes qui suivent ont été rédigées sur mon téléphone, dans le trajet du retour du bureau à mon domicile, dans le Tram 7, entre Boileau et Eugène Demolder (trajet moyen de 12 minutes). Je choisissais une dépêche de l’agence Reuters que je commentais, plus ou moins brièvement, et que je postais sur mon mur.
  Un journal d’une campagne quasi-militaire, menée entre des « partenaires  -ennemis » qui a duré un mois, entre l’élection législative du 25 janvier et la date du 28 février, qui était le terme fixé par le Premier Ministre Grec nouvellement élu, pour « se débarrasser de la détestée Troïka et du plan de sauvetage de la Grèce ».
   L’histoire n’arrête pas de s’écrire, mais on sait déjà ce qu’il en est des déclarations fracassantes de Tsipras, quatre semaines à peine après l’élection.
   Pendant cette période, je me suis pris au jeu de suivre l’actualité et d’y aller de mon commentaire à chaud, avec une « ligne éditoriale » qui a fluctué au gré des événements. Mon opinion a évolué, d’une prise de position initiale plutôt favorable aux propositions du nouveau gouvernement grec, vers un scepticisme de plus en plus grand lorsque je me suis rendu compte de leurs ambigüités, sinon de leurs mensonges. J’étais en effet persuadé qu’il y avait dans le chef de ce gouvernement, un scénario de sortie de l’euro préparé, mûri, pensé dans la profondeur et dans le temps, sur lequel il pouvait s’appuyer pour négocier en position de force. Mais derrière les discours, il n’y avait rien. De la rodomontade, du façadisme.
   Le camp du réalisme de l’Eurogroupe a prévalu. La Grèce est bien obligée de poursuivre le chemin défini par les accords précédents (2010 et 2012). Du moins pendant quatre mois. C’était ça, ou le gel quasi-immédiat des mouvements de capitaux des banques, début avril le défaut de paiement d’une tranche d’intérêts, et la sortie de l’euro.
   Rendez-vous au début de l’été.

  Pour le lecteur qui a suivi la publication de ces notules sur mon mur, et y a quelquefois apporté ses commentaires, la publication du journal présente peu d’intérêt si elle se limite à une reprise à l’identique. Je ne changerai rien aux notes elles-mêmes, sauf à corriger quelques coquilles. J’ajoute par contre un commentaire (en caractères italiques), qui enrobe le flux du journal, une réflexion sur mon propre parcours, des questions supplémentaires.

   Tout part de là. Une dette devenue insoutenable, irréaliste. Comment faire pour s’en sortir, retrouver de la flexibilité en matière de décision économique, soulager la misère sociale ? Il y a matière à programmes. Avant les élections, et après, les propositions de fond n’ont pas manqué. Mais s’il y a bien une première leçon à tirer de l’histoire du « problème grec », c’est que l’économie est peut-être la Reine (des batailles), mais le politique est Roi (de la guerre).

LE PROBLEME



·      26 janvier
   Tsipras moves to form anti-austerity Greek government after crushing victory.
True with key milestones in coming weeks and months: end Feb for last tranche of 7bio€ due to be received from lenders and July for debt interest repayment of 10 bio €. As the FT' headline says this morning: will Tsipras be the Lulla or the Chavez of Greece?

   La victoire ! Incontestable. Mais d’emblée, à l’horizon : de l’argent à recevoir – ou pas, de l’Europe fin février, et un gros paiement d’intérêts de 10 milliards d’euros pour l’été. Je relève dans les titres de la presse écrite cette question du Financial Times : Tsipras sera-t-il un leader comme « Lulla » (le brésilien), ou comme « Chavez » (le vénézuélien) ? Le sous-texte : Lulla, ancien syndicaliste, homme de gauche, a compris que le développement social passe par le développement économique, et l’économie de marché : le Brésil s’est transformé en une grande puissance, personne ne conteste la réussite de Lulla et la réduction des inégalités malgré des progrès encore considérables à faire dans ce domaine ; Chavez le bolivarien - marxiste a ruiné son pays, favorisé la corruption, soutenu la rébellion des FARC révolutionnaires contre son voisin, la Colombie.

·      27 janvier
   Yanis Varoufakis who is well known, and a respected, academic economist, author of bestseller "The Global Minotaur", is appointed finance minister in Greece, within the new cabinet. This is great news.
   Anti-austerity economist says to become Greek finance minister

   Je me réjouis de la nomination de Varoufakis, en me disant qu’un économiste brillant, aux « idées hétérodoxes », est le bienvenu aux commandes des finances de l’Etat. La première fois que j’ai entendu parler de lui c’était en 2011, il venait de sortir son livre, j’en avais vu une copie à l’aéroport d’Athènes. J’en ai ensuite parlé avec un collègue grec, expatrié récent à Bruxelles, et un autre, entrepreneur établi à Londres, pour qui les « grecs de la diaspora » avaient une responsabilité pour faire sortir la Grèce du marasme. Un seconde Phyliki Etairia (Φιλική Εταιρεία) en somme, comme la première, imprégnée des idées modernistes de l’Occident pour lutter – à l’époque, contre la sujétion à l’Empire Ottoman, et pour l’époque contemporaine, à l’assuétude de Grecs au clientélisme? Lumières et libéralisme.
   Le livre de Varoufakis a été traduit en français « Le Minotaure planétaire » ; il est disponible depuis fin 2014 aux Editions du Cercle. Sous-titre du livre : l’ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial. En voici la préface à l’édition française.

·      29 janvier
   On foreign policy questions, I'm not sure the New Greek government is as mature as it looks on its stance for debt negotiations. Sub-text read here and there over this attitude, being that the traditional Greek radical left has a tendency for pleasing Moscow. Not the good time to do that.

