Friday, 23 January 2015

Demain, cela va faire huit ans...

   Demain, cela va faire huit ans que mon père est mort. Il me manque. J’aurais voulu mieux le connaître.
   Demain, dans le passé, je vois, je revois la scène. Chaque année je revois la scène. Parfois, la scène me rattrape à l’ombre d’un arbre, en terrasse. Rarement. Parfois, la scène me rattrape quand la mélancolie vient. Avec elle, avec la mélancolie, viennent des souvenirs. La mélancolie est une flèche qui pointe dans le passé. C’est une arme dirigée contre nos souvenirs. La pointe de la flèche réveille les souvenirs. Pour mieux les intégrer à ce qui fait que nous sommes une mémoire vivante. Une mémoire vivante pour nos défunts.
   J’aurais voulu mieux le connaître. Lui parler d’homme à homme. « Père… » Le lien filial ne sera jamais coupé. Mais l’homme peut s’élever au-dessus des générations. Suis-je cet homme-là ? Le suis-je devenu, huit années plus tard ? Père mort, le culte des ancêtres peut commencer. Tu rejoins la cohorte des ancêtres, des voix antérieures, des vies hantées de mémoires. Je ne veux pas que Père s’efface dans la nuit des temps. Il vit. Il vit dans mes souvenirs. Vivra-t-il quand je ne serai moi-même plus ?
   Parfois, la scène me rattrape. Ce soir, elle me rattrape.
   Athènes, ce jour, il y a longtemps. Une chambre d’hôpital. Un lit d’hôpital. Il est isolé. Il reçoit beaucoup de morphine. Le cancer du pancréas s’est déclaré il y a moins de six mois.
   Maman téléphone. « Ton père est malade ». Elle n’arrive pas à dire. Je dis ce qu’il faut. Qu’il faut espérer. Qu’il faut le soutenir, l’accompagner. Qu’elle ne sera pas seule. J’en parle à mon médecin. « Mauvais pronostic. Le pancréas parti, dit-il, tout l’organise va rapidement s’effondrer. C’est un cancer cataclysmique. Courage ! » Je me renseigne sur le Net. « Trois mois, quatre… ». Je téléphone à mon frère. Il me semble qu’au téléphone nous échangeons une larme. C’est très rare, pour ne pas dire, unique. Nous sommes les frères Datso. Chez nous, les hommes ne pleurent pas. Du moins, j’entends les larmes que nous refoulons chacun.
   Le temps passe. Nous décidons tous, famille unie, nous irons tous passer Noël là-bas.
   A Noël il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même. Maman ne tient plus le coup. Le fil du rasoir. La limite. Nous évoquons des choses et d’autres. Je demande : « quelqu’un lui a-t-il parlé ? Dis la vérité ? Joue-t-on la comédie ? Là-bas, « on ne parle pas de ces choses ». La mort est taboue. C’est le grand tabou qui remonte depuis la nuit des temps. Dire la mort c’est prendre le risque d’exposer les vivants. Peut-être.
   Un après-midi, je m’assieds à côté de l’ombre de mon père, de celui qui fut l’homme que j’admirai, contre qui je me révoltai, de qui j’avais peur, parfois, l’homme qui était devenu au fil des années de ma vie d’adulte une énigme, une légende vivante. Une vie traversée par des violences, des morts d’hommes violentes, des trahisons, des choix douloureux, ceux de la survie. Une vie en forme d’énigme jusqu’à ce qu’il devienne mon Père. Son passé : refoulé. Parfois il en sortait des bribes. Des fragments de roman qu’il aurait peut-être souhaité que j’écrive. Il m’arriva de prendre des notes. J’en ai toujours conservé le carnet. Le seul qui traversa mes propres épreuves.  Et je m’assieds à ses côtés.
   Lui prend la main. « Père… Que sais-tu de ce qui t’arrive ? » Il pleure. Me tient la main. Je dis : « nous devons nous dire au revoir Père, nous devons toi et moi, et nous tous, nous préparer. » Je lui dis ces mots que ma mémoire restitue aujourd’hui, ou reconstitue. Le sens est là. Il y a un sens important à dire qu’il sait, et que je sais qu’il sait, et que nous savons, et qu’il est essentiel dans ce temps limité qui nous reste, de nous dire au-revoir, de nous dire l’essentiel de ce qui doit être, mais comprimé: des années où nous sommes passés à côté l’un de l’autre sans nous parler vraiment, sans savoir. Avec pudeur. Avec respect. Mais le désir de savoir est un torrent, il faut que je sache. Mais le désir de savoir vient trop tard. Il faut que tu te contentes de ce que tu sais, voilà ce que je me dis. Voilà ce que je lui dis. Nous savons, et cela n’a aucune importance. Nous sommes là. Nous serons là jusqu’au bout. Voilà ce que je lui dis, il me semble. Il me semble. Huit années plus tard. Il me semble que c’est exactement cela que je lui ai dit et qu’il a compris, cet après-midi là, Athènes, à la maison, juste lui et moi, j’avais demandé à Mère et aux autres de sortir. Nous laisser seuls quelques minutes.
