Friday, 24 July 2015

L’intégrale de mes chroniques et articles de science-fiction (ARCHIVES)

L’intégrale de mes chroniques et articles de science-fiction


ARCHIVES




Les articles repris dans cette publication, dont je reprends le contenu avec parfois de légères modifications, ont fait l’objet d’une première édition papier dans les revues Galaxies, KWS (Keep Watching the Skies !) ou Ozone dans les années 1990. La plupart ont été mis en ligne, sur les sites de Noosfere/Icarus (L’encyclopédie de l’Imaginaire), ou sur le site Quarante-Deux, voire encore sur mon propre site des Métamorphoses de C.

Avec les articles encore inédits sur le Web tout juste exhumés de mes archives, le lecteur aura donc à sa disposition sur ce post pour mon blog, ou en format électronique PDF via ma boite publique Dropbox, l’intégralité de mes chroniques ou essais consacrés à la science-fiction, à ce jour (long: 88 pages).


Je remercie les administrateurs des sites Noosfere ou Quarante-Deux pour la qualité de leurs sites, et l’effort gigantesque entrepris pour sauvegarder la mémoire de la science-fiction en francophonie. Je remercie également les anciens éditeurs des magasines papiers, ou du magasine en ligne Icarus, qui m’avaient accordé leur confiance, à savoir : Alexandre S. Garcia (Icarus), Pascal J. Thomas (KWS), Henri Loevenbruck (Ozone), et Stéphane Nicot (Galaxies).


Christo Datso, Bruxelles, juillet 2015




Table des matières

Critiques...................................................................................................................... 3
Baby Brain................................................................................................................. 3
Notre-Dame de Tchernobyl (I)................................................................................. 4
Notre-Dame de Tchernobyl (II)............................................................................... 6
CyberDreams 07 – Rencontres cosmiques............................................................. 8
L’homme des jeux (I).............................................................................................. 12
Mars la bleue........................................................................................................... 14
L’homme des jeux (II)............................................................................................ 15
L’Etat des arts......................................................................................................... 19
CyberDreams 08 – Les mondes d’à-côté............................................................... 21
CyberDreams 09 – Société sens dessus-dessous................................................. 24
Endymion................................................................................................................ 27
La machine à différences....................................................................................... 29
Requiem pour Philip K. Dick................................................................................. 32
Axiomatique........................................................................................................... 33
Chaga / Evolution’s Shore...................................................................................... 35
Lectures pressées ou à dix balles.......................................................................... 39
Le faiseur de veuves............................................................................................... 42
Le Disque rayé........................................................................................................ 43
Dans les replis du temps........................................................................................ 44
L’énigme de l’univers............................................................................................. 47
L'âge de diamant.................................................................................................... 49
Le Problème de Turing.......................................................................................... 50
Les Vaisseaux du temps......................................................................................... 52
Babylon Babies....................................................................................................... 54
Derrière l’écran...................................................................................................... 56
Le voile de l’espace................................................................................................. 58
L’homme qui rétrécit............................................................................................. 59
La Lune et le Roi-Soleil............................................................................................ 61
Voyage - 2................................................................................................................ 63

Articles...................................................................................................................... 65
La guerre des mondes n’aura pas lieu. H.G. Wells un siècle plus tard................ 65
La peau de l’autre. Figures extraterrestres chez Ian McDonald......................... 72
Bibliographie de Ian McDonald............................................................................. 85

Table chronologique.............................................................................................. 86
Index des auteurs chroniqués.............................................................................. 88




Critiques

Baby Brain

Auteur : Greg EGAN
Titre original : Appropriate Love, Interzone, août 1991
Traduction : Sylvie Denis et Francis Valéry
Genre : nouvelle de science-fiction
Edition : Car rien n’a d’importance, 45 pages, 1994

Quatrième de couverture
   Que seriez-vous prêt à faire pour sauver la vie de la personne que vous aimez ? Dans un monde où l'on peut fabriquer des clones et pratiquer les greffes les plus délicates, l'impensable est possible, l'incroyable est probable. Avec Baby Brain, Greg Egan n'hésite pas à franchir les limites que même les américains ont respectées.
   Bien qu'australien, Greg Egan fait partie de la nouvelle génération d'auteurs de Science-Fiction révélée par le magazine anglais Interzone. Il s'est fait remarquer par des textes influencés par les nouvelles technologies et les bouleversements de notre société. Auteur percutant et audacieux, Greg Egan possède à la fois l'énergie inventive d'un Gibson ou d'un Sterling, et la pertinence sociale d'un Moorcock ou d'un Brunner.

Critique
   Greg Egan est sans conteste l’auteur le plus prometteur de la décennie. Publié dans ce qui est devenu entretemps les éditions DLM, où l’on trouvera aussi le recueil Notre-Dame de Tchernobyl, et où est attendu courant 1997-98 la traduction en quatre volumes du gros recueil Axiomatic, cette première nouvelle parue en français, situe déjà une partie du champ spéculatif dans lequel le jeune Australien prodige se débat avec maestria, pour notre plus grand bonheur de lecteur d’une science-fiction exigeante, digne de ce nom. En effet, Greg Egan est passionné par les développements des sciences biologiques (génétique, neurobiologie) et par la médecine.
   Dans Baby Brain, il soumet notre conscience à un problème bioéthique des plus incroyables : verra-t-on des mères-porteuses, non pas de fœtus, mais du cerveau d’un adulte, dont le corps a été endommagé dans un accident ? C’est le dilemme auquel est soumise l’épouse de Chris: préserver l’esprit de son mari, donc son cerveau, deux années durant dans la chaleur et la sécurité de son ventre “maternel”, en attendant qu’un corps de remplacement soit arrivé à maturité, ou bien refuser, et laisser son mari mourir ? Car dans ce monde proche du nôtre, où ce genre de choses sera peut-être techniquement possible, le nerf de la guerre sera plus que jamais l’argent, privatisation de la santé oblige, et les compagnies d’assurance dicteront leurs lois aux particuliers. Outre les problèmes sociaux évoqués en filigrane par l’auteur, la maternité est mise à mal, au nom de ce conflit moral d’un genre inédit, subversif, propre à nous retourner mentalement l’estomac.
   Une petite perle à se procurer d’urgence...

Christo DATSO
Mise en ligne: Icarus, 1995
Mise en ligne: Métamorphoses de C., 08/05/2012





Notre-Dame de Tchernobyl (I)

Auteur : Greg EGAN
Titre original : Our Lady of Tchernobyl, 1995
Traduction : Sylvie Denis et Francis Valéry
Genre : nouvelles de science-fiction
Edition : DLM, 125 pages, 1996

Quatrième de couverture
   Vous ne voulez pas mourir ? Rien de plus simple. La compagnie Gleisner se propose d'enregistrer le contenu de votre cerveau, puis de le transférer dans un corps artificiel. Intéressant, non ? Mais la copie sera-t-elle fidèle à l'original ?...
   Et que diriez-vous d'une drogue vous permettant de remodeler à volonté les structures intimes de votre personnalité ? Très bien, mais gare aux conséquences...
   La petite mélodie qui vous tourne dans la tête dès le matin et que vous sifflotez en allant travailler a été composée par une nouvelle race d'artistes bien étranges. Bientôt, elle vous obsédera jusqu'à la nausée !
   Pour un détective privé, ce n'est pas la plus évidente des enquêtes que de retrouver une icône disparue, surtout quand celle-ci appartient à une mystérieuse Véritable Église et entretient des rapports inédits avec la réalité virtuelle...

   Découvert en France grâce à Baby Brain (DLM éditions) et à Cocon, paru dans CyberDreams 04, l'australien Greg Egan est un des écrivains les plus novateurs du moment. Les quatre nouvelles inédites présentées dans ce recueil illustrent ses thèmes de prédilection : le développement des biotechnologies, la cybernétique et la réalité virtuelle. Les personnages de Greg Egan, comme ceux de Philip K. Dick, doutent d'eux-mêmes et de la réalité du monde qui les entoure. Comme ceux de William Gibson, ils sont confrontés à un univers mouvant et impitoyable.


Critique (première version pour Icarus)
   Le recueil est composé de quatre nouvelles :
Mortelles ritournelles (Beyond the whistle test, Analog, novembre 1989)
Rêves de transition (Transition dreams, Interzone, octobre 1993)
Comme paille au vent (Chaff, Interzone, décembre 1993)
Notre-Dame de Tchernobyl (Our lady of Tchernobyl, Interzone, mai 1994)

   Découvert en France grâce à Baby Brain, et à Cocon parus dans CyberDreams n°4, l’Australien Greg Egan est un des écrivains les plus novateurs du moment. Il est indispensable de faire connaissance avec ses textes qui ont pour effet de provoquer une réflexion aigüe sur les nouveaux problèmes de la science. Son œuvre peut-être la plus importante à ce jour, le gros recueil de nouvelles Axiomatic, est en cours de publication en quatre volumes chez DLM.

Mortelles ritournelles
   Jusqu’où iront les publicitaires ?
   Jusqu’à forcer les barrières de notre conscience. Mais le principe de l’image subliminale, intercalée toutes les vingt-quatre images dans une bande cinématographique, est connu depuis les années 1950. Dans l’avenir, les bio-ingénieurs s’attaqueront directement au cerveau par le biais de la musique, par des incrustations de rythmes niais, obsédants, qui chanteront dans nos têtes à longueur de journée les mérites de la poudre à lessiver ou des céréales. Gare aux effets secondaires !

Rêves de transition
   L’idée d’effectuer une Copie informatique du cerveau est de celles qui gagnent petit à petit les esprits de la communauté de science-fiction. Il suffit de lire à ce propos le très stimulant article de Jean-Jacques Girardot, L’heure de la résurrection, dans CyberDreams n°9, pour en être convaincu. Greg Egan nous livre dans ce texte une première réflexion sur ce thème hautement spéculatif. Il se demande s’il y aura bien identité de la Copie et de l’Original, si le processus même de copie des informations contenues dans un cerveau humain ne va pas engendrer des effets de conscience particuliers, des rêves en quelque sorte, dont nous ne garderions aucun souvenir au réveil.
   Mais si ces rêves de transition n’étaient que la transposition d’une lutte profonde avec nous-mêmes ? Si cela n’avait rien à voir avec une quelconque copie, mais nous renvoyait à autre chose, à la mort peut-être ?

Comme paille au vent
   Un agent secret part exfiltrer un scientifique qui travaille pour les barons de la drogue dans la forêt amazonienne. Voila qui démarre comme un film à suspense, sans surprise, les rôles des personnages bien identifiés dès le départ.
   Construit en référence explicite au roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, ce texte annonce pourtant des horreurs bien pires que celles qu’on pourrait imaginer, car les drogues dont il s’agit sont issues du génie génétique et s’attaquent directement au cerveau, l’infiltrant de cellules parasitaires. La désintégration de la personne humaine est annoncée, logiquement inscrite peut-être dans les manipulations que l’homme infligera à coup sûr à sa nature qui n’est que « paille au vent », et tout cela pour assouvir toujours plus loin, toujours plus profondément un appétit immémorial de Pouvoir.

Notre-Dame de Tchernobyl
   Un privé enquête dans l’Europe de 2013, sur la disparition d’une icône ukrainienne du dix-huitième siècle. A la fin de son parcours, il découvrira une vérité bouleversante dans une église virtuelle.
   Il faut de l’audace à Greg Egan pour construire un polar de Science-Fiction sur un thème vieux comme l’Europe, le christianisme et son destin. Le narrateur dit : « le christianisme a modelé le paysage physique et culturel de l’Europe pendant 2000 ans, sans plus de pitié qu’un glacier ou qu’une rencontre entre deux plaques tectoniques ».  Parions que ce ne sera pas fini au cours du siècle prochain...

Christo DATSO
Mise en ligne : Icarus, 1995
Mise en ligne : Métamorphoses de C., 08/05/2012





Notre-Dame de Tchernobyl (II)

Auteur : Greg EGAN
Titre original : Our Lady of Tchernobyl, 1995
Traduction : Sylvie Denis et Francis Valéry
Genre : nouvelles de science-fiction
Edition : DLM, 125 pages, 1996

Critique (deuxième version pour KWS)
   Découvert en France grâce à Baby Brain, et à Cocon dans CyberDreams 04, l'Australien Greg Egan nous est annoncé en 4ème de couverture du recueil comme « un des écrivains les plus novateurs du moment », et c'est vrai. Il est urgent de faire connaissance avec ses textes, et une bonne nouvelle ne venant jamais seule, son premier roman à être traduit en français, la Cité des permutants, vient de paraître.
   Greg Egan est un auteur de hard science, dont les centres d'intérêts sont la génétique, la neurobiologie et les nouvelles technologies informatiques. Il est d'une lecture agréable, vivante, en prise avec l'actualité et l'anticipation crédible. Ses intrigues sont influencées par le courant cyberpunk avec lequel il partage une certaine conception du monde, pessimiste, violente, sans pour autant verser dans l'esthétique du genre et son goût pour la vitesse, la mode et le langage.
   Le recueil présente deux courtes nouvelles et deux longues ; les trois premières sont des variations sur les dérivés de la biologie, trois fictions hantées par le cerveau, la dernière, la plus longue, un polar qui donne du corps aux idées religieuses.

Mortelles ritournelles (Analog, 1989)
   Avez-vous déjà ressenti l'effet produit par de la musique obsédante ? Comme une bande qui passe et repasse en boucle dans votre tête sans que vous puissiez mettre le doigt sur le bouton d'arrêt. Le plus souvent d'ailleurs vous serez étonnés du peu d'importance de cette musique, rythmes faciles, mélodies écœurantes, chansons niaises. Mais attention, car ces bouts de musiques s'incrustent dans votre cerveau, le parasitent, pompent son énergie, et vous vident de votre attention, perturbent votre concentration, vous piquent sans cesse et sans cesse au même endroit, finissent vraiment par creuser un trou dans votre tête, un trou par lequel votre pensée fuit, et vous avec, jeté hors de vous-même, mis à la porte de votre cerveau par un intrus dont on se demande comment il a fait pour s'incruster si facilement.
   Cette question, Greg Egan y répond grâce à une connaissance précise de la neuropsychologie et du fonctionnement des aires cérébrales, de ces zones de notre cortex spécialisées dans la perception et le traitement de l'information, y compris l'information musicale. La pensée abstraite n'est qu'un sous-produit matériel, presque un résidu, d'une intense activité qui implique des milliards d'échanges d'information simultanés — Egan suppose que dans un futur proche, très proche, notre connaissance des formes et des structures cérébrales d'où procède la pensée aura progressé de la théorie on passe à la pratique ; il viendra suffisamment tôt le jour où les neurosciences deviendront une branche de l'industrie biologique toute-puissante. Alors voilà : les publicitaires s'intéresseront aussi à la circuiterie intime de notre cerveau et à l'organisation de ces myriades d'objets logiques hyperspécialisés qui travaillent ensemble à créer le grand software que nous sommes. Que se passera-t-il ce jour-là, direz-vous ? Nous entendrons à longueur de journée des ritournelles pour de la poudre à lessiver ou du déodorant. Gare aux effets secondaires !
   C'est un Greg Egan en grande forme que nous découvrons ici, virulent, sarcastique, intelligent, avec la touche finale de désespoir qui nous donne tout d'un coup la dimension humaine de ce montage publicitaire qui tourne mal. Au royaume de la pub nous sommes tous des gogos !

Rêves de transition (Interzone, 1993)
   Le cerveau, une fois de plus, est au centre de cette nouvelle terrifiante, dickienne. Imaginons un dispositif qui fasse une copie de toute l'information contenue dans notre cerveau et qui la stocke dans un ordinateur, avant que cette information soit transférée dans un nouveau corps, biologique ou même pourquoi pas, mécanique. Imaginons que le modèle informatique de notre cerveau, le logiciel, se mette pour une raison inconnue à créer de l'information pendant le transfert, — des rêves de transition. Comme le dit un des personnages de la nouvelle, « pour générer de l'expérience, il suffit d'effectuer des computations sur des structures de données qui encodent les mêmes informations que les structures du cerveau » [1].
   La copie est à ce point fidèle à l'original, qu'on peut dire qu'elle est l'original, sauf qu'il y a entre les deux une construction de Copie avec un contenu subjectif. Ce n'est vraiment pas grave puisque nous n'en saurons rien après.
   Mais si ces rêves de transition n'étaient que la transposition d'une lutte profonde avec nous-mêmes, un peu comme le combat de Jacob avec l'Ange ?