   Premier craquement dans mon appréciation de la justesse des positions du nouveau gouvernement : sur la question ukrainienne, Tsipras ne se montre pas trop empressé de renforcer le dispositif des sanctions européennes à l’encontre de Poutine. Lequel se montre disposé à l’accueillir en grande pompe pour les cérémonies du 9 mai à Moscou (commémorations sur la victoire contre l’Allemagne nazie). Attitude que j’explique mais n’excuse pas. La Grèce et la Russie ont une relation sentimentale particulière, qui remonte aux temps anciens. Moscou ne s’est-elle pas auto-proclamée « Troisième Rome » au début du seizième siècle en remplacement de Byzance? L’Empereur Constantin avait transféré en l’an 330 la capitale de l’empire romain, de Rome à Byzance, devenue Constantinople. Cette « Seconde Rome » perdura jusqu’en 1453, et la chute de la ville aux mains des Turcs Ottomans. L’Empire Romain d’Orient, ou empire byzantin, dura mille ans, c’était un empire où l’on parlait le grec, et où la religion était l’orthodoxie chrétienne. La religion et l’écriture furent exportées dans les populations slaves à partir du neuvième siècle, grâce aux moines Cyrille et Méthode (l’alphabet cyrillique). En 989 le grand-prince Vladimir fonde la « Russie » en adoptant le christianisme des grecs, mais à l’époque, il s’agit de l’Etat de Kiev (en Ukraine, comme c’est curieux), et pas encore de la principauté de Moscovie.
   Pour les grecs, et pour les russes, des événements passés il y a mille ans se sont passés hier.

·      30 janvier
   “Economic realism”; this is what I could say, according to the article.

   Deuxième craquement. « Faire payer les armateurs », ne sera pas aussi simple que le slogan de campagne l’annonce. Il est question d’une « contribution volontaire de la profession au redressement du pays ».
   Dans le discours anti-corruption ou anti-riches, il y a toujours un élément qui me gêne : pourquoi, s’il suffit de le faire, pour résoudre les problèmes des finances publiques, aucun gouvernement (avant celui qui arrive pour résoudre les véritables problèmes), ne réussit-il à le faire ? Est-ce parce que tous les gouvernements précédents sont corrompus (avant nous) ? N’est-ce pas plutôt, que ce n’est pas aussi simpliste qu’il y paraît ?

   On that topic Greeks are consistent... So far

·      5 février
   Dangerous games. "A risky, albeit calculated political move", done by the ECB, as reported in the FT. So far, no sign of softening the negotiation high stakes.

   Soyons clairs, car enfin, ce qui se dessine derrière la ligne dure de la BCE, de l'Allemagne et de l'UE dans son ensemble, est bien une stratégie délibérée de forcer la Grèce à: soit se soumettre dans le reniement de ses espoirs et le déshonneur, soit sortir du ring de la monnaie unique, et de l'Union. Les autorités européennes l'avaient annoncés: la sortie de la Grèce de l'euro n'est plus aussi dommageable pour les budgets des états membres qu'il y a quatre ans. Assouplir sa position face à la Grèce, c'est risquer la contagion d'une insurrection fiscale dans d'autres pays endettés et pesant plus lourd sur l'économie des pays riches. Le choix de l'Union est rationnel, tragique et à court-terme. Il intervient dans un contexte de risque géopolitique en Europe aggravé par la crise d'Ukraine. Si l'UE perd la Grèce, elle perd aussi ce qui protège son flanc sud-est du chaos moyen-oriental. Les technocrates qui gouvernent l'Union ne comprennent généralement rien à la géopolitique, ni au "monde westphalien" des rapports de force internationaux. Ils le regretteront amèrement. Ce qu'ils vont provoquer en Grèce dans les semaines qui viennent, est une situation analogue à la crise Argentine de 2001.
Vous pouvez régler vos montres sur un compte à rebours. Il a commencé.
C., comme Cassandre

   En écrivant ce billet, je suis persuadé que le gouvernement grec qui adopte une position maximaliste dans l’affrontement avec l’Europe, se prépare à quitter l’euro. Pourquoi ? A cause du « mouvement risqué et politiquement calculé », comme l’écrit le Financial Times, de la Banque Centrale Européenne qui décide de ne plus accepter les obligations d’état de la Grèce, en garantie du financement des banques grecques. Du coup, c’est à la Banque centrale grecque de prendre en charge cette opération pour soutenir les banques commerciales de son pays, ce qui se fait à un taux plus sévère, limité dans la durée, et pour des banques solvables. L’opération est financée grâce à des fonds spéciaux d’aide d’urgence que la Banque Centrale Nationale reçoit de la BCE. C’est un resserrement de vis de la « liquidité », la capacité de financement au jour le jour d’une banque afin de maintenir un équilibre, toujours instable, entre les dépôts et les crédits, ce qu’on appelle dans le jargon, le problème de la gestion du bilan, ou « Asset and Liabiliy Management ». Qu’est-ce qui peux déséquilibrer cette balance ? Des retraits excessifs qui dépassent les capacités de la banque à remplir ses obligations « overnight ». Une banque peut faire faillite en une nuit.
   Dans mon commentaire, je suis également persuadé que l’Union Européenne est prête à aller jusqu’au bout, forcer la Grèce à se soumettre ou à se démettre. Dans un cas comme dans l’autre, les semaines qui suivent vont montrer que je me suis trompé dans ma double symétrie : il n’y a ni « volonté grecque de quitter l’Euro » (il n’y a aucun plan établi dans ce sens), ni « volonté européenne de force la Grèce à quitter l’Euro » (pour faire un exemple destiné aux opinions publiques des pays qui pourraient se risquer à suivre l’exemple d’Athènes lors d’un éventuel changement de majorité politique - l’Espagne avec Podemos, et dans une moindre mesure l’Italie ou le Portugal).
   Pourtant, ce jour-là, Mario Draghi, patron de la BCE prend une décision hautement politique. Je me suis demandé s’il ne sortait pas de son mandat. La BCE n’intervient pas en effet comme centre de décision politique. Mais il y a des actes techniques qui ont une portée…
   Les minutes des réunions de la BCE n’étant pas accessibles, je me contente du communiqué de presse du 4 février (en)
Que je recopie intégralement ici, pour la « beauté du langage technique ».