   Minutes trop brèves. Tu voudrais dire une vie en quelques minutes. Insensé ! Fou ! Que n’as-tu de toutes les minutes, des heures, des jours, des années de ta vie passée, de votre vie commune passée, que n’as-tu dis qu’il faudrait seulement maintenant énoncer ? Et que tu savais mais n’osais. Que tu savais. Mais n’osais. Tu es en retard. Tu es Fils, terriblement en retard.
   La flèche du temps.
   Les dates anniversaires.
   Les piqures de rappel.
   La mémoire réactivée.
   Un mécanisme.
   Une horlogerie.
   Une émotion. Même pas.
   Tu gardes tes larmes en toi.
    J’aurais voulu mieux le connaître. Cet homme, voyez-vous, c’était mon père et je l’aimais. Je m’en suis rendu compte sans doute tard, trop tard. Comme d’habitude. Le drame, nous ne vivons pas sur le même fuseau sentimental. Nous aimons à contretemps.
   Demain, dans le passé, je vois, je revois la scène. Noël passe dans la tristesse et une joie indéfinissable, celle d’une promesse. Demain, oui demain, cela ira mieux. Nous nous quittons. Il faut rentrer à Bruxelles. Nous prenons acte mon frère et moi : « Mère, tu nous appelles dès qu’il le faut, nous nous occuperons de tout. » Nous savons que c’est une question de jours, d’une à deux semaines maximum. Début janvier, je commence un nouveau travail. Le lendemain, j’annonce que je dois partir.
   Athènes début janvier. Juste mon frère et moi.
   L’hôpital, les soins intensifs. Quels soins ? La seule intensité qui me préoccupe est celle du dosage de la morphine. Je supplie le médecin : « donnez-lui beaucoup de morphine, il souffre terriblement, les doses qu’il reçoit ne suffisent pas. Aidez-le à partir. » Je n’ai jamais été aussi perdu, aussi démuni de ma vie. Sa souffrance m’est intolérable. Mon frère et moi nous sommes perdus.
   La dernière scène. Il est à l’hôpital. Nous le quittons. Il a les yeux fermés. Je crois qu’il fait un signe de la tête. Oui, nous repassons te voir.
   Mais c’est la dernière fois.
   Nous prenons l’avion.
   Le lendemain vers midi, Mère téléphone. « C’est fini. »
   Quel soulagement !
   Il faut faire vite. Dans trois jours, il sera enterré, au village, dans ce Péloponnèse qu’il aimait tant. Nous repartons, cette fois, tous ensemble, toute la famille.
   Athènes. Le corps exposé, nettoyé, bien habillé, « comme il faut. » Tout cela est nouveau pour nous. La famille élargie est très efficace. C’est comme une machine qui se met en branle. Croque-mort, corbillard, cortège de voitures d’Athènes jusqu’en Messénie, dans l’ouest du Péloponnèse. Les montagnes autour du village seront calcinées dans quelques mois, au cours du terrible été 2007 et des gigantesques incendies photographiés depuis l’espace. J’y retournerai encore, après les incendies. J’irai voir. J’éprouve un amour pour cette terre, il a resurgi parce que les os de mon père y reposent. Ils sont nets. Le pope a fait le nécessaire. Le culte des morts est affaire sérieuse en Grèce rurale. C’est pour les vivants, une responsabilité. Il faut rester sur la terre des ancêtres. C’est cela, le lien du sang, le lien vers la terre où notre sang repose. Poussière. Oui. Mais si tu oublies cette poussière, tu n’es plus rien. La dure morale des peuples anciens.
   Le cimetière où il repose est à la sortie du village. Il regarde les montagnes. Elles furent brûlées, mais le feu fut stoppé là. Le cimetière où il repose est très beau. Il a bien choisi son emplacement. Père repose dans un bout de terre grecque. C’est une concession éternelle. Qui dispose encore de ce luxe ici ? Là-bas, dans les villages, c’est encore possible. C’est là-bas qu’il nous faut mourir, qu’il nous faut être enterrés, dans une terre si riche de mémoires ensevelies. Dans la lumière de la Grèce.
   Demain, cela va faire huit ans que mon père est mort. Il me manque. J’aurais voulu mieux le connaître.
  Merci à qui tu fus, à qui tu es, sera, toujours. Toujours.
  Merci à toi.
  Cette poussière de nos corps ensevelis depuis des siècles, n'est-elle pas aussi la cendre d'où la forêt repousse?