Sunday, 29 March 2015

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (IV)

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (IV)
Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 28 mars.

Mes notes. A ce jour :
Séminaires I et II - la Question du séminaire, l’Intelligence du Mal, les pièges à éviter (I) et Histoire de l’antisémitisme (II), par Richard Miller
Séminaire III - la critique du libéralisme chez Carl Schmitt, par Drieu Godefridi
(Les textes des auteurs sont disponibles en téléchargement, avec leur autorisation, à partir des pages de mon blog).

Prochaines séances : 4 avril, 25 avril, 16 mai, 30 mai, 6 juin (clôture).

Lors d’une prochaine séance nous entendrons notamment un exposé sur la pensée politique de Carl Schmitt et la construction de l’Union Européenne ; un autre exposé sur la pensée et la langue chez Martin Heidegger est à confirmer. D’autres sujets sont à l’étude. L’objectif du séminaire est de mettre à jour les fondements d’une pensée de l’antisémitisme chez deux grands penseurs du vingtième siècle. Richard Miller souhaite parvenir à certaines conclusions avant la séance de clôture du 6 juin, une date qui tombe bien avec le sujet.

L’exposé du jour, par Richard Miller, est en deux parties : d’abord achever la présentation de l’œuvre de Carl Schmitt, avec un article intitulé « La Constitution de la liberté » (1935) ; ensuite présenter une courte biographie et une introduction générale à la pensée de Martin Heidegger, jusqu’en 1935.

I.
Le point de départ de la pensée de Carl Schmitt n’est pas une réflexion sur la structure de l’Etat, des institutions, des formes politiques, mais une analyse de la question politique centrale de la décision. Cette question amène des réponses différentes selon les orientations politiques : ainsi dans une perspective marxiste, renouvelée par la pensée de Carl Schmitt, à la question « Qui décide ? », la réponse est : le Capital, la classe possédante, les riches. Tout le reste, la forme du politique, l’état de droit, la démocratie, sont des instruments au service des intérêts d’une classe. Pour un libéral, ou un démocrate, la réponse à la question est : la Constitution. La critique du libéralisme de Carl Schmitt a montré le caractère illusoire de ce postulat (voir Séminaire III), partagé aussi bien par la gauche radicale, que par la droite réactionnaire.

Quand la décision d’extermination des Juifs a-t-elle été prise ? Aussi tard qu’en janvier 1942 (conférence de Wannsee) ? Ou bien dès 1919 dans un discours de brasserie et un premier texte d’un certain Adolf Hitler, repris dans le livre « Mein Kampf » en 1925 ? Question troublante pour un démocrate : celui qui a le pouvoir de décision, peut avancer masqué derrière le paravent des institutions.

En 1933, Carl Schmitt identifie le parti nazi et Adolf Hitler comme étant « celui qui décide », et il le justifie du point de vue juridique en écrivant des textes influents dans la Revue des Juristes Allemands, notamment un article du 1er août 1934, où il écrit :
Le Führer protège le droit de ses pires mésusages, lorsqu'à l'instant du danger en vertu de sa qualité de guide ("Führertum") il se fait juge suprême et crée directement le droit.

Le Führer garantit la droiture du droit.

Ce texte a été publié après la « Nuit des Longs Couteaux » (29 au 30 juin 1934), l’élimination des membres de la milice S.A. dirigée par Ernst Röhm. Il est important de connaître l’histoire et la chronologie des événements, qui donnent le contexte des décisions et des engagements de Carl Schmitt et de Martin Heidegger.

Pour Carl Schmitt, ce qui importe c’est l’état d’exception, quand la nature réelle du politique se révèle.