PRESS RELEASE
4 February 2015 - Eligibility of Greek bonds used as collateral in Eurosystem monetary policy operations
       ECB’s Governing Council lifts current waiver of minimum credit rating requirements for marketable instruments issued or guaranteed by the Hellenic Republic
       Suspension is in line with existing Eurosystem rules, since it is currently not possible to assume a successful conclusion of the programme review
       Suspension has no impact on counterparty status of Greek financial institutions
       Liquidity needs of affected Eurosystem counterparties can be satisfied by the relevant national central bank, in line with Eurosystem rules
The Governing Council of the European Central Bank (ECB) today decided to lift the waiver affecting marketable debt instruments issued or fully guaranteed by the Hellenic Republic. The waiver allowed these instruments to be used in Eurosystem monetary policy operations despite the fact that they did not fulfil minimum credit rating requirements. The Governing Council decision is based on the fact that it is currently not possible to assume a successful conclusion of the programme review and is in line with existing Eurosystem rules.
This decision does not bear consequences for the counterparty status of Greek financial institutions in monetary policy operations. Liquidity needs of Eurosystem counterparties, for counterparties that do not have sufficient alternative collateral, can be satisfied by the relevant national central bank, by means of emergency liquidity assistance (ELA) within the existing Eurosystem rules.
The instruments in question will cease to be eligible as collateral as of the maturity of the current main refinancing operation (11 February 2015).

La motivation de cette suspension (du régime d’exception favorable aux obligations de l’Etat Grec acceptées par la BCE, quel qu’en soit la notation, i.e. le risque de crédit), est expliquée en quelques mots :
       Suspension is in line with existing Eurosystem rules, since it is currently not possible to assume a successful conclusion of the programme review

De quoi parle Mario Draghi ? (en fait c’est le conseil de gouvernance qui s’exprime, voir ici pour la composition actuelle de ce comité :

Tout simplement : de l’impossibilité de savoir si le programme existant (d’aide à la Grèce), va être poursuivi.
   Le drame grec des semaines qui vont suivre, tient en ce simple fait : en arrivant au pouvoir le 26 janvier, Tsipras annonce qu’il met fin au programme existant (signé par le gouvernement grec précédent, le 27 novembre 2012). Lors de sa réunion du 4 février, le comité des gouverneurs de la BCE conclut que, l’avenir du programme étant incertain, et en accord avec les règles du système Euro, le régime d’exception consenti à l’Etat grec ne s’applique plus : les banques grecques devront se financer auprès de leur banque centrale nationale, en accord avec les règles du système Euro (le fond d’urgence). Cette directive entre en application le 11 février.
   Conclusion : ou bien Tsipras était très fort et savait ce qu’il faisait ; ou bien il était inconscient de la porté de sa déclaration. Nous pouvons juger aujourd’hui de ce qu’il en est, qui s’est confirmé au cours des semaines suivantes : une méconnaissance profonde des règles de la gouvernance européenne.

·      6 février
   Le ministre grec des finances, Yannis Varoufakis, a de bonnes idées. Ce qu'il a proposé il y a quelques jours à Londres auprès d'un parterre d'investisseurs attentifs, consistait à échanger la dette souveraine détenue sous sa forme actuelle par des obligations à taux fixe, par des obligations à taux variables indexées sur la croissance économique de la Grèce. Techniquement, cela s'appelle un "swap fixe-variable" dans le jargon financier, c'est le genre de produits qui s'échangent couramment de gré à gré entre institutions financières, bancaires. Au sens strict c'est un produit dérivé dont le sous-jacent est une hypothèse sur l'évolution de taux futurs ... La clé de ce type de contrat est la confiance. Bien entendu celle-ci est encadrée par des droits et des devoirs mais ce qu'il importe de comprendre, c'est qu'il existe des solutions créatives au problème de la Grèce.

     Je me dis que tout ça n’est pas grave, que des gens intelligents vont trouver des solutions créatives au problème grec. Ce que je ne comprends pas encore à ce stade c’est que le problème grec n’est pas créé par les européens, mais par les grecs eux-mêmes. Avec du temps et de la patience – ce que les grecs ne se donnent pas, Varoufakis peut arriver à convaincre ses partenaires des avantages de nouveaux outils financiers. La dette peut être restructurée de plusieurs manières. Y a-t-il « une seule dette » d’ailleurs ? J’ai appris quand j’étais jeune ceci, que j’ai appliqué avec constance dans ma vie personnelle et professionnelle : « quand un problème est trop compliqué, décompose-le en problèmes plus petits, plus simples, et traite-les un par un, par priorité ». Une manière d’analyser le problème de la dette grecque est d’en étudier la décomposition.


Source: Bloomberg, voir références à la fin de l'article

·      8 février
   Les constipés de l'euro diront que c'est du chantage gros comme une colonne dorique; ils seront balayés par l'histoire. Le sens de l'histoire est avec la Grèce. Et la rationalité économique. Messieurs les gardes-chiourmes de l'austérité puritaine, jetez vos défroques calvinistes et embrassez l'innovation que les "venture capitalists" eux-mêmes prônent pour sortir de la crise. La Grèce à gauche toute? Pas du tout. A la pointe de l'esprit du capitalisme. Lisez "The Economist" cette semaine. Ce que dit Varoufakis. Il nous faut un grand New Deal orienté vers la croissance et l'innovation pour sauver l'Europe. Vive le capitalisme ! La monnaie unique et l'Europe se meurent, non pas, parce qu'il y aurait trop de capitalisme, mais pas assez. Ce que nous vivons est le règne stérilisant des oligarchies, des intérêts retranchés, du corporatisme et des peurs de l'avenir. Du balai!
Commentaire :
Q : "Les constipés de l'euro" Qui sont-ils? L'expression est ambiguë.
R : Je parle du triumvirat Mario - Angela - Jean-Claude. L'idéologie calviniste de la BCE, de l'Allemagne et de la Commission mène l'Europe dans le mur.