Comme paille au vent (Interzone, 1993)
   Un agent du gouvernement américain est chargé de récupérer un scientifique de génie qui travaille pour le compte des narcotrafiquants dans la jungle amazonienne. Seulement on n'en est plus au bon vieux temps de la cocaïne, les drogues les plus recherchées sont issues des labos clandestins de pirates génétiques, et l'une d'elles, surnommée La Mère, s'attaque directement au cerveau en l'infiltrant de cellules parasitaires.
   Poussant très loin la spéculation neurobiologique, Greg Egan en vient à imaginer une drogue encore plus puissante : « des parties du cerveau qui n'ont pas bougé depuis des centaines de milliers d'années peuvent être complètement remodelées en une demi-journée » promet le savant fou. N'est-on pas sur la voie de l'horreur ultime ? La désintégration de la personne humaine est annoncée, logiquement inscrite peut-être dans les manipulations que l'homme infligera à coup sur à sa nature « qui n'est que paille au vent », et tout cela pourquoi, sinon pour assouvir toujours plus loin, toujours plus profondément « au cœur des ténèbres » son appétit immémorial de Pouvoir ?
   Construit en référence explicite au roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, ce récit montre que Greg Egan dépassant son imagination et sa rigueur scientifique pour toucher à la morale dans ce qu'elle a de plus désespéré, de plus sombre. Il mène lui aussi, à sa façon, une interrogation de plus en plus pressante sur “les racines du mal” qui minent nos sociétés inquiètes.

Notre-Dame de Tchernobyl (Interzone, 1994)
   Pour finir en beauté, Greg Egan nous offre un petit “policier”, histoire de prouver qu'il peut écrire autre chose que des histoires de neuro-fiction.
Un privé vaguement désenchanté accepte de retrouver un objet volé à son propriétaire, milliardaire aux convictions un peu irrationnelles. C'est une icône ukrainienne du dix-huitième siècle, qui vaut une fortune. Le privé n'y entend rien en religion, mais le porteur de l'objet, jeune et belle, s'est fait tuer en accomplissant son travail, et cela vaut bien quelques efforts pour retrouver l'assassin. L'enquête va mener le protagoniste de Milan à Zürich, puis Vienne. Nous sommes en 2013, et ce monde est déjà le nôtre, sauf pour la technologie qui est forcément plus évoluée, mais pour nous lecteurs de la fin du vingtième siècle, aucun dépaysement. Il y aura encore quelques cadavres au parcours, et puis surtout une rencontre… divine.
   Une fois de plus Greg Egan pose des questions originales dans des textes fortement codés. Il faut de l'audace pour construire un polar de SF sur un thème vieux comme l'Europe, le christianisme et son destin [2]. « Le christianisme a modelé le paysage physique et culturel de l'Europe pendant 2000 ans, sans plus de pitié qu'un glacier ou qu'une rencontre entre deux plaques tectoniques », selon Egan. Parions que ce ne sera pas fini au cours du siècle prochain…

Notes
[1] Le langage dans lequel ces nouvelles sont traduites est-il censé être le français ? — Ndlr (KWS).
[2] Les mauvaises langues feront observer que toute histoire n'est que répétition, et qu'en manière de polar théologique, il y a de l'Eco… — Ndlr (KWS).

Christo DATSO
Première parution: KWS 21-22, septembre 1996
Mise en ligne : Quarante-Deux, janvier 1997





CyberDreams 07 – Rencontres cosmiques

Auteur : Francis VALERY (éditeur)
Genre : revue de science-fiction
Edition : DLM, juin 1997, 128 pages

Critique
   Sous-titrée "Rencontres cosmiques", la dernière livraison de la très dynamique revue de Francis Valéry et Sylvie Denis propose de revisiter le thème des "Envahisseurs". Ce n'est pas un hasard, nous voyons en effet presque au même moment sortir un film comme Independence Day. L'idée d'une invasion de notre planète revient en force, mais là où le cinéma est toujours hanté, près d'un siècle plus tard, par la Guerre des mondes de Wells, la littérature de SF a depuis longtemps exploré sans les épuiser les multiples variations de ce thème classique. Peut-être constitue-t-il une pierre angulaire de toute la science-fiction, mélange des angoisses de l'humanité sur son avenir et la vision de ces espaces infinis qui l'effraient, et de la question de l'Autre projetée dans les étoiles.
   Nous trouverons au sommaire de ces Rencontres Cosmiques quatre nouvelles, ainsi qu'une importante partie "Magazine" consacrée a l'actualité. Un seul petit regret, l'absence d'article de fond, mais on ne peut pas tout avoir. Très inégales, les fictions parviennent pourtant a constituer un petit tableau éclectique qui nous montre quatre figures de l'envahisseur mythique : de l'Autre, au sens fort du terme comme on le verra avec le texte d'Ian McDonald, au Mal incarné dans celui de F. Paul Doster, en passant par l'Etranger, celui qui nous est incompréhensible, dans le texte de Jack Deighton, et de l'envahisseur ambigu de Jerry Oltion.

Ian McDONALD : Frooks (Interzone, 1995)
   Première apparition du brillant Ian McDonald au sommaire de CyberDreams avec ce remarquable Frooks, terme à peu près intraduisible, qui tient de frog (grenouille), de spook (fantôme) et de freak (monstre). La notice de présentation nous informe que la nouvelle fait partie d'un cycle, The Shian Cycle, au cours duquel sont abordés les thèmes de l'identité sexuelle, la xénophobie, la question irlandaise…
   Brillant en effet. J'aurais mal imaginé il y a vingt ans d'ici cette nouvelle au sommaire des Histoires d'envahisseurs, le premier des trente-six volumes que publièrent Gérard Klein, Jacques Goimard et Demètre Ioakimidis au Livre de Poche, probablement la meilleure anthologie publiée en français jusqu'à présent… La première série de cette anthologie nous faisait découvrir la SF classique des années quarante-cinquante. Frooks est par contre un texte proche de ce qu'on appelait à l'époque la “new wave” ou la “new thing”, cette nouvelle vague british qui est hélas tombée dans les oubliettes de l'histoire… Mais pas pour tout le monde. Le fait qu'Ian McDonald soit Irlandais (du Nord) n'est pas sans hasard avec son style subversif, mais qui a aussi appris à se défier de la violence, à garder une distance critique vis-à-vis d'elle. Mais aussi comme Irlandais, Ian McDonald nous rappelle qu'il a pour ancêtres littéraires des fous du langage et des contestataires.
   Et pourtant, “histoire d'envahisseurs” il y a, dans ce texte qui nous montre les dessous immoraux d'un Londres du proche futur, qui a été conquis par des Martiens d'un nouveau genre, qui n'ont plus rien à voir avec les tripodes wellsiens. Ils nous ressemblent, sauf quelques détails de leur anatomie, et la couleur de leur peau, ils aiment danser et s'amuser, et par dessus tout ils aiment l'Amour. Leur sexualité étrange fascine et répugne, mélange classique qui conduit quelques terriens à s'aventurer sur les bords de ce nouveau trou, de quelque perversion nouvelle, à tel point que ceux qui veulent s'y frotter, s'y risquent à leur corps perdu, perdu absolument dans une nouvelle frontière qui n'est ni celle du miracle technologique ni celle de la révélation mystique sur les fins dernières du cosmos, non, simplement, celle qui nous amène à la question de notre identité. Les envahisseurs ont amené avec eux l'objet d'un désir assez radical, et celui qui y succombe entend l'injure terrible bruire à ses oreilles : « you're a frook ! ».
   La question de la sexuation du sujet humain se pose dans cette nouvelle avec une acuité rarement atteinte dans la science-fiction. J'ai en mémoire la Main gauche de la nuit (Prix Hugo 1970) de la très intelligente Ursula K. Le Guin qui aborda ce problème avec l'optique anthropologique issue de sa formation, mais là où Le Guin s'intéressait aux mœurs étranges d'une race extraterrestre qui change de sexe comme la nature change de saison, ce qui est finalement presque compréhensible pour nous, Ian McDonald s'adresse à notre incapacité psychique à nous situer « comme être de mâle ou être de femelle » (Lacan, Séminaire XI, p. 186). Si dans la conclusion surprenante de la nouvelle, une chute de première grandeur, notre ami irlandais nous apprend bien quelque vérité, c'est « qu'il n'y a pas de rapport sexuel » (comme le disait Lacan dans le Séminaire XX), ce qui est une autre façon de dire que baiser ne met pas les protagonistes de la chose dans une position telle qu'on peut l'écrire. Le rapport sexuel est incommensurable… tout comme le sont les distances infinies qui nous séparent des étoiles, et que pourtant « Ils » sont capables de traverser pour se joindre à nous.
   Le tour de force de cette nouvelle — la meilleure du recueil, une des meilleures de tout ce qui a été publié jusqu'à présent dans CyberDreams, sachant que le niveau d'ensemble de cette revue est élevé, réside dans ce qu'en peu de pages autant de questions fondamentales peuvent être posées avec autant de pertinence. Est-ce un hasard si CyberDreams publie ce texte après nous avoir gratifiés dans la livraison précédente de la revue (Univers en folie) de la nouvelle peu ordinaire Les Amoureux du contrespace de Barrington J. Bailey (un autre British fou) ? Qu'est-ce qui unit en effet les envahisseurs d'Ian McDonald au contrespace des pilotes de fusées qui conduisent leur engin avec les fesses, sinon la mise en évidence que la sexualité est une affaire de surfaces et de bords, une question topologique ?

Jack DEIGHTON : Le chemin d'éternité (New worlds, 1993)
   CyberDreams avait déjà publié la nouvelle La face des eaux de Jack Deighton dans le numéro 2 consacré aux Banlieues Stellaires. Autant le premier texte d'une facture classique impeccable était lumineux, très proche de ce qu'on appelle je crois l'“hyperréalisme” en SF (cf. Kim Stanley Robinson avec sa trilogie de Mars), autant celui-ci est obscur et s'égare dans la parabole. Déception. Quel est le propos de ce Chemin d'éternité ?
   Une humanité harassée s'étire en une queue interminable dans une terre livrée à des envahisseurs qui poursuivent des buts totalement étrangers à notre espèce. Parfois la queue bouge, et il se passera peut-être quelque chose, des enfants y naissent, grandissent et meurent. On devine un sens caché derrière ce dispositif d'élongation, mais au dernier moment la queue s'immobilise, pour toujours sans doute. Les aliens se font appeler Amis ; ils sont probablement aussi bons envers nous que des cultivateurs moissonnant leur champ, le sont pour les tiges de blé mur qui leur signifient le bon pain à venir.
   Texte expérimental qui ne m'a pas convaincu. Je lui reconnais de belles qualités d'écriture, mais sur un thème pareil, comment ne pas penser au chef-d'œuvre de Thomas Disch Génocides et à sa vision désespérée d'une humanité traitée comme de la vermine par des maîtres totalement inaccessibles ?

Jerry OLTION : La Sonde de Pandore (Analog, 1994)
   Jerry Oltion est apparu dans CyberDreams 03 Futurs au quotidien avec une nouvelle percutante, ironique, Dédicace, tout à fait dans l'esprit du magazine Galaxy des années cinquante. Le texte que nous découvrons ici partage les mêmes qualités d'écriture, cette “ligne claire” du style qui caractérise les écrivains influencés par le grand Asimov ; ce n'est pas pour rien d'ailleurs que l'auteur a contribué à la série Robots et extraterrestres écrits dans le sillage du Maître.
   Dans cette nouvelle, l'envahisseur est relégué à l'arrière-plan, c'est l'homme qui traverse le domaine qu'il occupa jadis. De l'envahisseur, il ne reste aux yeux des deux protagonistes de l'histoire — des mineurs travaillant dur sur les anneaux de Saturne pour y expédier de la glace — qu'une boîte magique, présent ambivalent si l'espèce humaine s'en empare, somme de savoir, totalité, bouteille d'encre jetée à la mer. Peut-être s'agit-il d'une erreur de livraison, comment être certain que nous sommes les bons destinataires ? Nous ne pouvons qu'imaginer faiblement les êtres qui laissent traîner derrière eux de tels messages. Qu'ils restent chez eux. Le système solaire aux humains !
   Cette Sonde de Pandore pourrait figurer dans un recueil consacré aux Artefacts et autres Objets d'Envahisseurs (non pas des BDO, des Big Dumb Objects, mais plutôt des LSO, des Little Smart Objects). On pense inévitablement au Rendez-vous avec Rama d'Arthur Clarke ou à l'invraisemblable Éon, et sa suite Éternité de Greg Bear. Le charme de ce petit texte procède de la mise en réduction de son propos, au sens propre du terme, et c'est très bien ainsi.

F. PAUL DOSTER : Rêve de Chine (inédit)
   Voici le texte le plus énigmatique publié jusqu'à présent par CyberDreams. L'identité de l'auteur est elle-même une clé pour le récit ; quand au texte, court, il nous laisse une impression forte, et on se demande, une fois la lecture terminée, s'il s'agit bien de science-fiction, du moins dans le sens étroit du terme, celui de “genre SF”, ou peut-être d'autre chose, qui est comme une interpellation de l'être. Relevons d'abord, simples traces, simples mots, quelques références au “genre SF”. Ce sont les Martiens de la Guerre des mondes que l'on voit directement à l'œuvre, qui brûlent les cités et massacrent leurs habitants, qui inondent les rues de leurs rayons de la mort. Seul le Village est épargné, bulle d'ordre ou de fiction au sein d'un réel sans nom, lieu de la Vérité et de son dévoilement, mais ici habité d'un couple de “prisonniers”, vieux voyageurs fatigués, que l'on devine toujours unis du même amour désespéré, et dont la femme poursuit sans relâche son œuvre de témoignage, porteuse d'une parole de vie au milieu du cataclysme. Ecrire est la seule chose qui importe, même si le monde disparaît. À la fin il ne restera que les mots, que « les dernières pages de la Terre », tout le reste dissous dans le non-être, revenu au non-être après la tentative de dire la vérité nue.
   Alors de quoi s'agit-il ? Si l'on s'inscrit dans la lecture du “genre SF”, on y verra un texte bizarre de type “histoires de fin du monde” ou “histoires d'envahisseurs”. Peut-être sera-t-on tenté de le lire aussi comme un “poème en prose de science-fiction”, ou alors, mon hypothèse, comme un texte “post-moderne” qui pointe d'une manière très peu voilée du côté de l'œuvre d'un écrivain majeur : l'américain Paul Auster, auteur de l'extraordinaire Trilogie new-yorkaise dont le premier volet Cité de verre n'est pas sans reflets dans ce Rêve de Chine qui nous évoque au passage le songe du philosophe taoïste Tchouang-Tseu qui rêvait d'être un papillon (et qui se demanda a son réveil s'il n'était pas un papillon rêvant de Tchouang-Tseu).
   Mais que le lecteur de SF ne s'y trompe pas. Cela n'a rien à voir avec Philip K. Dick par exemple, car Paul Auster (F. Paul Doster également), ne s'intéresse absolument pas à la perception de la réalité ; il s'intéresse à ce que c'est que d'écrire, simplement d'écrire, et l'enjeu terrible qu'il y a dans cet acte, peut-être le seul capable de nous rendre dignes de survivre, dignes d'avoir un nom, une identité. À la fin de Cité de verre, le protagoniste a disparu, il s'est lentement effondré dans l'inexistence, seul survit de lui un carnet rouge qui raconte son histoire, une histoire dont il n'est sans doute même pas le véritable auteur. À un moment donné du récit, ce personnage, vague détective privé qui mène une enquête aux sources du langage et de la paternité, devrait recevoir de l'écrivain Paul Auster, incarné dans un autre personnage du roman, un chèque pour services rendus, mais ce chèque n'arrive pas à destination, car le héros n'est plus connu à l'adresse indiquée. C'est exactement ce que nous explique l'éditeur de CyberDreams dans la présentation de la nouvelle, son chèque n'est pas arrivé à l'auteur, et ce dernier a bien raison de préciser que son nom n'est « qu'un demi-pseudonyme ».
   Alors qui se cache derrière ce “demi-pseudonyme” ? J'aimerais bien dire ici : personne, car F. Paul Doster est le héros inventé du roman — à jamais inachevé — qui raconte “les derniers jours de la Terre” ; il est l'auteur d'un texte qui n'appartient vraiment qu'à la littérature, et je parie que d'autres textes mystérieux tomberont un jour du ciel, fulgurations d'écriture, juste des mots pour sauver ce qui peut l'être encore…

Christo DATSO
Première parution : KWS 21-22, septembre 1996
Mise en ligne : Quarante-Deux, janvier 1997





L’homme des jeux (I)

Auteur : Iain M. BANKS
Titre original : The player of games, 1988
Traduction : Hélène Collon
Genre : roman de science-fiction – Cycle de la Culture 2
Edition : Robert Laffont, 1992 ; Livre de Poche n° 7185, 1996, 479 pages

Quatrième de couverture
   Dans l'empire d'Azad, le pouvoir se conquiert à travers un jeu multiforme. Jeu de stratégie, jeu de rôle, jeu de hasard, le prix en est le trône de l'Empereur.
   Gurgeh est le champion de la Culture, une vaste société galactique, pacifique, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique où le jeu est considéré comme un art majeur.
   S'il gagne, la paix sera sauvée entre la Culture et Azad.
   S'il perd...