Ces idées ne sont pas nées en 1933 avec l’arrivée de Hitler au pouvoir. On peut les tracer dans un texte majeur de 1922 : « Théologie Politique », où Carl Schmitt écrit : « est Souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »

En 1789, l’abbé Sieyès écrit dans « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? » : « La nation existe avant tout, elle est l'origine de tout. [...] Sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même. »

L’idée du Peuple constituant, de la Nation constituante, est reprise par Carl Schmitt : « le peuple allemand est dans une situation d’exception, il a le droit d’apporter les lois d’exception. » Le peuple allemand constituant est identifié au Führer, le Führer est auto-constitué par le  peuple allemand. Le système de justification se ferme. Les démocraties sont également capables de prendre des mesures d’exceptions (lois spéciales, suspension de l’état de droit normatif), mais elles sont limitées dans le temps. Le contraire de cette situation est la permanence de la situation d’exception. Ce concept fonde l’idée de la Dictature, terme investi d’une signification positive chez Carl Schmitt.

Il faut encore une fois revenir au contexte : que se passe-t-il en Allemagne à partir de 1918 et jusqu’au début des années 1920 ? L’instauration d’un régime parlementaire (9 novembre 1918) immédiatement divisé sur son aile gauche radicale par les spartakistes de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, l’agitation révolutionnaire (proclamation d’une république des Soviets), suivie de la répression des freikorps, la poursuite de la guerre dans les provinces orientales et les pays Baltes (Lituanie, Lettonie). Les troubles politiques liés à l’instauration de la République de Weimar (constitution adoptée le 11 août 1919), la signature du Traité de Versailles (le 28 juin 1919, dont la clause de la culpabilité allemande dans le déclenchement de la guerre en 1914 reste cachée à l’opinion), se poursuivent jusqu’à la fin de 1923 (assassinat en juin 1922 du ministre Walther Rathenau, parce qu’il est Juif, centaines d’attentats perpétrés par l’extrême-droite), immédiatement suivis par la crise monétaire et l’hyperinflation. Le roman « Les Réprouvés » d’Ernst Von Salomon (1930), rend bien compte de l’agitation de cette période.

Qu’est-ce qui permet d’expliquer une situation d’exception, du point de vue de la philosophie politique de Carl Schmitt ? La dernière grande catégorie de sa pensée : la distinction de l’ami et de l’ennemi. Le politique est celui qui est capable d’identifier l’Ennemi.

Tous les éléments pour une mise en place de l’Etat Total sont présents : la fusion du Peuple constituant avec le Führer, la situation d’Exception, et l’Ennemi. Dans l’Allemagne des années 1930, l’Ennemi est identifié : c’est le Juif.

Le système politique de Carl Schmitt est fermé, il est justifié pleinement du point de vue de la rigueur de la construction intellectuelle, avec tous ces éléments qui se renforcent mutuellement. « Celui qui décide », qui est en même temps « celui qui garantit la droiture du Droit », qui est « une même personne en deux corps », le Führer et le Peuple souverain, lequel remplace les règles normatives de l’état bourgeois par la seule règle qui compte, l’Exception permanente, la Dictature positive, et enfin, qui identifie l’Ennemi, par rapport auquel le corps (social et biologique) de la nation prend forme et sens. Dans cette situation nouvelle qui se crée, on l’aura compris, tout est justifié pour une lutte absolue contre cet ennemi.

(Note personnelle : le paragraphe qui précède est une reformulation des propos du séminaire. Disons que j’ai eu un moment de compréhension lumineux de l’essence du Totalitarisme. Hannah Arendt disait qu’une des caractéristiques d’un état totalitaire est la mise en mouvement permanente de la société, « il faut que tout change, tout le temps ». Notre époque a aussi me semble-t-il érigé le Changement en nouvel impératif catégorique. J’y reviendrai.)

Hegel disait : « l’Ennemi est notre propre question qui prend forme ». La question allemande prend forme avec le Juif. La construction de l’identité allemande ne peut être achevée que par sa distinction du Juif. Ce qui va suivre est d’une logique implacable.

Il se passe justement des choses importantes en cette année 1935. Hitler décide de convoquer le Reichstag pour un Congrès à Nuremberg. Après avoir conquis le pouvoir en utilisant la démocratie trop naïve de la République de Weimar, en avançant masqué (l’antisémitisme et la violence des milices étant contrôlé), en 1933 ; après avoir éliminé son opposant politique le plus sérieux, en 1934, Adolf Hitler estime avoir les mains libres pour montrer à l’Allemagne « le triomphe de la volonté ».