   J’aime bien l’expression des « constipés de l’euro ». Il y a une problématique obsessionnelle (anale, rétentrice) dans le calvinisme, la thésaurisation. Les psychanalystes se sont emparés depuis longtemps de la question. Et qui nierait que le « triumvirat Mario – Angela – Jean-Claude » ne soit pas profondément « calviniste » ? Mais quel est le lien entre cette dissidence religieuse issue de la Réforme, et l’argent ? Je renvoie à l’excellent petit livre de Bruno Colmant, Capitalisme européen : l’ombre de Jean Calvin, Académie Royale de Belgique, 2013, qui réactualise la thèse bien connue de Max Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905). En deux mots : le temps et l’intérêt, sont intrinsèquement lié dans la conception réformée du salut par ses propres œuvres. Ces deux concepts définissent une nouvelle « géométrie » qui est à la base des calculs de la finance moderne (notions de valeurs actuelle, de valeur future, de taux d’intérêts, de courbe de taux etc.). Bruno Colmant pose la question : l’euro est-il une monnaie protestante ? Je cite un passage de ce chapitre très dense où il dévoile quelques-unes des ramifications qui s’étendent, de l’histoire allemande (traité de Versailles, hyperinflation), au mandat de la BCE et aux conceptions de la dette : « un des nœuds de la crise de l’euro est lié au mandat de la Banque Centrale Européenne ».
   En somme : l’euro est une construction théologique.
   Le paradoxe qui n’est qu’apparent de ma note du 8 février, est que pour sauver les Etats, il faut plus, et non pas moins, de capitalisme. Non pas un capitalisme « prédateur » ou « arbitraire », mais un capitalisme « vertueux ». Seule l’épargne privée, in fine, a la capacité de renflouer les caisses du trésor public. Ne cherchez pas ailleurs que dans les vertus théologales du travail et de la modération, les clés du succès du modèle capitaliste anglo-saxon. Si vous pensez qu’un autre modèle de capitalisme est possible, regardez du côté de Moscou ou de Pékin.
   Dans cette diatribe anti-européenne, je n’exprime pas autre chose que mon rejet d’une Europe que je perçois trop souvent comme un Léviathan mou, une dictature souriante, corporatiste, aux intérêts cloisonnés.
   Au cours des années 2000, la Grèce, comme tant d’autres pays, a suivi le « mauvais chemin » du capitalisme, non pas celui de l’épargne et de l’investissement, mais celui de l’hyperconsommation, de la dépense publique et privée exagérée. Je me souviens d’une époque récente, d’avant l’austérité, où certains Grecs achetaient tout à crédit, y compris la dinde de Noël. L’épargne est ce qui permet l’innovation via la prise de risque et un pari (calculé) sur le futur. Emprunter pour manger la dinde, fut-elle de Noël, est une hérésie.

·      9 février
   Au PM grec, Alexis Tsipras, je dis: "attention! Vous agitez de vieux démons, vos exigences partent dans tous les sens, vous fustigez l'Allemagne, dont vous aurez besoin, en ouvrant les plaies de la seconde guerre mondiale et des réparations financières. Non seulement le calcul est très mauvais, mais il est illégitime. Votre pays a signé une convention internationale juste avant la réunification de l'Allemagne en 1990, dans laquelle il s'engageait à fermer le dossier des réparations, avec d'autres pays victimes de la guerre. Revenir sur la signature de la Grèce pour le règlement du problème de la dette est en soi un problème, mais vous pouvez avec de l'habileté trouver des partenaires avec qui en discuter. Ré-ouvrir ce dossier des réparations ne va que confirmer, chez ceux qui se méfient déjà de vous, que la parole et la signature de la Grèce Souveraine dont vous vous faites le héros homérique, ne vaut pas plus que l'encre et le papier dont les traités sont fait, et qu'en somme, plutôt qu'incarner le courage d'un Achille, vous vous égarez dans la perfidie d'un Ulysse. Alexis! Apprenez à négocier!"

Cordialement 

C.

   Personne de sensé en Europe ne soutient ce point de vue sur les réparations allemandes à la Grèce, en-dehors de quelques partisans d’extrême-gauche ou d’extrême-droite. En Grèce c’est une opinion courante. Vous pensez que les électeurs de Syriza sont tous « peuple de gauche » de cœur et d’âme ? J’en connais dans ma famille qui viennent de l’autre bord, qui votaient Aube Dorée et qui ont voté Syriza le 25 janvier par calcul politique. Les fantômes de la Seconde Guerre Mondiale ont fait surface depuis plusieurs années dans le débat politique : il y a un contexte, la Grèce ne s’est jamais sortie guérie, rassemblée, des blessures de sa guerre civile qui suivit l’occupation allemande, entre 1946 et 1949 ; c’est une des raisons pour lesquelles la classe politique a toujours été si divisée entre Gauche et Droite, jusqu’à l’arrivée au pouvoir du gouvernement de coalition entre la Néa Dimokratia (centre droit) et le Pasok (socialiste) en 2012, sous le Premier Ministre précédent Antonis Samaras. J’ai pensé à ce moment-là que la Grèce empruntait enfin la voie d’une réconciliation nationale et d’une maturité des consciences. Mais les vieux démons ne sont jamais loin. Ils pointent le bout de leurs griffes qui divisent et déchirent à l’occasion de la diabolisation des allemands, Merkel ou Schaueble ayant été plus d’une fois ces dernières années caricaturés dans la presse en représentants du Troisième Reich.
   Il faut étudier le passé pour comprendre le présent.





·      10 février
   Ce que Cassandre écrivait il y a quelques jours sur ce mur, me confirme avec chaque jour qui passe, qu'un des probables du futur état de la Grèce, se rapproche dangereusement de sa réalisation. Et je n'éprouve pas de motif de réjouissance, car j'ai le sentiment que le gouvernement grec n'a pas encore sérieusement étudié, et encore moins préparé, les conséquences immédiates d'une sortie forcée de l'euro dans les semaines qui viennent. En fait: aujourd'hui, entre la Grèce et l'Union, rien ne va plus. Je crois qu'il n'y aura pas de véritable recherche d'une solution négociée à la crise. Chacun campe sur ses positions et l'amertume monte, obscurcissant le jugement. Le Chaos est engendré par Hubris et la Colère.
Commentaire
Q : Le plus simple serait de faire en package Ukraine et Grèce et d'en discuter avec les Russes non ?
R: bien vu. Et c'est en effet un des scénarios possibles, l'Allemagne achèterait un peu de temps avec la Grèce jusqu'à l'été pour s'occuper du "problème oriental".