   Voici le premier volume de la fameuse série de la Culture qui a renouvelé avec humour et panache le thème de la société galactique. Il sera suivi de L'Usage des armes et de Une forme de guerre.




Critique (première version pour Icarus)
   Prenez un peu de l’Asimov de Fondation, ajoutez-y un surhomme van vogtien, un rien ringard mais fondamentalement bon, enrobez d’Intelligences Artificielles, sans oublier ce vieux Klein (Gérard) et son nostalgique Gambit des Etoiles; secouez dans un shaker de l’Intelligence Service (revu par James Bond ou Blake and Mortimer, à votre goût); vous obtenez ce qui se rapproche le plus du cocktail shungustériaung : un mélange inhomogène et détonant d’action, d’humour, d’esprit de sel et de philosophie, vous obtenez un roman d’Iain “M” Banks, estampillé “Cycle de la Culture”, ce qui n’est à confondre en rien avec une visite multimédia des grands musées. Le “M” n’est pas plus celui de la Marque Jaune que du M le Maudit, juste, coquetterie d’écrivain, l’initiale du second prénom de l’auteur, écossais, Macquenzie, qui signe ainsi, (« le pseudonyme le plus concis et le plus éclairant que je connaisse » d’après Gérard Klein, justement, dans sa préface), ses romans de science-fiction, et ce, afin de les distinguer des romans de « littérature générale » d’Iain Banks (entendez des œuvres telles Le seigneur des guêpes, roman fantastique publié en Presses-Pocket, collection Terreur, ou Entrefer, paru dan Présence du Futur, roman ballardo-dickien...)
   Well well, direz-vous. Wait and see ?
   Non, précipitez-vous pour lire un grand roman qui renouvelle le space-opera, loin des superproductions américaines. Découvrez l’aventure prodigieuse de Jernau Gurgeh, champion de la Culture, qui s’en va défier les barbares de l’empire d’Azad sur le terrain de leur sport favori : comment devenir empereur au jeu d’Azad ? Si vous n’entendez rien aux jeux (stratégie, de plateau, wargame, diplomatie, de rôle), ce n’est pas grave, car de toute façon, le propos n’est pas le Jeu, mais l’homme et ses péripéties.
   On aimerait lire plus souvent des fables aussi édifiantes sur la course au pouvoir.
   Iain “M.” Banks ? Un philosophe impertinent!

Notes
   Ces vieilles chroniques sentent bon la naphtaline. M'adressant à un public qui était féru de cette littérature de genre, je truffais mes textes d'allusions aux écrits supposés connus de mes lecteurs. Je suppose qu'aujourd'hui encore, n'importe qui d'un peu averti aura saisi les références plus ou moins explicites que j'y mentionnais, à savoir: le cycle de la Fondation d'Isaac Asimov, le cycle des Non-A d'A.E. Van Vogt et l'étonnant Gambit des Etoiles, premier roman du jeune Gérard Klein (sous le pseudonyme de Gilles d'Argyre), du space-opera d'excellente qualité.
   Iain Banks (Iain M. Banks), grand écrivain écossais, est malheureusement disparu le 9 juin 2013.
(22/2/2014 sur les Métamorphoses de C.)

Christo DATSO
Mise en ligne : Icarus, 1996
Mise en ligne : Métamorphoses de C., 22/02/2014 





Mars la bleue

Auteur : Kim Stanley ROBINSON
Titre original : Blue Mars, 1996
Traduction : Dominique Haas
Genre : roman de science-fiction  - Cycle : Martienne (La Trilogie)  vol. 3
Edition : Presses de la Cité, 1996

Quatrième de couverture
     Le Vert a triomphé, Mars est « terraformée ». Ceux qui espéraient préserver la planète rouge dans sa terrible beauté ont perdu la bataille. Leur objectif, désormais : empêcher l'invasion de Mars par les Terriens. La tentation isolationniste est forte : c'est la position que défendent les partisans de Mars Libre. Ces derniers ne veulent pas comprendre que, sur la planète mère, la situation est désespérée : un déluge cataclysmique a fait monter l'eau des océans, aggravant un problème de surpopulation déjà crucial. Et l'administration du traitement de longévité ne va pas arranger les choses... On ne voit pas ce qui pourrait empêcher les Terriens, poussés par le désespoir, n'ayant plus rien à perdre, de déclarer la guerre à Mars.
     L'enjeu est maintenant la conquête des autres planètes du système solaire. Les premiers colons s'embarquent dans des astéroïdes évidés, pour des voyages de plusieurs dizaines d'années qui les emmèneront vers les étoiles les plus proches.
     Qu'importe la durée du voyage, ils vivront longtemps. C'est peut-être le nouveau départ dont l'humanité avait besoin...
     Après Mars la Rouge et Mars la Verte, qui ont remporté les prix les plus prestigieux de la science-fiction (le Nebula pour le premier, le Hugo pour le second), Mars la bleue est l'ultime volet de cette trilogie martienne appelée à devenir un classique de la SF au même titre que la série Dune de Frank Herbert ou le cycle de Fondation, d'Isaac Asimov.

Critique
     Mars transformée au fil du temps par les ingénieurs planétaires, dotée d'une atmosphère plus dense, de forêts, de mers. Mars dotée de vie, et dont le ciel finit par virer au bleu. Mars colonisée par les Terriens, en proie aux contradictions et aux conflits de leurs sociétés.... Tout un monde à construire en partant de rien. Un projet grandiose, à la démesure des ambitions de notre vingtième siècle agonisant, qui doute de lui-même, trente ans après les premiers pas de l'homme sur la Lune et l'aventure des missions Apollo, et se remet à espérer, rêve à nouveau de la haute-frontière. Qu'en sera-t-il vraiment ?
     Kim Stanley Robinson nous montre la voie. Avec Mars la Rouge, Mars la Verte, et Mars la Bleue, il a non seulement créé une trilogie science-fictionnelle des plus remarquables ; il a fabriqué une machine de conquête, un véhicule bourré de science, de sagesse, une œuvre qui marquera son époque. Qui sait si les milieux industriels et politiques ne seront pas tentés par l'idée ? C'est tellement réaliste, criant de vérité.
     L'auteur a consacré dix-sept ans de sa vie, avec patience, obsession, avec recherche, à construire la trilogie de Mars. Son œuvre antérieure, fortement marquée par la trilogie d'Orange County, prend une dimension de vaste prodrome, d'introduction à un grand-œuvre. On a dit de lui, étiquette commode, qu'il était l'hyperréaliste de la science-fiction : mais lorsque la description de la réalité, ou de son anticipation, est à ce point aussi maîtrisée, achevée, cela touche à la magie. Clarke ne disait-il pas de la science que plus elle devenait complexe, plus elle se rapprochait de la magie dans ses effets, et son incompréhension pour le commun des mortels ?
     Mars la Rouge racontait les débuts difficiles de la colonisation, les premières tensions avec la planète-mère. Mars la Verte allait de l'avant sur la voie irréversible de la transformation du paysage et des mentalités. Le volume s'achevait sur la seconde révolution martienne, alors que la Terre faisait face à la fonte des glaces de l'Antarctique et à une dramatique montée des eaux.
     Mars la Bleue débute avec l'indépendance de la colonie et l'établissement d'une société, fondée sur les meilleures espérances utopistes de la Terre. Puis, lentement, l'action se déplace et le décor se déploie aux dimensions du système solaire, grâce à l'invention de la propulsion spatiale par fusion contrôlée. Les étoiles proches deviennent pratiquement accessibles elles aussi, du moins, dans le cours d'une vie humaine. Or, le traitement de longévité qui s'est généralisé voit l'espérance de vie dépasser deux cents ans. Les principaux protagonistes du roman demeurent ainsi, à l'aube du vingt-deuxième siècle, ces mêmes colons qui foulèrent en 2027 le sol de la planète rouge. Et la Terre connaît une période de surpeuplement extrême avec dix-huit milliards d'habitants, conséquence du recul de la mort.
     Certains finissent par oublier leur condition d'êtres mortels, à commencer peut-être par la substance de leur individualité. Comment tenir intacte une vie aussi longue, entre les murs du cerveau et le mystère de la mémoire ? De quoi sommes-nous faits, sinon de souvenirs, d'un être insaisissable qui laisse des pans entiers de lui-même sombrer dans l'oubli le plus absolu ? D'étranges maladies apparaissent, des trous de la vie mentale, et les blessures de la mémoire sont peut-être le prix à payer, paradoxalement, pour garder son humanité, sa capacité à jouir du moment présent.
     Mars la Bleue nous emmène dans une promenade encyclopédique entre politique et hard science, mais c'est à l'homme ou à la femme que Robinson s'intéresse plus que tout. Malgré quelques longueurs, on les pardonne facilement, le style classique de l'auteur et son talent quasi-proustien à nous faire ressentir de l'intérieur la psychologie des personnages, donnent une dimension vivante, émotionnelle, à la lecture de ce qui n'est pas un « gros roman de SF » de plus, mais un excellent roman de littérature générale du futur.
     Les martiens sont nos frères. Nous ne serons plus jamais seuls dans l'univers.

Christo DATSO
Première parution : Ozone 5, mars 1997
Mise en ligne : Noosfere, juillet 2003





L’homme des jeux (II)

Auteur : Iain M. BANKS
Titre original : The player of games, 1988
Traduction : Hélène Collon
Genre : roman de science-fiction – Cycle de la Culture 2
Edition : Robert Laffont, 1992 ; Livre de Poche n° 7185, 1996, 479 pages


Critique (deuxième version pour KWS)
   Chaque fois qu'il y a une réédition en Livre de Poche d'un bouquin paru en "Ailleurs et demain", je me précipite pour lire la préface de Gérard Klein. Ce sera pour vous aussi un motif supplémentaire pour acheter le roman, car Klein, fidèle à lui-même, nous livre une petite étude sur les rapports ambivalents entre prospective et Science-Fiction, et sur les projets politiques cachés de l'une comme de l'autre. Ce qu'il en dit s'applique très bien au monde de la Culture imaginé par le talentueux écossais Iain M. Banks, ce cycle de space opera utopique où la vision d'une lointaine société galactique n'est pas sans écho avec les aspirations de certaines de nos propres cultures.
   Second volume de ce cycle, publié en 1988 après une Forme de guerre, l'Homme des jeux est le premier volume du cycle à avoir été traduit en français. Mais la chronologie importe peu, car cet univers se laisse découvrir par touches, par fragments. Le nom de la civilisation elle-même, "Culture", évoque l'idée d'un assemblage dans lequel les coutumes, les techniques, les savoir-vivre, les langues, les idéaux, sont autant de facettes pour comprendre, pour saisir une réalité multiforme, complexe, et de toute façon hétéroclite.
   Banks s'est laissé aller récemment à un petit travers auquel succombent parfois les créateurs d'univers : l'explication, la théorie. Dans l'article "Quelques notes sur la Culture", paru dans Galaxies1, il met à jour, trop facilement peut-être, les ressorts de sa création. Je ne conseillerais pas la lecture de cet article si vous n'avez jamais lu un de ses textes de fiction consacré à la Culture. Ne gâchez pas votre plaisir.
   Ceci dit, Iain Banks, lorsqu'il écrit de la Science-Fiction, et qu'il signe Iain M. Banks [1] est un auteur “politique”. Dans l'Homme des jeux, il réinvente l'idée de polis, de cité, et de gouvernement autour d'un Jeu qui est comme la mise en scène d'une société se donnant à lire en spectacle, et dans laquelle le jeu est l'histoire même de la société, sa mémoire. Le mérite de l'Empire d'Azad où se pratique le Jeu, c'est de rendre explicite, jusqu'à l'absurde, jusqu'à la nausée, l'idée que les règles de la progression sociale sont fixées par un jeu. La Culture va y envoyer son champion, Jernau Gurgeh, l'homme des jeux, aux allures de surhomme à la Van Vogt un rien ringard, mais la Culture a le sens de l'humour, contrairement à l'Empire.
   Tout le monde peut, en principe, participer au Jeu d'Azad, mais nous savons tous depuis Orwell, que même dans une société égalitaire, certains joueurs sont “plus égaux que d'autres”. Dans nos sociétés, nous ne connaissons qu'imparfaitement les règles du jeu ; elles changent aussi avec les époques ou les pays, certains points de règle ne sont connus que d'un petit cercle d'initiés, fortunés de naissance, de lignage ou de classe qui contrôlent les outils de production ou d'information mieux que d'autres. Nous sommes rebutés, inquiets, assujettis devant la complexité de ce Léviathan [2] moderne, et nous savons que les rouages de cette machine nous échappent. La politique est un jeu trop compliqué pour nous Ah certes, mais si tout était écrit noir sur blanc ! Sans zone d'ombres, sans fard, des règles universelles pour un état universel, codifié, ritualisé, dans un Système qu'on nous enseignerait dès notre plus jeune âge. Qui parle ici d'État totalitaire ? Non, pas question de prôner une idéologie de race ou de classe, juste la maîtrise des règles du jeu, et que le meilleur gagne !
   Évidemment, le jeu est un peu pipé. Iain Banks nous gratifie dans l'Empire d'Azad d'une population à la biologie complexe avec trois sexes, des mâles, des femelles, et des “apicaux”, des sortes de “femelles-mâles neutres”. Malheureusement, tout cet aspect du roman est bâclé, absolument pas convaincant, très en dessous du propos fondamental. On peut en faire l'économie sans changer l'intrigue d'un pouce. Le Jeu favorise un sexe au détriment des deux autres, c'est toujours la même histoire qui se répète, le Jeu est donc un mythe inventé par le Pouvoir pour se perpétuer indéfiniment.
   Pourtant, les qualités du roman sont suffisantes pour qu'il nous donne beaucoup de plaisir à le lire et de la matière à réfléchir, en dépit de l'ambition de son auteur de vouloir créer un monde original sous trop d'aspects. Par contre, là où Banks raconte son histoire d'une manière intéressante, c'est dans le "choc des cultures" que subit son héros, Jernau Gurgeh, lorsqu'il découvre petit à petit le monde qu'il doit affronter et vaincre. Il finit par devenir plus Azadien que les Azadiens, à force sans doute de parler leur langue et de se laisser prendre au piège du relativisme linguistique. Il y a là toute une mise en relief de la rencontre entre deux civilisations aux valeurs radicalement étrangères, qu'Iain M. Banks a traité avec brio, quelque chose qui hisse le roman de l'anecdotique vers l'universel. On songe par exemple aux luttes incessantes de l'Empire romain avec les Barbares et à ses politiques bien plus efficaces d'assimilation plutôt que de lutte ouverte, ou aux préceptes de Sun-Tzu dans L'Art de la Guerre, dont se sont certainement inspirés les stratèges de la Culture.
   Roman politique, par le thème du Jeu comme miroir déformant d'une société et de sa stratification, roman d'espionnage aussi, digne des montages les plus tordus de l'Intelligence Service (pardon, de la section Circonstances Spéciales du service Contact de la Culture), l'Homme des jeux est parsemé d'humour, ce qui n'est pas pour déplaire.
   Rendons grâce au remarquable travail du traducteur — ici Hélène Collon — qui a pu restituer l'originalité verbale de Banks. Jugez plutôt, avec ce passage où un compagnon de Jernau Gurgeh commande un cocktail au Module domestique : « Je voudrais une double dose standard de staol avec du vin de foie d'aile-gauchie shungustériaung ; mettez par-dessus une bouchée d'esprit-de-cruchen d'Eflyre-Vrille dans une mousse de cascalo moyen, le tout surmonté de bizarelles rôties et servi dans un bol-osmose tippraulique de force trois, ou ce que vous pourrez concocter de plus approchant.
— L'aile-gauchie, vous la voulez mâle ou femelle ? » s'enquit le module.
— « Dans un endroit pareil ? » s'esclaffa Za. « Mais voyons — les deux ! ».
   Un thème presque obligé des romans de S.-F. récents qui décrivent des sociétés galactiques (cycle d'Hypérion de Dan Simmons, cycle d'Ender d'Orson Scott Card), est celui des Intelligences Artificielles, forcément toutes-puissantes, quasi-divines, qui “font tourner le cosmos” ou presque. Le monde de la Culture n'y échappe pas, mais Banks met en scène au quotidien, des “drones”, intelligences “de bas de gamme” comparées aux grandes IA qui gèrent le réseau ou sont aux commandes des Engins Spatiaux, et qui ressemblent bien plus à des petits robots sympathiques qu'à des entités lointaines et désincarnées. Affublés de noms interminables et d'un sens de l'humour douteux, ils veillent sur leurs “maîtres” humains avec logique et compassion, sans pour autant connaître les Lois de la Robotique. Jernau Gurgeh et son compagnon, le drone Flère-Imsaho, forment ainsi un couple contrasté et comique où les états d'âme et le calcul ne sont pas nécessairement l'apanage de l'humain ou de la machine.
   L'idée d'une société contrôlée par un Jeu n'est pas neuve. On songera par exemple à Loterie solaire, le premier roman de Philip K. Dick, où le maître du monde est tiré au sort ; mais aussi, surtout, à ce petit texte superbe de J. L. Borges, "Loterie à Babylone", qui montre comment un jeu finit par contaminer la société et le monde ; ou encore au monumental Jeu des perles de verre de Hermann Hesse, récit d'anticipation utopiste qui se présente comme une somme philosophique et reste inégalé dans le genre.
   Bien que n'apportant rien de fondamentalement nouveau à la S.-F., Iain M. Banks crée avec la Culture un univers en forme de toile d'araignée qui n'est pas sans nous rappeler cette autre toile très lâche et très belle des Seigneurs de l'Instrumentalité de Cordwainer Smith, un des tout grands classiques du genre ; il prouve surtout qu'à côté des grandes machines littéraires américaines, il existe une autre manière de faire du space opera, plus impertinente, plus critique… plus européenne peut-être ?

