Thursday, 18 December 2014

Deux mélodies de J.G. Ballard avec improvisation

Extrait #1

“Tous les soirs d’été à Vermilion Sands, les poèmes insensés de ma belle voisine traversaient le désert depuis l’Atelier 5, Les Etoiles, jusqu’à ma villa, écheveaux de rubans colorés qui se défaisaient dans le sable comme les fils d’une toile d’araignée mise en pièces. Pendant toute la nuit, ils venaient ensuite flotter autour des piliers supportant la terrasse, s’entrelaçaient à la grille du balcon, et au matin, avant que je ne les balaie, il s’en trouvait d’accrochés sur la façade sud de la villa comme une bougainvillée d’une éclatant rouge cerise.
Une fois même, ayant passé trois jours à Plage Rouge, j’en revins pour trouver la terrasse tout entière remplie d’un gros nuage d’étoffe colorée, qui creva quand j’ouvris les portes-fenêtres et envahit d’un coup le petit salon, ses lambeaux soyeux se glissant entre les meubles et les rayons de la bibliothèque aussi subrepticement que les vrilles délicates de quelque plante géante et exagérément tendre. Après cela, je devais pendant plusieurs jours, découvrir des fragments de poèmes partout.”

J.G. Ballard, Vermilion Sands ou le paysage intérieur, Editions Opta, coll. Nébula, 1975.

Improvisation #1

  Livia vint un jour me rendre visite. Son traineau tiré par les raies des sables rasait la surface des dunes de gypse. Le conducteur du traineau habillé du costume noir et du chapeau haut-de-forme des gens de sa profession vint l’annoncer. Il avait la peau grise et les yeux morts de ceux qui sont restés trop longtemps au service des artistes du village. Livia attendait que je vienne la chercher avec cérémonie, lui baisant la main, la complimentant pour sa beauté. Je résistai à l’envie de me jeter à ses pieds, de l’implorer d’une voix d’esclave, de lui dire que mon désir était d’être avec elle jour et nuit. Elle me regardait sachant que son charme naturel n’opérait pas. « Alex, vous êtes toujours aussi froid qu’un glaçon dans mon vermouth. Quand donc viendrez-vous me réchauffer ? » Elle se mit à rire et me tendit la main.
   Nous parlâmes longtemps de sa machine à poésie, dont les réglages délicats fabriquaient les rubans colorés avec des signes qu’elle imposait. « Je me suis lancée dans les quatrines alternées en alexandrins, dit-elle, pensant à vous, et à votre souci de la perfection classique. Aimez-vous mes nouveaux poèmes ? » J’hésitai à lui dire que je ne lisais pas ces bouts d’étoffe qui envahissaient mon salon, qu’ils finissaient tous à la poubelle. « Vos poèmes sont magnifiques Livia chérie, vous avez des admirateurs partout et je suis votre serviteur. »
  Le temps passait. Nous parlâmes aussi de la Récession, des artistes qui avaient abandonnés le village. Elle étaitl la dernière de sa race, partirait-elle à son tour ? « Et vous Alex, n’êtes-vous pas celui qui va tous nous enterrer ?
-- Je vous raccompagne ma chère, il se fait tard, voyez la lune principale est presque pleine. Il vaut mieux rentrer chez vous tant que les petites lunes sont au-dessous de l’horizon. »
   Je lui tenais la main en l’accompagnant à son traineau. Les raies des sables dormaient. Le cocher souffla dans un sifflet, les ultrasons réveillèrent les raies qui se déployaient en éventail au-dessus du sol, le traineau prêt à filer vers son domaine, l’Atelier 5, Les Etoiles.
  « Quand viendrez-vous me rendre visite Alex ? Vous savez que je vous attends depuis si longtemps. »
   Ce fut la dernière fois que je rencontrai Livia Cyraclidès.

Suite de l'incipit du texte de J.G. Ballard.

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Extrait #2

Apocalypse. Cette exposition annuelle - à laquelle les patients eux-mêmes n’étaient pas conviés - offrait une caractéristique assez inquiétante: l’omniprésence, dans les toiles accrochées, des thèmes du cataclysme mondial. Comme si ces malades, internés depuis longtemps, avaient pressenti dans les âmes de leurs médecins et infirmières les prémices d’une catastrophe sismique. Tandis que Catherine Austin longeait le gymnase transformé en galerie, ces images étranges, avec leur baroque mêlant Eniwetok à Luna Park, Freud à Elizabeth Taylor, lui rappelèrent les diapositives de coupes spinales exposées dans le bureau de Travis. Elles étaient accrochées sur les murs émaillés comme les clés de rêves insolubles, les clés d’un cauchemar dans lequel elle, Catherine, s’était mise à jouer un rôle de plus en plus volontaire et mesuré. D’un air très strict, elle remonta le col de sa blouse blanche lorsque le Dr. Nathan s’approcha en tenant le bout doré de sa cigarette au niveau d’une narine.
Ah, docteur Austin… Qu’en pensez-vous? Je vois que la Guerre fait rage en Enfer.”

J.G. Ballard, La foire aux atrocités, Editions Tristram, 2014 (Première édition française chez Champ Libre en 1976).

Improvisation #2

   Catherine prit une feuille de papier qu’elle plia en quatre, sortit une paire de ciseaux de la vaste poche de sa blouse. « Voyez-vous docteur Nathan, avec une surface comme celle-ci proprement découpée, l’infini est à portée de votre main. Les torsions des rubans de Möbius valent bien les tableaux d’une exposition. Tout est question d’assemblage dans une géométrie du silence. »
   Le Dr. Nathan inspira longuement. « Nous en étions restés à la psychopathologie de la vie quotidienne la fois dernière. Je constate que votre analyse progresse bien. Je vous propose une promenade demain matin sur la base aérienne abandonnée d’Holloman dans les White Sands. Rien de tel que les carcasses rouillées des bombardiers pour se remettre les idées en place. Qu’en dites-vous ? »
   Oui, la Guerre faisait rage en Enfer et les armées démoniaques n’étaient pas à court de fantassins. Mais la Terre entière ne s’était-elle pas transformée en un immense jeu vidéo se demanda Catherine Austin, perdue dans la contemplation d’un portrait de Lacan troué au niveau des yeux par des phallus spectraux ?
   « Demain matin ? D’accord. Nous prendrons ma Pontiac blanche. Vous savez que j’ai besoin de conduire cette voiture. Je roulerai prudemment. Je n’aimerais pas que vous soyez entaillé de nombreuses blessures au sexe et au visage, comme cet artiste là-bas qui réalise une performance. Elle indiquait l’entrée de l’hôpital où un homme nu se livrait à un spectacle à la mode.
- En effet, le sang me dégoûte. Je passerai après le petit-déjeuner.
- Je me réjouis Nathan. Elle laissait tomber ‘docteur’ en de rares occasions. Le Dr. Nathan frissonna. Je me réjouis de dérouler ma prochaine association libre avec vous. Et maintenant, dit-elle en se retournant vers les tableaux de l’exposition, si nous allions examiner cette apocalypse pour de bon ? »

Suite de l'incipit du texte de J.G. Ballard.


Mettre côte à côte ces deux grands textes, piocher un extrait, dérouler une suite: petit exercice matinal.