   Le problème ukrainien pointe le bout de son nez. C’est ce qui va « sauver » la Grèce indirectement dans les jours qui vont suivre. Merkel est en effet trop absorbée par le désordre géopolitique à l’Est et n’a pas envie de laisser un nouveau problème se créer sur le flanc sud-est de l’Union. Car quelle distance sépare-t-elle un Etat en faillite d’un Etat failli ? (ce que l’anglais ne rend pas : from bankrupt State to failed State). Poutine, dans une grande générosité, serait prêt à aider la Grèce, en échange de facilités navales pour la flotte russe.

·      11 février
   Dans une négociation le parti qui est prêt à perdre le plus, ou à prendre les plus grands risques, est souvent mieux récompensé que l'autre. Mais attention! Une bonne négociation est celle où les deux partis se retrouvent gagnants. Et cela demande du temps, beaucoup de temps. Le problème du PM grec, Alexis Tsipras, c'est qu'il s'est imposé une contrainte de temps irréaliste, et qu'il pense ainsi obtenir ce qu'il veut en mettant la pression maximale sur ses interlocuteurs. Grave erreur de jugement ! S'il obtient ce qu'il veut, ce sera au prix d'un accord perçu comme "perdant" par ses partenaires. Qui en garderont peut-être rancune. Autrement il perdra tout d'un coup, et l'euro et l'union, et le peuple grec souffrira une austérité auto-imposée avec une économie importatrice dans une nouvelle devise qui vaudra combien? Hasardons un chiffre: entre 50 et 90% de moins que l'euro. Bonjour les dégâts.
Commentaire
Q : Pas d'accord. Il fait la bonne chose. Au pire, les BRIC l'aideront. L'Euro reste une aberration.
R: je ne pense pas que du bien de l'euro et de sa construction aberrante; je relève néanmoins que le gouvernement grec tient, pour le moment, un double discours: l'un vers son opinion publique, l'autre vers ses partenaires, et qu'il y a des calculs risqués qu'il préfère ne pas avouer. Pour le moment. Je suis d'accord avec la stratégie du gouvernement grec, mais je commence à trouver ses méthodes, sa tactique, pour le moins discutables, je pense qu'il manque tout simplement d'expérience et de maturité. On ne joue pas l'avenir d'un pays sur un coup de dés.

My name is Bond. Perpetual Bond.
   Il faut évidemment saisir l'allusion financière, référence aux obligations (bonds); quand aux perpetual bonds, c'est une des propositions de Varoufakis, le ministre des finances grec, pour transformer une partie de la dette en bonds perpétuels, i.e. un instrument similaire aux actions (sans date de maturité, d'où perpétuel), qui paye un coupon d'intérêts à échéance, et qui ne rembourse jamais le principal.
   My name is Bond. Varoufakis trouvera peut-être un nouveau job si les choses tournent mal. Il parait que les fashionistas s'arrachent son style noir et bleu. D'ici peu, messieurs, soyez attentif à ce nouveau look des financiers.

   A partir de cette date, l’article se poursuit uniquement avec le flux du journal. Je dépose ici le commentaire de fin : le « problème grec » est complexe et touche à de nombreuses dimensions qui interagissent les unes avec les autres. La Grèce est un symptôme ou un révélateur de problématiques elles-mêmes très complexes. Pour arriver à résoudre un jour le « problème grec », si on y arrive, il faudra disposer d’une vision d’ensemble de cette Question : peut-on isoler la partie du tout ? Et de quelle totalité parle-t-on ? Voici une clé possible d’analyse du « tout ».
   Problème numéro 1 : la construction européenne. La gouvernance de l’Union souffre d’un manque de légitimité, de clarté, de pédagogie. Le citoyen a du mal à s’y retrouver entre les multiples instances de concertation et de décision : Conseil des chefs d’états, Eurogroupe (le conseil des ministres des finances), Banque Centrale Européenne, Commission, Parlement Européen, Gouvernements nationaux, Parlements nationaux. Des interactions nombreuses, des groupes d’influence, des processus savants, des règles spécifiques, à tel point qu’il faut faire un Master en Etudes Européennes pour s’y retrouver. Le nouveau gouvernement grec débarque dans cette construction délicate sans préparation. Il y a un choc de cultures politiques. La souveraineté nationale est-elle suffisamment prééminente sur le droit européen, pour justifier la prétention d’un leader élu démocratiquement à bousculer les règles du jeu, pour élever l’affrontement à la hauteur du concept sur l’être et l’essence de l’Europe ? Non.
   Problème numéro 2 : la géopolitique. L’Union Européenne est confrontée à des défis de politique extérieure importants : relation avec la Russie autoritaire et agressive de Vladimir Poutine ; relation avec la Turquie, puissance émergente, candidate à l’Union, qui évolue aussi vers une forme de régime présidentiel autoritaire, nation ambiguë dans son idéologie nationaliste et religieuse (le « suprématisme sunnite ») ; relation avec un monde de plus en plus décomposé sur ses marches lointaines, états faillis du Moyen-Orient (Syrie, Irak) ou de la Méditerranée (Lybie), émergence d’acteurs terroristes organisés ayant une capacité de nuisance considérable. En bref : l’UE prend conscience du problème de sa défense, de la fragilité de ses frontières extérieures, sur lesquelles passe une ligne de faille, en Grèce.
   Problème numéro 3 : le rapport au passé, à l’histoire et ses interprétations. L’Union Européenne s’est définie dès le début comme une union économique, avec la croyance que la résolution des problèmes politiques qui avaient conduit à deux guerres mondiales, passerait par la convergence des intérêts d’états unis par le « doux règne du commerce ». Comme on l’a vu plus haut, l’analyse de la seule relation bilatérale Allemagne – Grèce, soulève ses propres questions. Les états-nations de l’Europe ont chacun une mémoire bien chargée, un passé qui est un passif et qui pousse à des comportements en apparence irrationnels.
   Problème numéro 4 : l’économie, les finances publiques, la monnaie unique, ses contraintes. La dette publique de l’état grec est évidemment le problème – symptôme, le problème révélateur qui concentre l’attention de tous les acteurs, qui ouvre sur de multiples questions techniques : banques et solvabilité, qualité des obligations d’état, mécanismes de restructuration de la dette, marchés financiers, surplus fiscal primaire, maturité des échéances de remboursement, collecte des revenus de l’état. Au final, deux grandes croyances s’affrontent : la relance de l’économie par la consommation et / ou par l’investissement, par de la dépense supplémentaire ; la relance de l’économie par l’assainissement des finances publiques et privées, la réduction de l’endettement, le rétablissement des équilibres budgétaires. Keynésianisme contre monétarisme ? Ce n’est pas aussi simple. L’économie n’est pas dissociable des institutions, du droit, du social. La science économique fait partie des sciences humaines, pas des sciences naturelles dont le modèle est la physique. Mais elle est aussi suffisamment sophistiquée pour que des experts y avancent par tâtonnements, approximations. J’ai entendu parler de l’idée que la Grèce servait de « laboratoire social » pour le néo-libéralisme de l’Europe. Dans un laboratoire, il y a un expérimentateur extérieur au système qu’il observe, il y a des variables indépendantes au système, celle dont l’expérimentateur modifie les paramètres, par exemple le taux d’intérêt, la cotation des obligations d’état, et les variables dépendants au système, celles qui sont modifiées sous l’effet des variables indépendantes, par exemple le taux de chômage, le taux de croissance, l’inflation, la santé… Même si elle est une métaphore, cette idée d’un laboratoire social est fausse dans son principe, car l’économie n’est pas une science pure. La gauche radicale semble curieusement y croire : il suffit d’être attentif au discours anticapitaliste qui « réifie » le Capital, au point d’en faire une entité (malveillante) douée d’une existence propre. Pour la gauche radicale, j’irais même jusqu’à dire que l’économie est une Religion (ce qu’est le Marxisme). La question économique débouche donc très rapidement sur la critique du libéralisme et la réactivation d’un conflit idéologique.