Notes
[1] Un petit détail irritant : pourquoi ne pas avoir respecté cette identité de l'auteur sur la page de couverture du Livre de Poche, identité dont Klein dit lui-même qu'elle est « le pseudonyme le plus concis et plus transparent » qu'il ait jamais rencontré ?
[2] Terme imaginé par le philosophe anglais Thomas Hobbes, pour parler de l'État.

   Que faire quand tous les livres, ou presque, sont dans des caisses, en attente de bouger vers de nouvelles bibliothèques? Prendre le temps de regarder par sa fenêtre ce qui se passe au jardin, par cette majorale journée de printemps. Les ombres sur le jardin bougent avec les heures et ma méditation n'est interrompue que par le passage du chat noir en bas. Je l'observe à l'affut, chassant quoi, la mouche, se roulant par terre, prenant le soleil. Petit chat. Que faire d'utile? Farfouiller dans les archives électroniques, les tonnes (s'il y avait un poids équivalent aux méga-octets de données sur le disque dur de mon McBkR) de documents qui s'empilent dans les dossiers et sous-dossiers et sous-sous... Y mettre un peu de discipline, car des archives bien rangées, voila un accès facilité à la vaste mémoire sémantique et mes propos mieux ordonnés. Et c'est là que les pièces oubliées se laissent retrouver petit à petit. La systématique a du bon. Ainsi, j'avais publié le 22 février dernier l'archive d'une vieille chronique d'un livre de science-fiction "L'homme des jeux", d'Iain M. Banks qui avait été mise en ligne sur le site Icarus de mon ami Alexandre S. Garcia. Je retrouve ici la pièce publiée un an plus tard, plus étendue (meilleure), que j'avais écrite pour le fanzine Keep Watching the Skies (KWS) de Pascal J. Thomas, passionné comme on n'en fait plus, qui tient à bout de bras avec l'aide de quelques autres passionnés, et cela depuis 1995,  cet excellent zine consacré essentiellement à des comptes-rendus de lectures. Faut-il que je n'aie rien d'autre à écrire qu'exhumer des pièces antiques? Quand les livres sont dans les caisses, la plume est au placard, c'est l'attente. Quand tu attends, tu te souviens et tu partages.
(20/03/2014 sur les Métamorphoses de C.)

Christo DATSO
Première parution : KWS 23, avril 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, juillet 1997
Mise en ligne : Métamorphoses de C., 20/03/2014





L’Etat des arts

Auteur : Iain M. BANKS
Titre original : The State of the Art, 1989
Traduction : Sylvie Denis & Noé Gaillard
Genre : roman de science-fiction, Cycle de la Culture 4
Edition : DLM éditions, 1996, 128 pages

Quatrième de couverture
  Anarchiste et pacifique, la Culture n'est pas une civilisation galactique comme les autres. Au gré de son exploration de l'univers, elle décide, suivant l'avis de ses Envoyés, d'entrer en contact ou, au contraire, d'ignorer les peuples qu'elle rencontre.
   Si un vaisseau de Circonstances Spéciales, une branche de Contact, s'approchait de la Terre, que ferait-il ? Entrerait-il en relation avec notre espèce, où repartirait-il en direction d'un autre système solaire sans que nous n'ayons jamais rien su de sa visite ? Autrement dit : l'Homme mérite-t-il le détour  ? Notre civilisation a-t-elle une quelconque valeur ? Notre culture peut-elle inspirer l'admiration de ces Etrangers qui ont déjà tout vu ?
   Bien qu'il soit possible de le lire indépendamment du reste de l'œuvre de Iain M. Banks, L'état des Arts, vient enrichir le « Cycle de la Culture  » publié dans la collection « Ailleurs et demain  » (Robert Laffont). Les lecteurs de L'usage des armes retrouveront d'ailleurs ici Diziet Sma, confrontée à l'étrange fascination d'une planète à la fois infiniment barbare et séduisante  : la notre.

     En Grande Bretagne, Iain M. Banks est aussi célèbre pour ses romans de Science-Fiction que l'est un certain Iain Banks pour ses romans de littérature générale ! Les uns comme les autres figurent régulièrement dans les listes de best-sellers. Véritable phénomène éditorial, Iain (M.) Banks est le plus brillant et le plus populaire des écrivains de la nouvelle génération d'auteurs britanniques.

Critique
  L'État des arts est une novella, ou un court roman, comme on voudra, qui est peut-être la pièce la plus significative du Cycle de la Culture d'Iain M. Banks. C'est ici que l'on lit, de la façon la plus explicite, cette dimension de fable utopique ou de conte philosophique que Gérard Klein a analysé dans la préface de l'Homme des jeux, et qui est probablement la caractéristique majeure de l'ensemble de l'œuvre. C'est ici que l'on voit à quel point l'univers d'I. M. Banks n'a qu'un rapport de surface avec les conventions habituelles du genre, que sa manière d'écrire de la Science-Fiction ne se préoccupe pas de référence et de clins d'œil, sauf par l'humour, et qu'à l'instar d'un autre écrivain talentueux, il est destiné à marquer durablement le nouvel “Âge d'or” du space opera auquel nous assistons, depuis qu'une supernova appelée Hypérion a explosé dans les cieux de notre littérature favorite.
   Saluons l'initiative des éditions DLM qui publient ce texte (traduit par Noé Gaillard et Valérie Denis) dans la collection "CyberDreams". Le lecteur francophone dispose à présent de l'ensemble des œuvres du Cycle de la Culture ; l'essentiel étant constitué des trois romans, publiés à l'origine chez Robert Laffont, en cours de réédition au Livre de Poche (l'Homme des jeux, l'Usage des armes, une Forme de guerre), sans oublier la nouvelle "un Cadeau de la Culture", parue dans Galaxies1 et le texte théorique "Quelques notes sur la Culture", qui l'accompagnait.
   Le récit se présente comme la traduction, effectuée en anglais (!) par un “drone offensif” — entendez une Intelligence Artificielle dans un corps qui tient plus du pamplemousse que du robot — des souvenirs et des archives d'une enquêtrice de la Branche Contact de la Culture, Miss Sma (le nom complet est à peu près imprononçable), pour le compte d'un érudit spécialiste de la Terre.
   Après une brève lettre d'introduction de Miss Sma à l'expert en question, l'honorable Monsieur Petrain (encore une fois, inutile de mentionner le nom complet), le long récit est articulé en six chapitres, eux-mêmes découpés en un foisonnement de sous-chapitres, le tout numéroté ; nous apprenons d'ailleurs à la fin que ce découpage est le fait du drone traducteur, « un texte en continu, pouvez-vous imaginer ça ? » nous dit-il, mais quelle importance : les drones ont un sens de l'humour très spécial. Il va de soi que les intitulés des chapitres ou de leurs subdivisions internes, doivent renvoyer à quelque suc extrait essentiel de l'œuvre même — pour s'en convaincre, considérez par exemple les titres suivants : "Sans secours devant le visage de votre beauté" (chapitre 3), ou "Tu le ferais si tu m'aimais vraiment" (chapitre 5). N'y a-t-il pas là comme l'indication secrète d'une clé de lecture destinée à nous révéler la beauté de la chose ? D'autant plus, que beauté de la chose, il y a, et d'emblée : « cela contribuait à faire naître en moi le vague sentiment, déjà éprouvé, que d'une façon ou d'une autre, cet endroit était un petit peu trop proche de la perfection » nous dit Miss Sma, en contemplation émerveillée, depuis le balcon de son vaisseau, d'un monde bleu et blanc, toujours changeant, d'un monde qui est le nôtre.
   L'État des arts, c'est un peu les Lettres persanes de Montesquieu revisitées ; Paris est devenu la planète entière, et les Persans sont ces spécialistes de la branche Contact de la Culture, plus humains que nous-mêmes, et tout autant, étranges, singuliers, proches de la perfection. Mais une question fondamentale, presqu'existentielle, anime ces observateurs attentifs : contacter ou ne pas contacter ? Doivent-ils se faire connaître des Terriens, intervenir dans leurs affaires, changer le cours de leur histoire avant qu'ils ne fichent leur belle planète en l'air, ou doivent-ils les laisser tout seuls, ignorants et superbes, en proie à « une civilisation hautement hétérogène mais dont les différents éléments sont étroitement reliés — qui plus est de manière tendue » ? Là est toute la question que l'ingénue Sma n'arrêtera pas de poser au Vaisseau, question qui, paradoxe suprême pour ces spécialistes de l'exploration et de la rencontre de civilisations nouvelles, n'aura de réponse convaincante que par l'abandon de la question elle-même, abandon suscité par la fascination que les Terriens exercent sur eux.
   Bien entendu, ils ne nous contacteront pas, sans doute parce que l'un d'entre eux a préféré l'immersion complète dans ce monde pourri qui est le nôtre, mais d'un monde en vie, à la stérilité et l'ennui qui guettent les esthètes de la galaxie. Ou bien, est-ce parce que, pour ces modernes Persans, les Terriens soient ces gens qui puissent « créer quelque chose qui parle avec autant d'éloquence de leurs propres méfaits », comme c'est le cas peut-être d'un Mémorial de la Déportation ? Comment savoir, sinon en se rapprochant de ces Terriens, humains et inhumains, extrêmes, pour qui l'art est douleur et joie, et non pas seulement, source de plaisir raffiné, parmi une infinité d'autres sources possibles, dans un paradis qui sonne le glas de l'Histoire ?
   L'utopie est-elle souhaitable, même s'il s'agit d'une « assez bonne société » (selon la formule de Gérard Klein dans la préface citée) ? I. M. Banks, à travers l'examen au scalpel de l'“état des arts” [1] de notre civilisation, ne choisit pas. Comme dans un grand procès où la recherche de la vérité devient un enjeu dépassant tout protagoniste, le verdict sur laquelle des deux sociétés est préférable à l'autre — paradis égalitaire, hédoniste et vaguement ennuyeux de la Culture, ou bien vie brève, intense, et effroyablement injuste de la Terre — ne tombe jamais, sinon comme interrogation continue qui n'a que la conscience pour juge. Renvoyées dos à dos, après s'être approchées de très près, les civilisations de la Terre et de la Culture retournent à leur mystère, à leur secret. Ce que la Culture emportera de notre monde en fin de compte est aussi beau et fragile qu'un unique flocon de neige…

[1] C'est-à-dire de l'état d'évolution, du perfectionnement ; l'expression "state of the art" désigne en anglais un dispositif à la pointe du progrès, et le pluriel choisi par Banks introduit le double sens qui au titre original donne tout son sel (NdlR).

Christo DATSO
Première parution : KWS 23, avril 1997
Mise en ligne le : Quarante-Deux, juillet 1997





CyberDreams 08 – Les mondes d’à-côté

Auteur : Francis VALERY (éditeur)
Genre : revue de science-fiction
Edition : DLM, octobre 1996, 128 pages

Critique
   Prenons d'abord le temps de saluer les deux ans d'existence de la revue CyberDreams, qui jusqu'à ce jour, nous a livré sur neuf numéros, avec régularité et qualité, une belle brochette de textes, où nous compterons 31 nouvelles, dont 7 d'auteurs francophones, 7 études, plus les inévitables rubriques de lectures et le courrier des lecteurs.
   Fortement marquée par la personnalité de son rédacteur en chef, Francis Valéry, la revue apparaît rétrospectivement, comme le premier signe du renouveau d'intérêt pour la Science-Fiction en France. D'autres revues ont vu le jour depuis, Galaxies et Bifrost, sans parler d'Ozone issu du fandom, et je n'ai qu'un seul souhait à formuler à toutes ces revues, sœurs et concurrentes : « Longue vie ! ». La pluralité des supports entraîne un dynamisme du marché qui ne peut que profiter à tous.
   CyberDreams a donc quelques longueurs d'avance sur les autres, et ce qui apparaît comme la “marque” de la revue, réside selon moi, au-delà des mouvements d'humeur de son rédacteur en chef, dans l'exceptionnelle qualité et originalité des nouvelles qui s'y trouvent. Dans chaque numéro publié jusqu'à présent, il n'y a pas une nouvelle, au moins, qui ne me soit plus sortie de la tête après l'avoir lue ; pas une au moins, qui ne mériterait pas de figurer dans une anthologie idéale de la Science-Fiction de cette fin de siècle.
Ainsi en est-il encore avec CyberDreams 08, les Mondes d'à côté, qui propose trois variations brillantes sur le thème des univers parallèles. Seul regret à formuler, trois textes, aussi excellents soient-ils, cela me laisse un goût de trop peu.
   La partie Magazine complète comme d'habitude la livraison de la revue. On y trouvera une étude très intéressante de Pierre Stolze sur "Médecine, Grand-Guignol et Science-Fiction". Le choix d'un pareil sujet se comprend aisément de la part de l'auteur de ces perles de la S.-F. française contemporaine que sont Marylin Monroe et les samouraïs du Père Noël, et sa suite, Greta Garbo et les crocodiles du Père Fouettard.
   Dans son éditorial, Francis Valéry dresse un constat et pose quelques questions à ses lecteurs. L'une d'elles concerne la répartition “Nouvelles” versus “Magazine”, un des problèmes étant que la longueur moyenne des nouvelles ne cesse d'augmenter dans les revues anglo-saxonnes. Quelle partie de la revue conviendrait-il éventuellement de sacrifier ? S'il m'est permis d'y répondre ici, je dirai haut et fort que la qualité de CyberDreams tient aux textes de fiction qu'elle publie. Il existe d'autres supports (les revues sœurs et concurrentes mentionnées plus haut), et quelques excellents sites Web sur Internet, pour nous renseigner sur l'actualité du genre. Par ailleurs, le courrier électronique devenant de plus en plus banal, un nombre toujours plus important de lecteurs, d'auteurs et de critiques ont l'occasion de se rencontrer et de débattre sur des Forums ou au sein de Listes de diffusion. Mais où trouverons-nous à lire les nouvelles qui marquent nos mémoires et façonnent notre goût ? Après tout, si Francis Valéry tient à conserver une partie critique, pourquoi ne pas en faire une revue séparée, une sorte de Foundation à la française ?

Kim NEWMAN : Übermensch ! (New worlds 1)
   L'auteur d'une histoire d'univers parallèles manque son but, si le lecteur issu de notre monde n'est pas suffisamment informé de la réalité alternative qui lui est présentée. À quoi bon tenter de le captiver, si le monde d'à côté n'évoque aucune étrangeté, aucun dépaysement ? Tout cela est question de “culture”, et en S.-F., nous savons que cette question est indissociable de l'écriture. Le genre se nourrit de lui-même, et entraîne le lecteur dans une auto-dévoration symbolique, source de plaisir en boucle. Le problème est que pour apprécier pleinement l'univers parallèle, invention typiquement S.-F., il faille être un lecteur “averti”.
   Avec cette nouvelle du britannique Kim Newman, il n'en est rien, ou presque. Qui ne connaît Superman, héros de la culture populaire héritée des comic books, archétype de l'impérialisme américain ? Le tour de force de l'auteur consiste à nous offrir un univers parallèle dans un univers parallèle. En effet, même si l'histoire du monde que nous lisons à travers la mémoire d'Avram, le juif allemand exilé, ressemble de très près à la nôtre — il y a bien eu une seconde guerre mondiale, l'Allemagne nazie a été vaincue, l'ancienne capitale du Reich coupée en deux est en voie de réunification — il y a de légères divergences dans la trame : par exemple, les lasers orbitaux de Reagan existaient du temps de la guerre froide, des robots sont préposés à la circulation.
   À côté de cette première dérive de l'histoire, il y en a une autre plus profonde, qui l'explique, et qui nous renvoie à notre propre mythologie. Superman existe dans ce monde d'à côté. C'est bien un Kryptonien qui a vécu caché derrière une identité d'emprunt. Il a combattu les savants fous et les criminels dans les années trente. Il a été l'idole de la jeunesse. Mais ce n'est pas un héros américain. (Regrettons au passage l'indiscrétion de l'illustrateur de la revue, qui déflore le sujet).
   Kim Newman nous offre un texte fort, un texte dense qui s'incruste dans notre mémoire et qui nous interpelle. Par-delà le brillant exercice de style, il y a certaines phrases qui résonnent longtemps, une fois la lecture achevée, comme par exemple : « Les enfants qui tracent des croix gammées ne savent pas ce qu'elles symbolisent. ». Et pour cette raison, il atteint le but véritable que se fixe l'écrivain, lorsqu'il nous invite à le suivre à côté, dans un univers parallèle, fiction au carré : donner du sens à notre monde, attirer notre attention sur les failles qui le minent, et d'où un jour, peut-être, si nous n'y prenons garde, une inquiétante étrangeté peut resurgir et dérouler sa longue cape d'ombre sur les consciences.