Le choix de Nuremberg pour ce congrès n’est pas dû au hasard, semble-t-il. Le dernier congrès de la Diète du Saint-Empire qui s’était tenu dans cette ville, datait de 1543, en pleine crise provoquée par le Concile de Trente (la Contre-Réforme), mais aussi, l’année, faut-il le préciser, où Martin Luther fait paraître son pamphlet « Des Juifs et de leurs mensonges » qui va nourrir l’antijudaïsme et l’antisémitisme des siècles suivants.

Hitler veut montrer l’alliance de l’ancienne et de la nouvelle Allemagne. Les images de Leni Riefenstahl vont faire le tour des actualités et marquer les esprits. Ce congrès va mettre en place des éléments remarquables : rétablissement du service militaire obligatoire, acclamation du nouveau drapeau national (à Croix Gammée), et surtout deux lois : la protection du sang allemand, et la citoyenneté. La menace est celle de la contamination sexuelle par les Juifs. L’Etat Total commence par régler la sexualité des individus, ce par quoi, l’individu exprime peut-être le plus fondamentalement sa liberté. Les relations sexuelles entre juifs et allemands sont désormais punissables par la Loi. Ces lois raciales et hygiéniques forment le socle des discriminations futures, de l’expulsion, et de l’extermination. Mais comment distinguer le Juif ? Il faut des critères objectifs pour qu’un appareil juridique permette l’exercice de la loi. Au moment du Congrès de Nuremberg en septembre 1935, ces critères « sont à l’étude ». Ils seront définis en novembre. Entretemps, le 1er octobre, Carl Schmitt publie dans la revue des Juristes allemands, un texte dont le titre est : « La Constitution de la liberté ». Ce titre fait mal. Mais l’Allemagne n’est-elle pas entrée en ce 1er octobre 1935 dans un monde « orwellien » avant la lettre, où les mots veulent dire le contraire de ce qu’ils prétendent signifier ? Carl Schmitt prête sa plume célèbre, son autorité de grand juriste, de spécialiste incontesté du Droit, à l’apologie du Mal. Sa responsabilité d’intellectuel est totale, en conscience et en fait.

Extrait de la Constitution de la Liberté :
« Aujourd’hui, le peuple allemand est redevenu allemand, y compris au sens juridique. Après les lois du 15 septembre, le sang allemand et l’honneur allemand sont redevenus les concepts majeurs de notre droit. L’Etat est désormais un moyen au service de la force et de l’unité völkisch.
(…)
Mais la journée de la liberté du parti du Reich a entraîné encore une autre décision en termes de droit constitutionnel. Pour le cas où la réglementation actuelle de la situation des Juifs ne porterait pas ses fruits, le Führer a évoqué la possibilité d’un nouvel examen de la question, et il a ainsi laissé entendre que, à défaut de solution légale de la question, celle-ci pourrait être transférée au parti. C’est là une mise en garde sérieuse. »

 Comment ne pas lire dans les sous-entendus de ce paragraphe que d’autres solutions seront trouvées à la situation des Juifs ? Ce texte de Carl Schmitt est « constitutionnaliste », il ouvre la possibilité d’un transfert de la question, du champ légal, vers le parti. « C’est là une mise en garde sérieuse. »
On sait que l’appareil nazi n’a pas eu besoin de note écrite explicite pour mettre en place la solution finale. Les juristes savaient lire entre les lignes. Ian Kershaw dans sa monumentale biographie de Hitler a montré la subtilité avec laquelle les pensées du Führer, ses mots comme ses silences, ont été interprétés.

Triomphe de la Volonté, Leni Riefenstahl, 1935




Les notes de la partie II consacrée à la biographie de Martin Heidegger seront intégrées dans le compte-rendu de la prochaine séance, qui sera entièrement consacrée à ce philosophe.