   Problème numéro 5 : le Politique. La boucle est bouclée. Mais « le » Politique, et non pas « la politique », le concept, l’idée, le domaine de la décision par excellence, le domaine de l’ami et de l’ennemi, de l’adversaire loyal ou déloyal, du Souverain, du monopole de la violence légitime. De la même manière que la croyance « économiste » au cœur du projet européen, a évacué (ou cru évacuer) la dimension historique antagoniste des états membres, la croyance « juridique » qui fonde les pratiques de ses institutions, a évacué (ou cru évacuer) la dimension politique pure, celle, au final, du courage. Un bon compromis, une bonne négociation, sont-elles des outils d’une bonne gouvernance ? Oui, à partir du moment où les partenaires – adversaires de la décision, savent jusqu’où ils peuvent aller, connaissent leur plan de repli, c’est-à-dire ont fixé les bornes de leur force, de leur résistance (le courage). C’est par cet argument que se termine le dernier article du flux, en date du 27 février (voir plus bas), où je pose la question du courage politique de l’Allemagne (« l’hégémon européen »).



·      12 février
   Une question de mots? Dettes, bail out, bridge, extension, annulation, échanges ... La terminologie financière n'est pas polysémique, à chaque terme, un type de contrats, une technique de calcul de primes de risque, d'actualisation, de garanties etc. Les politiques utilisent ces termes d'une manière souvent vague, au mieux, ou pire, contradictoire, surtout les grecs, devant un parterre plutôt médusé d'experts de l'Eurogroupe qui n'ont même pas la possibilité d'analyser une note écrite. J'avais il y a une semaine, une bonne opinion de Varoufakis, aujourd'hui je ne sais pas: bravade, rébellion contre les codes du langage, ou simplement négligence? Je constate tout ce que la nouvelle équipe grecque a de juvénile. Heureusement, les seniors européens veillent. Aujourd'hui la BCE augmente quelque peu le montant du fond d'urgence dont les banques grecques ont besoin. C'est déjà ça.

·      13 février
   You see? Put a Belgian in a crisis and suddenly everyone starts to negotiate, make a first step toward the others. Good.

   Le post du jour, ensuite c'est relâche pendant la fin de semaine en attendant les résultats de la réunion critique lundi.
   Donc: ce que j'observe là est très intéressant, les partenaires (Grèce versus Union Européenne), sont engagés dans un jeu stratégique qui s'appelle "le jeu de la poule mouillée", en référence au film "la fureur de vivre" où deux automobilistes foncent l'un vers l'autre, le perdant est celui qui donne un coup de frein en dernière minute pour éviter la collision. Un exemple célèbre est celui de la crise des missiles de Cuba en 1962. Ce "jeu" est souvent utilisé dans les relations internationales. Le dernier commentaire de Jeroen Dijsselbloem, le président Hollandais de l'Eurogroupe (les ministres des finances de la zone euro), sur son anticipation très "pessimiste" quand aux chances de succès de la réunion de Lundi, est une claire indication pour les grecs que ces derniers ne doivent pas penser que l'Union (et en l'occurrence lui-même, Jeroen Dijsselbloem) sera "la poule mouillée" de l'affaire.
Mais attention! Varoufakis est un spécialiste de la théorie des jeux en économie. N'empêche, ici, le gagnant est celui qui gardera jusqu'à la dernière seconde la maîtrise de ses nerfs. Je fais assez confiance aux Hollandais pour cela, des partenaires d'affaires redoutables.

   Bon week-end.