Gregory BENFORD et David BRIN : Paris conquiert l'univers (F&SF, 1996)
   Cette nouvelle a été reprise dans l'anthologie de Kevin J. Anderson, War of the worlds : global dispatches, pour célébrer le centenaire des premiers romans de H.G. Wells (la Guerre des mondes date de 1898). Chaque texte est une variation du thème de l'invasion martienne, telle qu'elle aurait pu se dérouler ailleurs que dans la campagne anglaise, ou racontée par quelqu'un d'autre que Wells. Benford et Brin ont situé la Guerre des Mondes à Paris, vue par un certain Jules Verne. C'est une manière élégante de rendre hommage aux deux maîtres fondateurs de la Science-Fiction. La terrible catastrophe qui s'abat sur le monde sera mise en échec par Jules Verne, digne représentant de ce génie français qui rassemble en un joyeux mélange, la physique, le bricolage, et les petites dames de Pigalle. Les tripodes wellsiens n'auraient pas succombé s'ils n'avaient rencontré l'amour en venant à Paris…
   À travers la distance qu'impose le double pastiche, Benford et Brin ont capturé l'humour involontaire du scientisme triomphant, tel que Verne l'incarne malgré lui aux yeux de la postérité ; ils ont subtilement détourné l'angoisse de Wells en la laissant s'ébattre aux pieds de la Tour Eiffel, et le résultat est un retournement de sens qui laisse rêveur. C'est là, ironie suprême du texte, que nous avons peut-être à entendre un autre univers que celui qu'il nous est donné de lire, un véritable univers parallèle dans lequel la France aurait fini par dominer le monde. Paris Conquers All ! Nul cœur et nulle armée n'y résistent…

Roland C. WAGNER : H.P.L. (1890-1991)
   Avec l'étonnante biographie de Howard Philips Lovecraft, due à Roland C. Wagner, nous touchons aux limites du genre qu'illustre ce numéro de CyberDreams. Ici, le lecteur doit obligatoirement être un fan de S.-F., au minimun, s'il veut pleinement goûter les multiples délices de ce texte, ultra-référentiel, qui pousse le vice jusqu'à rendre la lecture des notes de bas de page indispensable et hilarante ! (Par exemple, nous n'étonnerons personne en révélant que la série d'anthologies consacrées aux pulps par les éditions J'ai Lu, est due aux talents conjugués de Jacques Sadoul et de Jacques Bergier…)
Mais une fois de plus, pour qui ne se laisse pas piéger par la réalité truquée des univers parallèles, le texte de Roland C. Wagner en dit plus que ce qu'il nous montre. Il constitue une forme de manifeste sur la Science-Fiction, et prend position sur certaines taches dans l'histoire du genre : par exemple, Ron Hubbard et son livre Dianetics : the evolution of a science, qu'H.P.L. critiquait en 1950 dans un article intitulé "Diuretics : the devolution of a fiction".
   Parfois, la réalité est plus belle que ce que nous en savons. Le portrait de Lovecraft en humaniste, homme rationnel et généreux, matérialiste convaincu tout à l'opposé de l'image que fabriquèrent August Derleth ou Jacques Bergier, et qui marqua durablement de son empreinte la littérature de Science-Fiction, est un de ceux auxquels on aimerait croire. Ce n'est pas le moindre paradoxe de ce texte, d'arriver à nous persuader que le monde parallèle, c'est le nôtre !

Christo DATSO
Première publication : KWS 23, avril 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, juillet 1997





CyberDreams 09 – Société sens dessus-dessous

Auteur : Francis VALERY (éditeur)
Genre : revue de science-fiction
Edition, DLM, décembre 1996, 128 pages

Critique
   Numéro attendu, CyberDreams 09, Société sens dessus-dessous, nous rassure tout de suite : c'est une des meilleures à ce jour ! La troisième année d'existence de la revue commence très bien, dans le remue-ménage, les avenirs qui dérangent, et bien entendu, les provocations, polémiques et autres rodomontades dont Francis Valéry nous gratifie dans son éditorial au juste titre, car comme il le dit : « Que ceux qui n'ont toujours pas compris que les auteurs de Science-Fiction doivent être les premiers à dire « Non ! » en tapant du poing, lorsqu'ils entendent Tchernobyl ou Rwanda, SIDA ou SDF, purification ethnique ou expulsion, que ceux-là passent leur chemin et aillent réveillonner devant leur poste de télévision. ».
   Voila pour la couleur. Au sommaire, quatre nouvelles acides, vitriolées, d'impact maximal, une fiction délirante déguisée en étude de S.-F., plus l'habituelle rubrique du front et le courrier des lecteurs. Ce dernier, qui a permis d'instaurer un dialogue entre l'éditeur et le public, répond en partie aux questions posées par le numéro précédent, et nous permet de savoir par exemple, qu'il y aura une suite aux Mondes Virtuels, ainsi que des numéros nationaux : spécial S.-F. australienne, S.-F. écossaise… On attend avec impatience!

Brian STABLEFORD : L'Ère de l'innocence (Asimov's science fiction, 1995)
   Déjà présent dans CyberDreams 04 avec l'excellent texte L'Homme qui inventa le bon goût, Brian Stableford nous livre ici un conte cruel pour ceux qui s'interrogent sur ce qu'est le point culminant de l'existence. Habituée à voir la vie humaine comme un cycle parti de l'enfance, et qui y revient après l'âge adulte, l'héroïne du récit, une fillette de onze ans, découvre la sexualité en regardant ses arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents jouer dans le parc. Fine observatrice des mœurs de l'être humain ayant atteint l'âge ancien, la petite Sybil comprend assez vite que ladite seconde enfance n'en a que le nom. Pourtant, quelle leçon de compassion, quelle pureté de regard et d'intention en elle, car ce monde qui nous est raconté, où les individus n'en finissent pas de mourir dans leurs corps possédés par une science gériatrique toute puissante, ressemble de trop près au nôtre pour que nous n'y reconnaissions pas, horrifiés, les ravages de la sénilité, et de la maladie d'Alzheimer. Ce sera, dit-on, une des plaies du siècle prochain, courbes de population et inversion de la pyramide démographique aidant, une fatalité dont la fréquence augmente presque linéairement avec l'âge, du moins à partir du troisième âge, ou du quatrième… Alors, de là à imaginer une société où l'on “vit” joyeusement ses trois siècles… Mais l'enfant, qui est le véritable père de l'adulte et de l'ancien, sait tout ce qu'il doit à la joie des générations qui le précèdent. Une fois terminée, cette très originale nouvelle de Brian Stableford, nous laisse un goût étrange dans la bouche, formol et lavande tout à la fois.

Paul DI FILIPPO : La Ballade de Sally NutraSweet (Science fiction age, 1994)
   Nouveau venu dans CyberDreams, l'américain Paul Di Filippo nous livre une satire grinçante sur une société future où les gens appartiennent corps et âme aux marques dont ils portent le logo incrusté sur le front, ou le nom de famille. Sally, du clan NutraSweet, va y vivre une journée peu ordinaire. Petite secrétaire promue agent secret, elle va connaître la dégradation sociale, morale et financière qui consiste à ne plus porter le nom prestigieux d'une Marque, mais un infâme code barre. Réduite à consommer des produits génériques dans le Bac-à-Soldes où croupit la lie de la société, elle pourra néanmoins, avec l'aide de son fiancé, le beau Dan Duracell, déjouer le monstrueux complot qui vise à renverser sa société bien-aimée.
   Même si l'intrigue au premier degré laisse à désirer, le propos de Di Filippo se situe quelque part entre les délires d'un Robert Sheckley et l'incontournable Planète à gogos de Cyril M. Kornbluth et Fred Pohl, qui en 1950 dénonçait déjà les méfaits de la société de consommation. En ces temps d'ultralibéralisme il serait intéressant de relire, cette véritable dystopie capitaliste. Il faut saluer au passage la trouvaille géniale de l'auteur qui fait du soleil lui-même un écran de pub !

Martha SOUKUP : Plaidoyer pour les contrats sociaux (Science fiction age, 1993)
   Ce texte poursuit l'exploration des sociétés futures dominées par une loi toute-puissante : l'obligation au bonheur ! Dans le fond, qu'est-ce qui dérange le plus une société totalitaire, sinon l'amour et ses débordements incontrôlables ? Au lieu de laisser les individus vivre leurs liens dans l'anarchie, la société mettra en place des contrats, en bonne et due forme, qui permettront aux individus, quelle que soit leur tendance, leurs préférences du moment, de s'y retrouver en toute sécurité, sans violence ni passion, sans problèmes personnels ni névroses.
   C'est compter sans Anli, habitée par des sentiments aussi grossiers que l'attachement pour une seule personne, qui se rebelle contre le système. Évidemment, sa révolte individuelle ne peut pas renverser le cours des choses, et à la fin, nous pleurons sur son destin tragique.
   Excellent texte, un des meilleurs publiés à ce jour par CyberDreams, ce “Plaidoyer” doit plus au 1984 de Georges Orwell qu'à tout autre chef-d'œuvre de la littérature dystopique. Sous le voile d'une solution parfaite aux misères relationnelles de nos existences, le fond est d'une terrible noirceur. Cette nouvelle pose avec une pertinence remarquable dans le champ de la Science-Fiction, la question de l'amour : de quoi s'agit-il au juste avec ce sentiment qui fait de nous des anges et des démons ? N'est-ce pas une force dangereuse dont il serait bon de prévenir les effets par une hygiène sociale appropriée ? « Qu'est-ce que la passion ? » demande Martha Soukup en filigrane ; « soyez rationnels » : il n'y a pas d'autre choix possible, telle est la réponse finale de son personnage.

Alain LE BUSSY : Copyright garanti
   Alain le Bussy est de ces auteurs à succès qui prennent leurs aises avec le roman d'aventure et les grandes sagas. Pourtant, ce court texte nous prouve qu'il manie très bien l'effroi à petite dose que procure toute bonne anticipation sociale, puisqu'évidemment demain sera pire qu'aujourd'hui. Imaginons le cauchemar, amoureux des livres que nous sommes tous, d'un monde où nos objets favoris deviennent littéralement jetables, des objets que l'on ne peut consommer qu'une seule fois. Nous sommes avertis ! Constituons nos réserves de livres non-périssables dès aujourd'hui, en grande quantité, de quoi tenir les longs sièges de l'ennui que l'avenir nous réserve.

Jean-Jacques GIRARDOT : l'Heure de la résurrection
   L'auteur est bien connu sur Internet. Il anime un site Web en français, consacré à la Science-Fiction, et affirme son intérêt pour les technologies de pointe, bio-informatiques et nano de préférence. Il est donc bien placé pour nous livrer cette première contribution à CyberDreams, commentaire de l'œuvre de l'australien Greg Egan, grande découverte S.-F. de l'année 96, en particulier du roman la Cité des permutants dont il nous donne des clés de compréhension magistrales. Il en profite aussi pour analyser plusieurs références regroupées sur une page Web par un certain Joe Strout, sur le thème du Mind Uploading. Fort bien tout cela, extrêmement documenté et convaincant. En gros, le message est le suivant : l'immortalité sera assurée à nos descendants (ceux qui peuvent se la payer), sous la forme de copies informatiques de leurs cerveaux, qui seront stockées et qui s'ébattront comme les anges d'Éden dans les paradis du réseau divin (le futur du Net). Formidable ! Enfin, l'angoisse de mort qui tenaille l'humanité depuis le paléolithique, presque vaincue ! Car tout cela est une question de technique efficace dont les balbutiements sont déjà visibles dans le monde d'aujourd'hui. Qui sait si dans un siècle ou deux, les prophéties de ces auteurs de S.-F. du nom de Saint-Jean ou de Saint-Paul, qui prévoyaient la résurrection de l'humanité (les justes uniquement), dans ses corps, ne se réalisera pas ? Nous voulons croire aux miracles. Grâce à la vision des auteurs de S.-F., et à la fougue apostolique de Jean-Jacques Girardot, nous sommes bien près d'y adhérer sans limite.

Christo DATSO
Première publication : KWS 23, avril 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, juillet 1997






Endymion

Auteur : Dan SIMMONS
Titre original : Endymion, 1996
Traduction : Guy Abadia
Genre : roman de science-fiction (cycle d’Hypérion 3)
Edition : Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain n°155, 1996, 576 pages

Quatrième de couverture
Endymion est la suite d'Hypérion (Prix Hugo 1991) et de La Chute d'Hypérion. Bien des énigmes demeuraient, qu'Endymion ranime.
     La saga d'Hypérion, ainsi augmentée par Dan Simmons, est probablement la seule, dans toute l'histoire de la Science-Fiction, qui puisse rivaliser avec Dune.
     Sur Hypérion, 274 ans après la rupture entre la civilisation humaine et les Intelligences Artificielles, une petite fille, Énée, surgit du labyrinthe du Sphinx. Elle est porteuse d'une prophétie qui en fait un enjeu de pouvoir.
     Fille de Keats, le cybride issu des Machines, et de l'humaine Brawne Lamia, elle serait, aux yeux de l'Église devenue toute-puissante, une créature des machines, et doit être neutralisée. Mais pour Martin Silenus, le très vieux poète des Cantos et l'un des héros d'Hypérion, Énée doit sauver l'humanité et retrouver la Vieille Terre.
     Silenus charge donc Raul Endymion de l'enlever, au nez et à la barbe de la redoutable Garde Vaticane, vers une destination mystérieuse. Contre toute attente, il réussit. Sur l'ancien navire interstellaire du Consul, Énée, Endymion et l'androïde, A. Bettik, fuient le père capitaine de Soya lancé à leurs trousses.
     Suivant le trajet de l'ancienne rivière Théthys qui, du temps des portes distrans, sillonnait l'hyperespace, ils traversent une série de mondes plus dangereux les uns que les autres.

Critique
   Il était une fois un berger d'une grande beauté dont la Lune tomba amoureuse… On dit que la jeunesse éternelle lui fut accordée par les dieux, ainsi qu'un éternel sommeil. La Lune lui rendait visite, peuplait ses rêves et veillait sur sa fortune. La mythologie grecque à l'origine de ce récit, inspira en 1817 au poète romantique John Keats le premier de ses grands poèmes : Endymion. Keats écrivit également par la suite Hypérion et la Chute d'Hypérion, ainsi que Lamia. Dan Simmons marchant sur les traces du poète nous a livré Hypérion et la Chute d'Hypérion, qui rencontrèrent un succès phénoménal. Le cycle d'Hypérion peut d'ores et déjà être considéré comme une des œuvres majeures de la S.-F. Endymion est donc le troisième volume de la saga qui devrait se conclure avec l'Éveil d'Endymion, prochainement annoncé.
   « Vous êtes en train de lire ceci pour de mauvaises raisons. » Avec cette phrase choc, le narrateur du nom de Raul Endymion nous alarme d'entrée de jeu et s'en prend à notre curiosité. Veut-il nous signifier que le récit qui va suivre n'est en rien le prolongement d'un livre que nous aurions lu et dont nous attendrions impatiemment la conclusion ? Fort habilement, Dan Simmons, conscient du risque d'écrire une suite, stimule au plus haut point notre envie de savoir, car une fois la lecture commencée, rien ne peut plus nous arrêter, et tant pis s'il y a encore un volume à lire, pour tout comprendre, pour être enfin apaisés. Il fait la preuve une fois de plus de son talent fou à nous entraîner dans une histoire qui nous laissera à la fin avec plus de questions qu'au début.
   Nous y retrouverons en effet les grands thèmes des volumes précédents, mais ne serons pas plus avancés pour comprendre, par exemple, le rôle du gritche, protecteur, monstre ou dieu, ou celui des Extros, ces métamorphes humains qui vivent dans leurs essaims à bord du vide spatial. Nous n'aurons toujours qu'une idée lointaine de la guerre que se livrent les Intelligences Artificielles du Technocentre, même si nous savons depuis la Chute d'Hypérion qu'ils sont un des moteurs principaux du cycle. Par contre, le cruciforme, ce symbiote et parasite d'immortalité qui apparaissait dans le récit hallucinant du Père Hoyt, le premier pèlerin d'Hypérion, devient central dans Endymion, car il fait l'objet d'un nouveau sacrement de la part de l'Église Catholique, qui mérite bien ici son nom d'universelle.
   Nous ferons connaissance dans ce roman de deux personnages extrêmement attachants, que nous accompagnerons jusqu'au bout de leur quête : Raul Endymion, condamné à une mort aléatoire qui nous écrit l'histoire de sa vie, et la jeune Enée, qu'il a arrachée aux griffes de la redoutable Garde Vaticane. Fille du cybride John Keats et de la détective Brawne Lamia, elle a émergé des Tombeaux du Temps avec la connaissance de l'avenir. Nous les accompagnerons dans leur fuite le long du fleuve Théthys, une ancienne voie distrans qui passe par une centaine de mondes, à la recherche de la Terre. Et tout cela pour quoi, sinon pour satisfaire le désir d'un poète, car Martin Silenus — sans doute le personnage le plus important du groupe des sept pèlerins à l'origine de la saga — est bien à la source de cette quête. N'est-ce pas une façon de dire que la poésie est primordiale ?
   Le roman est construit sur deux points de vue différents, la narration à la première personne de Raul Endymion, et le récit du père capitaine de Soya, le chasseur lancé aux trousses d'Enée pour le compte de la toute puissante Église Catholique. L'action se situe trois siècles après la Chute de l'Hégémonie, et nous entraîne dans une succession d'aventures, une véritable épopée qui nous touche d'autant plus que ses héros sont fragiles. Bien que linéaire, portée littéralement par le puissant fleuve, l'histoire et ses rebondissements d'un monde à l'autre se saisit de nous avec ce sense of wonder que seule la meilleure S.-F. peut dispenser. La place très importante occupée par la religion et la métaphysique de la mort dans Endymion, en fait bien plus qu'un simple roman d'aventure ; elle pose la question du salut individuel dans une société qui vaincu la mort. Pourquoi Raul Endymion refuse-t-il de porter le cruciforme, sinon pour vivre pleinement sa vie, et l'écrire ?
   Dan Simmons enrichit la littérature de Science-Fiction avec une œuvre de première grandeur directement inspirée par le romantisme, où les références à la poésie sont explicites. Le titre même de l'œuvre majeure de Martin Silenus, les Cantos, nous renvoie à l'œuvre du poète américain Ezra Pound qui composa ses Cantos pendant toute sa vie. Ce qu'on a dit de cette œuvre c'est qu'elle constituait une tentative d'écrire une “archéologie de la culture”. C'est ce que cherche peut-être Dan Simmons dans le champ de la Science-Fiction, mais à la différence de Frank Herbert qui incarne le prototype des créateurs de monde avec Dune, et qui nous propose par l'écriture d'habiter un monde imaginaire, les Cantos développent en filigrane l'idée d'un monde comme écriture, référence à d'autres livres-mondes, clé sur la littérature, et n'ayant d'autre finalité que l'écriture, que le plaisir du poète. Pour conclure, nous dirons avec Keats, qui écrit au début d'Endymion : « Tout objet de beauté est une joie éternelle. ».


Christo DATSO
Première publication : KWS 24-25, juin 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, juillet 1997





La machine à différences

Auteurs : William GIBSON & Bruce STERLING
Titre original : The Difference Engine, 1990
Traduction : Bernard Sigaud
Genre : roman de science-fiction « steampunk »
Edition : Robert Laffont, coll. Ailleurs & demain n°157, 1996, 454 pages

Quatrième de couverture
   Imaginez des ordinateurs en plein XIXe siècle, des ordinateurs composés de roues dentées, de bielles et de leviers, mus par la vapeur.
   Des Machines à Différences, imaginées par Charles Babbage, aidé de Lady Ada Byron, la fille de Lord Byron lui-même, oui, le Premier Ministre de Sa Majesté la Reine Victoria.
   En 1855, l'Histoire a pris un autre cours. Les industries se développent avec frénésie. Des transports sous-terrestres sillonnent Londres en proie à la pollution, aux courses automobiles et au chômage technologique. L'Empire britannique, gouverné par les scientifiques et les industrialistes, est plus soucieux de technologie que d'aventures outre-mer.
   Edward « Leviathan » Mallory, explorateur des terres sauvages d'une Amérique du Nord divisée par les guerres, se voit remettre par Lady Ada un mystérieux paquet de cartes mécanographiques. Dès lors sa vie est en danger.
   Avec l'aide inattendue de Sybil Gerard, femme déchue, fille d'un célèbre agitateur qui poussait à la destruction des Machines et mort sur l'échafaud, et de Laurence oliphant, diplomate ou plutôt espion de la reine, il va commencer à comprendre quel est le sens de ces cartes.
   Un enjeu planétaire, le contrôle de l'Information.

     William Gibson (prix Hugo pour Neuromancien) et Bruce Sterling sont les créateurs du courant cyberpunk qui a secoué la science-fiction américaine.


Critique
   Londres, 1823 : Charles Babbage, jeune étudiant en mathématiques, obtient du gouvernement britannique un soutien financier pour le développement de son Engin Différentiel, une machine à calculer, rapide, précise, destinée à la compilation de tables de navigation et de tables astronomiques. Utilisant la méthode des différences finies, elle permet le calcul d'un polynôme par la seule opération d'addition répétée de différences [1]. Le projet évolue rapidement, et en 1834, Babbage obtient des fonds supplémentaires pour la mise au point d'un Engin Analytique. Il s'agit cette fois d'une machine programmable, utilisant la technique des cartes perforées mise au point par le Français Jacquard au début du siècle sur des métiers à tisser. Quelques années plus tard, Ada (la fille de Lord Byron), comtesse de Lovelace, elle-même mathématicienne inspirée, contribue à la notoriété de Babbage en publiant des commentaires sur ses travaux [2]. En 1851 enfin, Londres, l'orgueilleuse capitale de l'Empire britannique, attire les regards du monde entier avec l'exposition universelle où triomphe le génie de ses industriels et de ses savants. C'est le début d'un demi-siècle de suprématie incontestée : “l'Ère Victorienne”.
   Cela aurait pu être aussi le début d'une ère et d'une science nouvelle, si seulement Babbage ne s'était pas dispersé, dilapidant les précieux fonds, gaspillant la confiance de ses investisseurs… L'Engin Différentiel ne vit jamais entièrement le jour ; des versions partielles furent construites en Suède et aux États-Unis, et ce n'est finalement qu'en 1991 qu'il fut élaboré exactement d'après les plans d'origine, au Science Museum de Londres. Nous ne saurons jamais quel aurait été le cours de l'histoire si Babbage avait mené son projet à terme dans les années 1830-1840, sauf, si nous considérons un instant l'hypothèse de ce qui aurait pu être et qui n'est pas advenu, si nous nous prenons au jeu de la simulation.
   C'est ce qu'ont réalisé deux écrivains talentueux : William Gibson et Bruce Sterling. Le résultat en est violent, extrême : en plein XIXème siècle triomphant, deux révolutions technologiques majeures se conjuguent et démultiplient monstrueusement leurs effets, la vague industrielle du charbon, du gaz et de la vapeur, et la vague de l'intelligence, des machines à roues dentées, bielles et leviers, qui contrôlent l'information. L'Occident est en une seule fois bouleversé, comme il ne le sera plus jamais…
   Lord Babbage, en chef du Parti Radical Industriel à la tête de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords, Lady Ada, surnommée “la Reine des machines”, énigmatique et troublante muse qui tire dans l'ombre les cartes du destin, Lord Byron, en Premier Ministre bouillonnant de la Reine Victoria ; voilà quelques-uns des personnages, en toile de fond, de ce roman de Science-Fiction singulier : la Machine à différences, que nous pourrions qualifier de thriller victorien uchronique. William Gibson et Bruce Sterling nous avaient habitués à l'extrapolation du proche futur, sur fond d'apocalypses urbaines et de fascination technologique. Ils ont inventé le genre cyberpunk, un vocabulaire, une esthétique, qui a vite débordé du cadre strict de la littérature de Science-Fiction, pour se disséminer dans les médias, et la technologie elle-même, le succès d'Internet aidant. N'est-il pas étonnant alors, de les retrouver dans une fiction “rétro-futuriste”, dans le sous-genre du “steampunk”, dont ils nous donnent d'ailleurs, avec ce livre, un chef-d'œuvre incontestable [3] ?
   Ce n'est pas la moindre curiosité de la Machine à différences, que d'affirmer bien au contraire la modernité et l'originalité de son propos. Peut-être est-ce l'effet du hasard, mais nous en doutons — Gibson et Sterling connaissent trop bien l'histoire, et donc l'histoire de la S.-F. — si ce roman, bien que paru au début des années 90, effectue comme un retour sur la scientific romance. Il y a exactement un siècle en effet, entre 1895 et 1898, qu'Herbert George Wells publiait les chefs-d'œuvre qui marquèrent tant, et encore aujourd'hui, toute la Science-Fiction moderne. Mais un siècle de littérature de Science-Fiction ne ramène pas au plagiat du passé. Gibson et Sterling utilisent intelligemment le contexte de l'époque, pour raconter une histoire crédible, solidement charpentée autour de cinq grands chapitres, cinq itérations successives d'une même opération, qui finit par réduire tout l'assemblage, toutes les différences qui traversent les couches du roman -— couche technologique, géopolitique, sociale, policière, épistémologique même (nous avons droit à de brillants développements, romancés, d'une théorie du Chaos avant la lettre) — à une métaphore mathématique sur les limites du machinisme et de l'intelligence, sur l'incomplétude fondamentale des systèmes supérieurs.
   La réussite du roman, c'est la maîtrise parfaire de son sujet, tant sur le fond que dans la forme.
   L'Angleterre victorienne est peut-être devenue, pour quelques écrivains parmi les plus à l'avant-garde de la Science-Fiction, le foyer de concentration imaginaire de nos sociétés en rupture. Que ce soit à travers les crises de la mondialisation ou des technologies de l'information, à travers l'angoisse d'une nouvelle société duale, ils cherchent à comprendre l'origine de nos maux, ils cherchent dans le passé des clés pour mieux comprendre le présent. L'uchronie, tout comme le genre utopique en son temps, n'est pas qu'un pur jeu de l'esprit, mais une mise en différences de l'imaginaire et du réel, du passé et du présent.
   Mais que de regrets, la lecture achevée, de ne pouvoir contempler les rutilantes Machines, leurs milles de longueur de câblage interne, puissance-processeur à l'état pur, délices kinotropiques et pointages algorithmiques de cartes perforées… Ces cartes, un programme mystérieux, autour desquelles tout s'enroule en spirale et s'envole dans la vapeur des nombres premiers.

Notes
 [1] Considérons par exemple les cubes de la suite des naturels : 1 8 27 64 125 216…
Si nous calculons les différences entre les nombres adjacents de la suite, nous obtenons : 7 19 37 61 91… Si nous recalculons les différences entre cette nouvelle suite : 12 18 24 30… Et une troisième fois : 6 6 6… Chaque troisième différence vaut six.
Cela étant, la prochaine deuxième différence après 30 sera 36, et la prochaine première différence sera 91 + 36 = 127, et le cube suivant : 216 + 127 = 343 (qui est bien 73).
Il est donc possible de calculer une table des cubes sans multiplication ; il suffit de déterminer quelques premières et secondes différences, et puis d'additionner.
[2] Anthony Ralston et Edwin D. Reilly [dirigée par] : Encyclopedia of computer science. Troisième édition. Londres : Chapman & Hall, 1993.
[3] Et néanmoins contesté ; voir chronique de Noé Gaillard dans KWS 23 —NdlR.

Christo DATSO
Première publication : KWS 24-25, juin 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, juillet 1997





Requiem pour Philip K. Dick

Auteur : Michael BISHOP
Titre original : Philip K. Dick is dead, alas, 1987
Traduction : Paul Villon
Genre : roman de science-fiction
Edition : Denoël, collection Présences, 514 pages, 1997

Quatrième de couverture
Hélas, Philip K. Dick n'est plus,
Dieu va prendre mon pied au cul.

   Tels sont les vers qui viennent à l'esprit de Cal Pickford en ce mois de mars 1982 lorsqu'il apprend la mort de son écrivain préféré.
   Mais ce Philip K. Dick qui s'est fait une réputation dans le domaine de la littérature générale avant de se lancer dans la science-fiction, se heurtant du coup au refus de tous les éditeurs, n'est pas tout à fait celui que nous connaissons. Pas plus que cette année 1982 n'appartient à notre histoire. Dans cet univers parallèle, les Etats-Unis ont remporté une victoire éclatante au Viêt-Nam et installé une base sur la Lune, Nixon, que l'on surnomme volontiers Richard Ier, en est à son quatrième mandat... et Dick, visité par un mystérieux « démiurge », réapparaît sous divers avatars.
  Sa mission : exorciser les démons qui habitent Nixon, supprimer cet univers pour tenter de lui en substituer un plus viable...
  Inutile d'avoir une connaissance approfondie de la vie et de l'œuvre du « héros » mis en scène : au-delà du brillant pastiche, à la fois tendre et drôle, on se prend à savourer ici un authentique roman dickien qui serait resté inédit !

  Michael Bishop, né en 1945, a publié une douzaine de romans en une vingtaine d'année de carrière et a été couronne deux fois par le prix Nebula, mais un seul d'entre eux a été jusqu'à présent publie en France, Le Bassin des cœurs indigo (Lattès). Ce n'est pas lui faire justice, comme le prouve ce Requiem pour Philip K. Dick, dont la richesse d'invention est un véritable régal.

Critique
   Richard Nixon, surnommé Richard Ier, en est à son quatrième mandat présidentiel en cette année 1982. Les Etats-Unis qui ont remportés une écrasante victoire militaire au Viêt-Nam, ont installés une base permanente sur la Lune, et se transforment en un état totalitaire. Les déplacements intérieurs y sont sévèrement contrôlés, la presse est muselée, les agents du FBI sont partout, les opposants à la guerre des années soixante-dix, acteurs de cinéma, vedettes de rock, ont disparu de la scène. Enfin, le nombre de disparitions de simples citoyens dans des camps militaires, augmente de manière inquiétante.
   Tel est le monde dans lequel meurt l’écrivain Philip K. Dick, qui fut dans les années soixante un célèbre auteur de littérature générale, avant de tomber en disgrâce aux yeux de l’establishment, et d’écrire de la science-fiction dans la clandestinité.
   Tel est le sinistre tableau qui forme l’arrière-plan de la vie quotidienne de Cal Pickford et Lia Bonner, un couple sans histoire de l’Amérique Profonde. Mais pas vraiment un couple quelconque: lui, est amateur de Philip K. Dick, et il a lu sous forme de samizdats les romans interdits de l’auteur; elle, est psychothérapeute. Ensemble, ils vont être choisis par une mystérieuse entité qui a pris possession de l’âme de Philip K. Dick, dans le but de changer le cours de l’histoire... Dick mort n’en continue pas moins son œuvre de subversion du régime, d’une manière plus radicale encore, car l’ennemi à combattre n’est autre que le Mal incarné, et dans cette lutte sans merci qui s’achèvera sur la Lune, les élus du Démiurge, et de Dick sa créature, tels les premiers chrétiens, devront faire preuve d’un sens du sacrifice absolu.
   Telle est, griffée d’un coup de patte sans finesse, la substance du roman étonnant que Michael Bishop nous livre des pérégrinations plus dickiennes qu’Ubik, du Maître de la SF américaine moderne; hommage en forme de pastiche, qui réussi le coup de maître - car Bishop n’est pas n’importe quel auteur - de dépasser le modèle, d’offrir un roman passionnant sur une certaine vision de la réalité, très peu académique. Il n’est même pas nécessaire d’avoir lu une seule ligne de Dick pour bien apprécier le roman; il tire de lui-même sa propre justification, mais si vous voulez l’apprécier par comparaison, lisez Radio Libre Albemuth.
   Un bon conseil, gardez toujours à portée de main un sachet de vrai café. Rien de tel en effet pour fixer un ressuscité dans votre plan de réalité. On ne sait jamais, peut-être sentirez-vous l’air trembler autour de votre fauteuil, une fois la lecture achevée du Requiem pour Philip K. Dick.