·      17 février
   Pourquoi Tsipras cherche-t-il l'affrontement? Pour ne pas perdre la face. Il s'est d'emblée fixé un agenda impossible, à lui-même et ses partenaires, et s'est engagé unilatéralement vis à vis de son peuple, par des promesses irréalistes. Pourquoi s'est-il engagé dans une mission qui apparaît chaque jour de plus en plus risquée pour la Grèce? Parce que l'ivresse de la victoire lui est immédiatement montée à la tête. Sa victoire électorale est indiscutable. La démocratie grecque peut-être fière. Le peuple grec ne s'est pas laissé manipuler par les propos indécents des hommes et femmes politiques de la détestée "Troïka", dans les semaines et les jours qui précédaient l'élection. Le résultat des élections n'avait pas à être dicté depuis Washington, Bruxelles ou Berlin. L'Union Européenne souffre suffisamment d'un déni de démocratie. Qui le nierait? Qui oserait prétendre que les revendications des peuples souverains qui forment les états libres et indépendants de l'Union, ne sont pas légitimes? Les cyniques, les technocrates et tous ceux qui capitalisent sur la disparition des états-nations pour imposer une domination molle basée sur le consumérisme et le divertissement de masse sans frontière, sans repère, dans le déni du sens, du langage, des coutumes. Mais les Grecs ne se sont pas laissés faire. Tsipras a cru que son mandat lui donnait les mains libres. Parce qu'il a confondu la montée au pouvoir avec la solution du problème. Pourquoi ce manque de discernement? Par manque d'expérience. Par l'oubli de ce à quoi son pays est attaché, une Union librement consentie entre partenaires égaux. L'erreur de Tsipras est d'avoir confondu la colère du peuple grec avec sa position dans la négociation, de n'avoir à aucun moment envisagé la collaboration plutôt que l'affrontement, de ne pas avoir fait confiance au temps de la pédagogie et de la discussion. En somme, Tsipras est le reflet de ce que l'époque à de plus vain, en politique comme ailleurs: le culte de la vitesse. Il faut que tout aille vite! Quelle que soit l'issue de la situation, une conclusion s'impose déjà : tous les partenaires sont perdants. Les deux situations extrêmes, à l'évidence: une Grèce hors Euro et Union, une Union qui perd la Grèce. Mais la signature d'un accord dans les quelques jours qui restent à peine avant la fin de la semaine, ne pourra être aussi qu'un semi-échec de part et d'autre, bâclé sur la substance et sauvant la forme. Si l'Union doit perdre la Grèce, il vaut mieux que ce soit maintenant. Si la Grèce doit quitter l'Union, il vaut mieux pour elle affronter son moment de vérité le plus rapidement.
   Sauf que ... Les diplomates, les technocrates, les invisibles d'une négociation, pourront en dernière minute peut-être trouver les mots qui ne gâchent pas la fête, qui sauvent la face... Jusqu'à la prochaine crise... Pour donner du temps au temps, une leçon de choses. Parce que la démocratie indirecte de l'Union c'est cela: cette reptation incessante entre les pièges des discordes; c'est peut-être une des raisons de ne pas désespérer des institutions.

·      19 février
   Greek request letter for bailout extension.

·      20 février
   "Deal. Done."
   Le psychodrame de l'euro. Jamais à ma connaissance une monnaie n'a été autant le vecteur des passions de l'histoire, sauf peut-être le $ (Dollar US). L'avantage de l'Europe c'est qu'elle n'a pas besoin d'une Guerre Civile pour se construire. Elle a déjà donné, cher, très cher, au cours de cette longue "guerre de Trente Ans" (1914-1945), qui inscrit l'union dans le sang du continent. Aujourd'hui les conflits sont d'antichambre, de couloirs, au Consilium Justus Lipsius de Bruxelles. Dieu merci. Mais la monnaie unique est un révélateur des tensions entre états et hommes et femmes de pouvoir. Mon sentiment à ce stade? Les grecs en la personne de leur nouveau Premier et de son "marxiste en écharpe Burberry" de Ministre des Finances, se sont comportés comme des amateurs, des enfants gâtés, des fils idolâtrés. Les allemands en la personne de leur Financier de 72 ans en chaise roulante, ont été fidèles à leur réputation. S'il y a pour moi un 'vainqueur moral', c'est Schaueble. Je tire mon chapeau à ce gars, sincèrement. Par sa rectitude et son éthique qui ne souffre aucune critique, il a fait comprendre à Tsipras son immaturité, que je relevais dans un billet récent --- j'ai détesté ceux qui caricaturent les gouvernants allemands actuels en Nazis, c'est d'une injustice... Comment dire? Kolossal. Les grecs ne s'en privent pas, honte à eux. Tsipras s'en est défendu tièdement alors que l'article était sorti dans la presse de son parti. Soit. Schaueble quand il était Ministre de l'Intérieur a combattu férocement les mouvements néo-nazis et d'extrême-droite allemands. Soit. Si l'Europe se fait aujourd'hui et à une chance historique d'échapper au bordel géopolitique qui entoure le continent, c'est en grande partie grâce aux Allemands. Voila ce que j'ai à dire ce soir, alors que la Grèce a compris que les bonnes idées pour sortir de sa crise profonde, ne suffisent pas sans une bonne dose de rectitude morale et de bonne gouvernance, ce qui passe par la confiance et le respect de la parole donnée.

·      23 février
   Le doute et le pessimisme. La Grèce a juste gagné un peu de temps, quatre mois, mais pour l'heure, elle a perdu tout le reste: son ambition, la crédibilité de son nouveau gouvernement, et la confiance de ses partenaires européens. L'analyse du psychodrame des trois dernières semaines commence à se faire. Voir par exemple l'excellente synthèse relayée ci-dessous par l'agence Reuters. Ce qui me vient à l'esprit pour résumer le problème est : "clash des cultures". Mais on n'explique rien en disant cela. Il y a aussi des responsabilités personnelles qui sont en jeu chez le Premier Ministre et son Ministre des Finances : ignorance de la gouvernance européenne, impréparation des dossiers, recherche délibérée de l'affrontement. On l'a dit, c'est un gouvernement vierge du pouvoir qui vient aux affaires. La première expérience est rude. On peut leur accorder le bénéfice du doute. Toutefois, la responsabilité de son gouvernement vis-à-vis du peuple grec est plus grande encore, et celle-là n'est pas excusable : promesses irréalistes, mensonges gros comme les colonnes du Parthenon, absence totale de pédagogie. Comment expliquer autrement ce scandale absolu, que représente l'assèchement des banques grecques commise par le peuple grec, avec un gouvernement qui ne lui dit pas : "Stop! Nous allons vous expliquer. En faisant cela vous contribuez à notre chute et la ruine de notre négociation". A aucun moment, le peuple grec n'a cru que son gouvernement était capable de garder le pays dans l'euro, tout en menant une attaque frontale contre l'Europe. Les citoyens grecs ont voté deux fois: une première fois pour Syriza le 25 janvier; la fois suivante en vidant en masse leur compte en banque. C'est un désaveu immédiat de la politique menée par le gouvernement qu'ils venaient d'élire: en d'autres termes, un désaveu d'eux-mêmes. La contradiction s'explique facilement : le problème grec, c'est que les grecs ne se sentent pas pleinement citoyens de cet État à qui ils n'ont jamais accordé leur confiance, en tant qu'Etat. Vous en voulez une autre preuve? Syriza avait promis avant l'élection, d'annuler une des lois du gouvernement précédent concernant le paiement d'une taxe immobilière, considérée comme "injuste". Résultat ; des sommes importantes que les citoyens grecs devaient régler avant la fin de l'année 2014 n'ont pas été payées au fisc sous l'argument hypocrite d'une "amnistie rétroactive". Et voilà comment "le peuple grec" contribue à couler son propre Etat. Ne cherchez pas les malheurs de la Grèce dans d'imaginaires complots capitalistes ou dans la revanche germanique sur l'Europe: les grecs creusent leur propre tombe avec passion. C'est pour cela sans doute que la Tragédie est née en Grèce.

·      27 février
   Banqueroute...
   De l'italien banca rota, la table pourrie du banquier qui était brisée lorsque celui-ci n'était plus en mesure d'honorer ses engagements. Ce qui arrivait souvent lorsque les Puissants Princes d'Europe ne remboursaient pas les sommes qui leur avaient été prêtées: ainsi de Louis IX, Roi de France, ainsi de Philippe II, Roi d'Espagne et j'en oublie. La banqueroute désigne à l'origine le défaut de paiement, c'est-à-dire le défaut de signature, du Prince, qui se déclare insolvable et met en faillite les biens privés. La banqueroute c'est donc aussi l'impossibilité pour les créanciers de réclamer des miettes ramassées sur les actifs de l'Etat ou du Souverain. Vinrent ensuite les Trésors publics distincts du Prince et garantissant aux créanciers la continuité de la dette de l'Etat par-delà les aléas des Princes faillis. Et puis les Banques Centrales. La Dette Publique est inventée pour servir les intérêts des Princes, par ponction de l'épargne des "usuriers", et comme elle est très risquée, ainsi en est-il des taux d'intérêts et de la "prime de risque" demandée pour se protéger de la faillite des Etats. La Dette Publique est une ponction fiscale sur les générations futures, en même temps qu'une forme d'expropriation de la richesse privée.
La Grèce sera un jour obligée de prendre ses responsabilités d'Etat et de se déclarer insolvable. L'Allemagne sera un jour obligée d'accepter la perte de son "investissement". La Grèce a quatre mois devant elle. Pendant lesquels il ne se passera rien. Oui, l'Euro est une absurdité économique. La monnaie unique est avant tout un outil politique. Jusque quand cette pièce maîtresse du devenir européen tiendra-t-elle? Jusque quand l'hégémon allemand refusera d'aller au bout de sa puissance et d'imposer enfin une Europe Politique unie sous la bienveillance impériale de Berlin? Au IVème siècle l'Empereur Constantin alors en bivouac en Germanie créa une monnaie forte pour unir les parties écartelées de l'Empire entre Occident et Orient: le solidus constantinien.

   Ce journal de campagne s’achève sur la mention du solidus constantinien, à la date butoir pour l’extension du plan de sauvetage. Il n’y a pas eu de moratoire sur la dette. On n’efface pas le passif de l’histoire d’un trait de plume. Prochains rendez-vous : avril et juillet lors de paiements de tranches d’intérêts importantes.
Grecs, payez vos impôts !

LA SOLUTION

solidus constantinien


(pour aller plus loin (pour aller plus loin (pour aller plus loin (…))))

·      Greek government debt crisis (Wikipedia en)
·      Crise de la dette publique grecque (Wikipedia fr)
·      Greece seeks third debt-restructuring (Bloomberg en)
·      How to reduce the Greek debt-burden? (Bruegel.org en)
·      Greek suffers biggest bank run in history (Zeroedge.com en)


Christo Datso
Bruxelles, 25 janvier – 28 février 2015



Annexe technique (5 mars)

L'économie de la Grèce en cinq graphiques.

1. Evolution du PIB. Entre 2008 et 2013 la richesse produite s'est contractée de 25% (i.e. le pays a perdu un quart de sa richesse totale). La croissance est redevenue positive au cours des trois premiers trimestres de 2014 avant de replonger au quatrième trimestre.



2. L'indice d'achat de produits manufacturés montre bien cette corrélation avec l'évolution du PIB. Sur le graphique, 50 marque la séparation entre expansion et contraction de l'économie. Sur janvier et février 2015, la tendance au ralentissement des achats industriels se confirme.



3. L'inflation, ou plutôt la déflation s'aggrave: depuis deux ans les prix en Grèce sont en train de chuter, cela résulte en partie de la chute du prix du pétrole, mais toutes les catégories de biens ont vus leurs prix diminuer, sauf les alcools et le tabac. Les producteurs diminuent leurs prix dans une tentative d'arrêter la chute des ventes, mais la consommation continue à s'effondrer.



4. Le surplus fiscal primaire de l'Etat était positif en 2013 et en 2014, signe que l'assiette fiscale avant paiement d'intérêts s'était rétablie. Par contre depuis décembre 2014, les rentrées sont plus basses que prévues: 443m € contre 835m € à la même période l'année précédente, alors que l'objectif pour janvier était de 923m €. L'explication est en l'instabilité politique. Il sera plus difficile de rétablir la balance en 2015.



5. Les dépôts bancaires: les citoyens vident leurs comptes à un rythme accéléré en janvier et février, les dépôts étant revenus à leur valeur d'aout 2005. Cet écoulement de liquidité rend les banques fragiles. La fuite des capitaux s'était arrêtée en 2012 avec la promesse de la BCE de tout faire pour garder la Grèce dans l'euro. La situation politique explique le nouveau reflux de ce début d'année.



(courtesy of Thomson Reuters Datastream, Markit, Macropolis, Bank of Greece and the FT)