Christo DATSO
Première parution : Ozone 6, juillet 1997
Mise en ligne: Métamorphoses de C., 08/05/2012





Axiomatique

Auteur : Greg EGAN
Titre original : Axiomatic, 1995
Traduction : Sylvie Denis & Francis Valéry
Genre : nouvelles de science-fiction
Edition : DLM Editions, coll. CyberDreams n°4, 1997, 128 pages

Quatrième de couverture
   Tuer n'est pas moral. Qu'à cela ne tienne ! Il suffit d'acquérir l'implant neural adéquat pour que morale, comportement et croyances soient ajustés à vos besoins du moment...
   Se réveiller chaque matin dans un corps différent et toujours se poser cette éternelle question : Qui suis-je  ?...
   Ce n'est qu'une entité biologique à durée de vie limitée, sans grande intelligence, un simple jouet... Mais voilà : vous l'aimez  !...
   Transformer le monde pour l'accorder à la vision de l'artiste, modifier les individus pour en faire les composants d'un tableau vivant... Tout un programme !
   Axiomatique propose quatre variations inédites sur la problématique de l'identité et de la mémoire, par un écrivain visionnaire et authentiquement moderne, fasciné par les nouvelles technologies et leurs implications.
 
   Greg Egan a été révélé en France par DLM Editions et la revue CyberDreams. Auteur d'une quarantaine de nouvelles et de plusieurs romans dont La Cité des permutants (Laffont), il est l'un des principaux artisans de l'actuel renouveau de la Science-Fiction.


Critique
   Lire les nouvelles de Greg Egan, c'est comme recevoir à chaque fois en pleine figure, un coup de poing violent et salutaire.
   Violent, ses récits trempés dans l'acier pur d'une langue simple et efficace, nous tombent dessus sans prévenir ; salutaire, nous avons besoin d'être extirpés de la mollesse et du confort de nos idées toutes faites.
   C'est comme une thérapie de choc. Il y a un avant et un après.
   Qui est Greg Egan ? L'homme est mystérieux, ne se laisse pas approcher, ni photographier. Il écrit depuis Perth en Australie, quelques romans, et des nouvelles, avec la régularité d'un métronome. Plus de quarante d'entre elles ont déjà été publiées (Eidolon, Interzone, Asimov's…), et un recueil de dix-huit d'entre elles a vu le jour chez Millennium en 1995 : Axiomatic [1].
   Les éditions DLM proposent Axiomatique [2], un premier choix de quatre textes. Trois autres volumes sont annoncés — c'est mon seul regret, car il faudra attendre. Le lecteur francophone devra se contenter de ce qu'il a [3].
   Contrairement au recueil original, Axiomatique s'ouvre avec la nouvelle du même nom. C'est une bonne entrée en matière.
   Axiomatique : n. f. Ensemble des notions premières (axiomes) admises sans démonstration et formant la base d'une branche des mathématiques. (Larousse)
   Pourquoi ce titre, ce signifiant emblématique choisi par Greg Egan pour sa compilation de nouvelles ?
   Tout comme Descartes qui voulait établir les fondements d'une science véritable, par la remise en cause de toutes les connaissances antérieures [4], Egan fait œuvre de déconstruction systématique, de destruction délibérée du Sujet, afin de bâtir les fondements d'une nouvelle science, celle de l'homme remodelé, recomposé, dans sa chair et son esprit, par la génétique, les neurosciences, l'informatique… Là où Descartes commençait par s'attaquer aux croyances naïves des sens, usant du doute radical comme méthode, pour aboutir à la certitude qu'il n'y a de sujet que dans la pensée, Egan s'en prend à ces mirages de l'identité que sont la morale ("Axiomatique"), la mémoire ("le Coffre-fort"), l'enfant ("le Tout-P'tit") et le corps ("la Caresse").
   Mais parce qu'Egan est un littérateur, et non un philosophe ou un logicien, les démonstrations de ses théorèmes font mal. Que reste-t-il de nous-mêmes après pareil ouragan ?
   Egan est pessimiste, surtout lorsque ses personnages ont l'air de s'en sortir (« Tout est redevenu normal », « Ce n'est pas grave, ça ne durera pas… »). Restent les habitudes, l'espoir du lendemain, les regrets, les déchets, les scories de nos activités mentales et émotionnelles.
   Qu'est-ce qui fait l'homme ? Presque tous ses textes démolissent le mythe d'un Soi ou d'une Substance Individuelle. La pensée est réduite aux effets secondaires des processus neuronaux, qui n'ont à la limite même pas besoin d'un support organique pour continuer à s'exercer. Transplantations, transferts de mémoire ou de personnalités dans des robots ou des banques de données, clonages… toute une machinerie de déshumanisation. Dans quel but ?
   Prouver que l'univers et le mental humain sont une seule et même chose, une machine à calculer [5] ?
   Ou plutôt, dire en substance : l'homme est une m…, il n'a que ce qu'il mérite ?
   La lecture d'Egan est à déconseiller aux personnes sensibles en général, et en particulier à ceux souffrant de troubles psychotiques, d'amnésies antérogrades, d'ablation du corps calleux, ou qui sont périodiquement recompilés par leur ordinateur. Vous êtes prévenus.

Notes
[1] Pour en savoir plus, le site web du magazine australien Eidolon qui contient deux interviews et un article de Greg Egan, ainsi que la Greg Egan fan page, où l'on trouvera bibliographie et revues de livres.
[2] Après Baby brain et Notre-Dame de Tchernobyl.
[3] C'est-à-dire, outre la nouvelle Baby brain ("Appropriate love", qui fait partie d'Axiomatic) et Notre-Dame de Tchernobyl, on trouvera encore "Cocon" dans CyberDreams 04, "Éparpillez mes cendres" dans Galaxies 5 et c'est tout ! Sauf pour les internautes… trois nouvelles en ligne sur l'excellent site web de Quarante-Deux, "la Cuve", "le Passage du démon" & "le Réserviste".
[4] « Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j'avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu'il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues jusqu'alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. » (Descartes, Méditations métaphysiques, AT, IX, 13).
[5] Tendance poussée à son paroxysme avec sa dernière nouvelle ("Orphanogenesis", Interzone 123, september 1997) qui démontre, s'il fallait encore le prouver, qu'un des principes fondateurs de l'“axiomatique” de l'auteur, est bien celui du Cogito cartésien.

Christo DATSO
Publication originale : KWS 26, novembre 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, décembre 1997





Chaga / Evolution’s Shore

Auteur : Ian McDONALD
Genre : roman de science-fiction
Edition : Spectra, 1995, 356 pages

Quatrième de couverture
   On the trail of the mystery of Saturn’s disappearing moons, network journalist Gaby McAslan finds herself in Africa researching the Kilimanjaro Event: a meteor-strike in Kenya which caused the stunning African landscape to give way to something equally beautiful – and indescribably alien. Dubbed the ‘Chaga’, the alien flora destroys all man-made materials, and moulds human flesh, bone and spirit to its own designs. But when Gaby finds the first man to survive the Chaga’s changes, she realizes it has its own plans for humankind…

   Against the backdrop of Mount Kilimanjaro, McDonald weaves a staggering tale of keen human observation and speculation, as the Kilimanjaro Event changes the course of the human race by exposure to something beyond its imagination.

Critique
   Les éditeurs américains changent parfois les titres de certains livres parus initialement dans des éditions britanniques. Les justifications du marketing sans doute.
   Il est vrai que Chaga, le titre d'origine du roman, n'exerce sans doute pas chez le lecteur moyen, le même réflexe que suscite le titre Evolution's shore. La où celui-ci réveille facilement dans l'esprit, toute une série de connotations fortes basées sur l'idée explicite d'évolution des espèces, celui-là propose un signifiant énigmatique à notre attention.
   Le lecteur francophone aura sans doute remarqué la publication récente d'un roman d'Ian McDonald chez J'ai lu, Nécroville. S'il a bonne mémoire, il se rappellera aussi Desolation Road publié en 1989 chez Laffont, et réédité au Livre de Poche en 1994. Et c'est à peu près tout, hormis un recueil de nouvelles, chez Laffont également, État de rêve. Le lecteur anglophone averti saura par contre qu'Ian McDonald est à ce jour l'auteur de onze romans et recueils de nouvelles, et qu'un douzième est annoncé pour début 1998 ; en fait, la suite de Chaga. C'est un auteur important, qu'il convient de mieux faire connaître dans nos contrées. Bien que sujet britannique, c'est un Irlandais de cœur ; il vit à Belfast depuis des dizaines d'années, et l'Irlande n'est pas pour rien dans l'originalité de sa palette littéraire, patchwork de couleurs et d'influences, nourrie d'un profond attachement à quelques causes simples, liberté, tolérance, amour des êtres.
  Une comparaison rapide : Ian McDonald est pour la S.-F. britannique, et depuis son premier roman Desolation Road, ce que Dan Simmons est quelque peu devenu avec Hypérion, pour la S.-F. américaine : un champion du renouveau poétique et stylistique [1].
  Ses textes sont construits à partir des matériaux les plus divers, ou les plus kitsch, de la S.-F. Il donne l'impression d'avoir digéré toute la littérature et les images du genre, et de la restituer naturellement sous forme d'un bol alimentaire enrichi. Je ne dirai pas de lui qu'il est un inventeur, mais un bricoleur de génie, recyclant concepts usés et clichés vendus au rabais dans les brocantes ou les fins de série.
  Qu'en est-il de ce roman, Chaga ou Evolution's shore ?
  Tout commence par une mystérieuse activité sur Japet, une des lunes de Saturne. Celle-ci semble petit à petit “dévorée” par une substance noire. Plus tard, sans prévenir, Hypérion, un autre satellite de la géante gazeuse, disparaît du ciel. La jeune Gaby McAslan, passionné d'astronomie, est témoin de l'événement chez son père, et ce bouleversement de l'ordre naturel décide de sa vocation pour le journalisme et l'investigation, la traque de la vérité. Quelques années plus tard, en 2008, elle quitte son Irlande du Nord natale, pour se rendre au Kenya, où un météore s'est écrasé sur les pentes du Mont Kilimandjaro. Pour sa première mission importante, elle est décidée, prête à tout. Elle travaille pour le compte de Skynet, l'une des nombreuses chaînes de média qui se sont installées au Kenya, depuis qu'une vie étrangère a envahit la montagne et la plaine. L'ONU est également arrivé en force avec ses casques bleus, bouclant l'accès au Chaga, censurant les informations en provenance de cette zone surveillée. Les troupes onusiennes se comportent presque en armée d'occupation, les affrontements sont fréquents avec les bandes rivales, les groupes armés d'origine ethnique, qui se livrent à une féroce lutte d'influence dans les camps de réfugiés, de personnes déplacées par l'avance ininterrompue du fléau. Mais en quoi consiste cette invasion d'origine extraterrestre ? D'où vient le météore qui a laissé s'échapper des “graines”, dont les “fruits”, arbres titanesques et structures baroques en carbone, gagnent quinze pieds par jour sur la plaine et se rapprochent lentement de Nairobi, la capitale ? Les gouvernements et les scientifiques semblent impuissants à enrayer ou même à comprendre le phénomène ; et malgré d'énormes moyens militaires et les laboratoires de recherche plus ou moins secrets, le pouvoir se désagrège progressivement. Gaby, l'ingénue et provocante reporter qui assiste à cette montée du chaos, devient petit à petit un acteur de l'anarchie qui s'installe, alors que dans le monde, des phénomènes semblables se répètent, en Amazonie, en Indonésie. Dans l'océan Indien où un autre impact a eu lieu, une arborescence finit par surgir des eaux, et devant les caméras du monde entier qui couvrent l'événement, cette construction à moitié végétale et à moitié minérale, envoie dans l'espace, du côté de Saturne, un formidable signal radio, décrivant le génome humain dans sa totalité… Quelque temps après, les astronomes détectent un bolide qui s'est échappé de Saturne, la Terre pour destination…
   Voilà résumée l'action qui couvre le premier tiers du roman. La suite développe ce potentiel romanesque à haute énergie, sans jamais s'emballer, sans verser dans l'outrancier ou le gigantesque, car Ian McDonald distille ses effets à doses bien calculées. Nous en apprenons plus notamment sur la nature biologique et chimique de cette vie étrangère, qui finit par être identifiée sous le terme générique de "Chaga" [2], mais l'abondance des matériaux entrevus par l'auteur est telle, qu'une suite est indispensable. Le roman s'achève alors qu'une expédition de contact vient de s'arrimer au bolide arrivé en orbite autour de la Terre ; engin explicitement décrit comme un BDO [3].
   Pour Ian McDonald, la S.-F. fait partie du paysage culturel de cette fin de siècle, il est donc tout à fait normal d'en exploiter le fond. S'il n'y avait que cela, l'auteur n'aurait qu'un intérêt anecdotique, mais voilà, cet homme, qui avoue écrire par bouffées brèves et intenses, fréquemment entrecoupées de télévision, raconte une histoire passionnante, bien charpentée, et il arrive même à innover dans le registre très hard-science, de la biotechnologie. À ma connaissance, ce roman est un des premiers à surfer sur la vague “biotech” [4], et j'avoue y trouver beaucoup plus de crédibilité que dans les histoires de “poupées” de McAuley qui me laissent froid. Le cœur de la “vie” étrangère inventé par l'auteur réside dans l'utilisation très originale des structures polyédriques de pentagones et d'hexagones, composées de soixante atomes de carbone, connues sous le nom de fullerènes [5], et qui auraient des propriétés reproductives et mimétiques. Ian McDonald est également un des premiers à utiliser le thème du SIDA dans un registre S.-F., opérant un linkage assez génial entre rétrovirus et l'évolution [6]. Tout cela nous vaut un feu d'artifice “d'effets spéciaux biologiques” où le lecteur se retrouvera franchement dépaysé !
  J'en profite pour commenter une chronique récente de Jean-Louis Trudel [7], qui évoquait « la question de la technique » dans l'œuvre de Brussolo, établissant un parallèle entre cet auteur et le philosophe Heidegger. Il me semble qu'on pourrait également considérer Ian McDonald, comme un “heideggerien”, s'il fallait rapporter à ce terme la perception de la nature comme artifice, ou comme aboutissement du travail humain. Néanmoins, là où je ne partage pas tout à fait l'avis de Jean-Louis, c'est dans le rapport d'opposition à cette nature qu'il présente entre l'Europe et l'Amérique, la première étant une nature “apprivoisée”, la seconde, une nature “sauvage” — je simplifie —, comme si la “Nature”, en tant qu'objet, était dissociable de l'univers humain, et en particulier, de sa sphère d'appréhension technique. L'origine du mot technique, la "technè" des Grecs, désigne à la fois un “faire efficace”, un “art”, jamais privé d'une forme de virtuosité ou de compétence, mais aussi, en tant qu'art, elle pointe vers la nature, par l'intermédiaire des artefacts, imitations, mimésis de la réalité. De ce point de vue, l'irréductible étrangeté de la vie qui se déploie dans le “Chaga” peut aussi bien évoquer une “anti-nature", malveillante, ennemie, qu'une “surnature”, une nature transcendante, ou à visée transcendantale, d'ouverture de l'humain sur “autre chose”, ou encore, ni l'une ni l'autre, mais bien une perfection à ce point aboutie de la technique, extraterrestre en l'occurence, qu'elle se substitue en plus efficace, à la nature des choses terrestres, mais pour mieux les révéler à elles-mêmes. C'est là toute l'ambiguïté des métamorphoses qui se déroulent dans l'univers du “Chaga”, et de manière plus générale, c'est toute l'ambiguïté de la “technè” humaine qui se devine en filigrane, héritage des Grecs oblige, auquel, culturellement du moins, les Américains n'ont pas plus échappé que les autres. Néanmoins, il est vrai que dans le registre spécifique de la S.-F., on puisse opposer sur cette question certains auteurs européens à certains auteurs américains. Il sera intéressant de suivre dans les années qui viennent l'évolution du courant “biotech”, notamment en fonction de ce critère culturel.
   Je disais plus haut qu'Ian McDonald régurgite toute la S.-F. dans ses textes. Cela est particulièrement vrai de Chaga, le roman en est saturé. Je me suis amusé à repérer les références, la plupart assumées sans complexe. Allons-y pour ce petit jeu éducatif. Nous trouvons dans le désordre : Arthur Clarke avec 2001 l'odyssée de l'espace et Rendez-vous avec Rama ; ce sont les sources les plus évidentes ; à quoi on peut ajouter Greg Bear et Éon, en classique de BDO ; Michael Crichton pour la Variété Andromède, qui a sans doute inspiré le labo souterrain de recherches bactériologiques du Chaga ; Ian Watson et son Modèle Jonas, une référence mineure qui se devine derrière les baleines convergeant vers l'arborescence de l'Océan Indien ; Mike Resnick évidemment, en chantre du peuple Masaï avec le cycle de Kiryniaga, sans oublier John Brunner dont Tous à Zanzibar transparaît derrière la problématique socio-politique du roman, “Tiers-monde” contre “Occident”. Quelques purs signifiants S.-F. relèvent également de cette démarche consciente, avouée : Hypérion, Big Dumb Object, Gaia (John Varley) ; jusqu'aux noms des futures navettes de la NASA : Isaac Asimov, Robert Heinlein, Ursula K. Le Guin…
   On pourrait se demander : où l'auteur s'arrêtera-t-il ? S'il arrive à tenir les promesses du roman avec la suite annoncée pour janvier 98, nous obtiendrons une des œuvres importantes de ces dernières années. Ian McDonald est quelqu'un qui peut vraiment surprendre, et dépasser sa propre réputation de “faiseur” : j'en veux pour preuve les textes de l'autre grand cycle qu'il est en train d'élaborer, celui des récits consacrés aux extraterrestres Shi'ans, dont un roman remarquable est récemment paru [8] ; mais ceci est une autre histoire…

Notes
[1] Mais il n'y a pas que cela : le réinvestissement de la forme littéraire et du plaisir de la prose se fait sans sacrifice de la cohérence, du contenu ou de la pertinence…
[2] Le Chaga désigne la région qui s'étend au pied du Kilimandjaro.
[3] "Big Dumb Object", terme popularisé pour rendre compte des artefacts gigantesques qui peuplent des œuvres comme Rendez-vous avec Rama d'Arthur Clarke, l'Anneau-monde de Larry Niven, ou Éon de Greg Bear.
[4] Greg Egan, Paul J. McAuley…
[5] D'après le nom de l'architecte américain Richard Buckminster Fuller (1895-1983), l'inventeur des dômes géodésiques. Les fullerènes ont été découverts en 1985 par le bombardement laser du graphite.
[6] Les rétrovirus, parmi lesquels les HIV du SIDA, consistent en brins d'ARN capables de convertir leur code génétique en ADN dans les cellules infectées par l'action d'une enzyme transcriptase inverse.
[7] Parue dans KWS 24-25, à propos de Portrait du Diable en chapeau-melon.
[8] Sacrifice of fools, 1996.

Christo DATSO
Publication originale : KWS 26, novembre 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, décembre 1997





Lectures pressées ou à dix balles

Editions des Mille et Une Nuits
Honoré de BALZAC : Jésus-Christ en Flandre ~ Melmoth réconcilié
H.P. LOVECRAFT : les Rats dans les murs
Jean RAY : le Psautier de Mayence
Jack LONDON : Construire un feu
Edition Librio
Barbara SADOUL : la Dimension fantastique, tome 1

Critique
   Cherchez l'intrus ! Dans ma liste de bouquins à dix balles se glisse un texte que l'on ne classerait pas a priori dans la catégorie du “Fantastique” [1].
Parlons-en, du Fantastique ; il a bon dos en cette année, centenaire vampirique oblige, de nous être servi à toutes les sauces sanglantes des recettes destinées, soi-disant, à faire peur [2]. Ridicule ! Le Fantastique, ça n'a rien à voir — ou si peu — avec des histoires de Grand Guignol. Voyez plutôt…
   Les légendes qui sentent bon la campagne ou l'air marin, comme ce "Jésus-Christ en Flandre" dû à l'auteur de la Comédie humaine ; voilà une belle entrée en matière pour rêver d'une autre vie, à petites doses, pour prier qu'un miracle survienne pendant le déchaînement des vents et des marées, telles ces âmes simples qui seront sauvées.
   Les histoires de marins — grande source classique d'histoires brumeuses, voyez le pays d'Armor si riche en légendes de la Mort… Mais elles prennent aussi l'allure des voyages vers les glaces : Arthur Gordon Pym était passé par là ; et Jean Ray aussi, avec ce "Psautier de Mayence" ambigu, dérive folle d'un navire et de son équipage, hanté d'une présence maléfique, jouet des forces magnétiques entre les mondes… Peut-être est-ce de la Science-Fiction qui s'ignore ? Toute l'histoire tient en un objet, “porte entre les mondes”, dispositif classique, diabolique, ou… extraterrestre. Qu'importe ! L'effet se glisse, lent et subtil, on lit et on a — un peu — peur. Mais le style rude, les silhouettes au couteau, les pipes d'écume et le lard salé valent bien le détour, le temps d'une insomnie…
   Alors, s'il le faut, treize nuits de suite faudra-t-il vous réserver, pour diluer le venin de la Dimension fantastique dans votre sang épais. Attention à certaines toxines très violentes !
  Une parenthèse s'impose ici, car malheureusement, malgré tout le louable effort qui consiste à présenter, pour dix balles, une bonne anthologie de nouvelles fantastiques, classiques pour la plupart, à un public tout-venant — la collection Librio s'achète vraiment n'importe où, même dans les gares —, une critique acerbe s'impose, question de détail-qui-tue.
   C'est du Fantastique classique disais-je ; très bien, passons vite des attendus Hoffmann, Gautier, Poe ou Nerval, à Erckmann-Chatrian, moins connu, l'alsacien bicéphale, ou Alphonse Daudet, que l'on n'attendrait pas en ces pages, de même que George Sand. Bien. Viennent alors les fantastiqueurs fin de siècle, Villiers de l'Isle-Adam ou le génial Maupassant (mon préféré dans la bande) avec son obsessive Chevelure ; nous passons alors à travers Lovecraft (évidemment, quoique…), Jean Ray (un Belge !), et Claude Seignolle (le chantre des légendes du terroir). Le parcours pourrait s'arrêter, et nous en serions émus, plus riches, repus. Mais voila, une surprise de taille : car de nouvelles, il y en a treize, et c'est avec Richard Matheson que se conclut cette Dimension fantastique. Ah ! Et avec quel texte ! Je me précipite pour relire "Escamotage", un de ses plus purs chefs-d'œuvre. C'est du Fantastique moderne que celui-là, très très moderne.
   Cochonnerie ! Rage ! Ils ont massacré son texte ! Qui ? Oh, non, pas le traducteur, Alain Dorémieux avait fait correctement son travail, en 1973 lorsqu'il proposait le texte dans la magnifique anthologie qu'il consacrait à Matheson, les Mondes macabres… Non, pas lui, et pourtant, il y a des erreurs qui se répètent, des détails qui tuent à la peau dure, d'indignes méprises. Présentant le texte, Dorémieux écrivait : « Pour sa première parution en français, dans la revue Fiction en 1956, cette nouvelle fut victime d'une mésaventure qui devait demeurer proverbiale. Le récit, rédigé à la première personne par le héros et narrateur, se concluait dans le texte américain par un mot laissé volontairement inachevé, sans la moindre ponctuation terminale. Toute la force d'impact de la chute reposait précisément sur ce mot tronqué net, qui évoquait l'idée de quelque couperet tombant pour clore brutalement le fil de la narration. ».
   Dorémieux explique ensuite comment, à la dernière minute, un correcteur d'imprimerie trop zélé, croyant avoir affaire à une coquille, rétablit l'orthographe au détriment du sens…
   Barbara Sadoul, qu'as-tu fait ? Ou qu'as tu laissé faire, une fois de plus, quarante ans après ! Tu avais pourtant sous les yeux la traduction de Dorémieux. Ou ne l'as tu pas lue ? Je ne sais… mais un malin génie s'est amusé cette fois-ci à un double contresens, puisqu'il a “corrigé” le mot tronqué, mais “oublié” le point final. En psychanalyse, cela s'appelle une “formation de compromis”, un bel assemblage inconscient pour un acte manqué !
   Que dire d'autre ? Le Fantastique se glisse dans le réel, dans le corps même des lettres, des nouvelles fantastiques que nous lisons. Inquiétant.
   Cela dit, mon hypothèse d'un acte manqué doit être bonne, puisque sur la page de couverture, nous lisons en sous-titre “13 nouvelles d'Hoffmann à Claude Seignolle”. Hé non ! Matheson a subit son propre Escamotage. Alors un bon conseil si vous achetez ce Librio : déchirez la dernière nouvelle, et procurez-vous une copie de la traduction de Dorémieux, à la lettre (moins une) !
   Alors voilà, après cette virée fantastique, le reste de nos lectures pressées manque de goût. Témoin, ce grotesque Lovecraft. On prétend que c'est un des grands écrivains fantastiques du siècle. Mais les fans et autres zélotes derlethiens en mal d'écrivain maudit qui ont cru trouver dans le reclus de Providence une sorte d'Edgar Allan Poe moderne, se sont, à mon humble et personnel avis, fourrés le doigt dans l'œil. J'avoue n'avoir pas “tout” lu du “maître du macabre”. Que voulez-vous ? L'ennui s'installe vite lorsque j'ai le sentiment de relire constamment la même histoire, de me refaire une leçon de Grands Anciens à chaque page. Bah ! Il en faut pour tous les dégoûts…
   Reprenons Balzac alors. Quoi de plus frais dans cette débauche de gros effets fantastiques, qu'une novella comme "Melmoth réconcilié" ? Le cher Honoré de pratiquait déjà la littérature référentielle, puisque son Melmoth, diable d'homme qui dévore les âmes déchues, et qui finira "réconcilié" par la Bourse et le Capital, renvoyait ironiquement à l'œuvre frénétique de l'Irlandais Charles Robert Maturin.
   Je garde le morceau de choix pour la fin. L'intrus, si l'on veut, question de définition, est ce superbe texte que je vous recommande séance tenante, qui vaut largement tous les autres, "Escamotage" mis à part, cette nouvelle, "Construire un feu", de Jack London, grand écrivain américain, précurseur de Science-Fiction (la Peste écarlate, le Talon de fer…), aventurier, chercheur d'or dans le Klondyke, marin…
   "Construire un feu" fait partie des récits qui ont pour cadre le Grand Nord. L'histoire est toute simple : un homme lutte contre un froid effrayant de moins quarante degrés. Tout tient aux fragiles allumettes avec lesquelles il pourrait se faire un feu, et sauver sa vie. Rien d'autre que lui, la nature, et le chien. Le regard que ce dernier porte sur l'agitation humaine est sans appel. C'est beau, et terrible. L'écriture est parfaite : sèche, dure, efficace. Taillée pour servir son but : nous renvoyer à presque rien. Du grand art ! Et c'est cela, une des véritables dimensions fantastiques ; l'intrusion brutale de ce qui nous dépasse, mais dans l'extériorité du point de vue, la clarté, la précision décapante des mots et des idées.

Notes
[1] Et si vous pensez que c'est celui de Balzac, vous avez perdu !
[2] Bram Stoker : Dracula, 1897 — si vous ne le saviez pas encore…

Christo DATSO
Publication originale : KWS 26, novembre 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, décembre 1997





Le faiseur de veuves

Auteur : Mike RESNICK
Titre original : The Widowmaker, 1996
Traduction : Pierre-Paul Durastanti
Genre : roman de science-fiction
Edition : Denoël, coll. Présence du Futur n°579, 1997, 256 pages

Quatrième de couverture
     Jefferson Nighthawk, dit le Faiseur de veuves, était le meilleur chasseur de primes de la Galaxie. Désormais, maintenu en état d'hibernation depuis plus d'un siècle en attendant qu'on puisse le guérir de l'horrible maladie qui a mis fin à sa carrière, il n'est plus qu'un mythe... Mais le clonage existe. Et certains sont prêts à payer le prix fort pour que soit créé un nouveau Faiseur de veuves et pour l'employer. Place, donc, à Jefferson Nighthawk II. Mêmes instincts, mêmes talents, même détermination que son modèle, mais seulement quelques mois d'existence malgré un âge apparent de vingt-trois ans. Et c'est là que le bât blesse. Car pour survivre sur les planètes sans foi ni loi de la Frontière, il ne suffit pas d'être une machine à tuer. Encore faut-il connaître la nature humaine et ne pas avoir d'illusion à son propos.

     Mike Resnick, né en 1942, écrit de la S.-F. depuis plus de vingt ans tout en élevant des chiens en compagnie de son épouse. Sa découverte émerveillée de l'Afrique et de ses mythes a donné ces dernières années une nouvelle orientation à son oeuvre, qui renoue de façon originale avec l'exotisme (Ivoire), l'aventure ethnologique (la trilogie de « L'Infernale Comédie », Projet miracle), le space-opera haut en couleur (Santiago). Le Faiseur de veuves, premier volet d'une trilogie, se situe dans cette dernière veine.


Critique
   Mike Resnick est un conteur qui a le sens du rythme, de l'action. Avec le beau roman Ivoire, la trilogie de l'Infernale comédie, et les récits de Kirinyaga, il nous avait habitués à un univers haut en couleurs inspiré des légendes africaines et de l'histoire du continent noir, à une écriture riche, pleine de saveurs et de trouvailles. Je m'attendais à un émerveillement du même type avec ce roman.
   Un jeune homme de vingt-trois années, mais subjectivement âgé de trois mois seulement, se pose la question existentielle : qui suis-je ? Créé par clonage à partir du meilleur chasseur de primes de toute la Galaxie, surnommé le Faiseur de Veuves, il vient à la conscience avec toutes les facultés mortelles de son modèle original, l'expérience de la vie en moins. Est-il seulement le double imparfait de Jefferson Nighthawk, dont le corps est maintenu en hibernation depuis plus d'un siècle, dans l'attente du remède qui le sauvera de sa maladie ? Est-il quelqu'un d'autre, dont il ignore encore tout ? Ses employeurs ne se posent pas cette question fine, pour eux, il est juste un outil redoutable, une arme vivante, destiné à remplir un contrat, quelque part sur la Frontière, là où ne règne que la loi du plus fort. Le jeune tueur sera donc expédié sur une planète glacée, où il se frottera à des adversaires taillés à sa mesure. Une belle mutante à la peau bleue lui fera tourner la tête, qu'il n'a pas bien pleine justement. Un homme à la peau écailleuse, et une boule de poils jaunes affectueuse, s'attacheront au moindre de ses pas. Il s'ensuivra des aventures à rebondissements, d'une planète à l'autre, jusqu'à la confrontation finale avec ceux qui tirent les ficelles de son destin.
   Annoncé comme le premier volet d'une trilogie, le Faiseur de veuves est un roman d'aventures au premier degré, un western qui joue des clichés du genre dans un cadre spatial, et qui malheureusement ne tient pas ses promesses. Après un prologue intéressant qui pose les problèmes de l'action, le récit suit une progression rapide, mais l'intrigue se perd tout aussi rapidement dans une machination dont les ressorts sont à peine effleurés. L'impression d'ensemble est celle d'un roman facile, écrit à la hâte. Les personnages n'y ont aucune épaisseur, les problèmes d'identité du clone tombent à plat. L'essentiel du style consistant en dialogues tirés à la mitrailleuse, on tourne vite les pages, mais je ne dirais en aucun cas de ce livre qu'il soit un page turner. Dans mon cas, la lecture de la trilogie s'arrête ici.
   Denoël souhaite peut-être lancer par la bande une sous-collection de romans d'aventures. Où va "Présence du futur" ?  [1]

Notes
[1]  Question que je me pose en examinant le logo de l'étoile sur laquelle un gentil dragon s'est superposé, avec les deux romans — très bons au demeurant — de Kitty Doom.

Christo DATSO
Première publication : KWS 27, décembre 1997
Mise en ligne : Quarante-Deux, août 1998





Le Disque rayé

Auteur : Kurt STEINER
Genre : roman de science-fiction
Edition : J'AI LU, coll. Science-Fiction (2ème série) n° 657, 1986

Quatrième de couverture
  Tout autour de Matt, planté verticalement ou en oblique, dans le chaos des dalles brisées, les piliers métalliques s'élançaient vers le ciel. Au-dessus, des arceaux immenses assemblaient les piliers les uns aux autres. Le sommet de ces constructions dépassait parfois trois ou quatre mille mètres. Les flots se partageaient le terrain avec le roc et le béton, de telle sorte que la superficie recouverte par les eaux l'emportait sur celle du sol.
  Matt contemplait cet univers en ruine. Soudain, il tressaillit, regarda autour de lui, dans la forêt métallique, puis plus haut, vers le ciel. Qui avait dit : « Attention aux algues » ? Sur le moment, il jugea préférable de ne pas approfondir la question...

   Kurt Steiner est le pseudonyme d'André Ruellan. Il est né en 1922 dans la région parisienne. Après ses études de médecine, il a exercé cette profession pendant une dizaine d'années, puis il s'est consacré à la littérature et au cinéma.

Critique
     Publié initialement sous le pseudonyme de Kurt Steiner, Le disque rayé vient d'être réédité, augmenté d'une préface de Gérard Klein utile pour se faire une idée des multiples facettes de l'auteur. André Ruellan est un de ceux — tels Curval ou Klein — qui découvrirent émerveillés dans les années cinquante le monde de la SF américaine, et qui s'inspirèrent des thèmes et des images de l'âge d'or. Quelques œuvres émergent avec singularité, et les relire aujourd'hui à l'épreuve du temps, demeure une source de plaisir. Le disque rayé est justement l'un de ces classiques.
     Basé sur une intrigue qui joue avec le temps, son point fort réside dans la description d'une ville de cauchemar. Vision qui tient plus aux délires surréalistes de peintres comme Max Ernst ou Escher, la Ville est le véritable acteur du roman, elle le domine de ses monstrueuses structures, tout comme elle écrase le personnage de Matt Wood jeté du néant de sa mémoire dans un monde incompréhensible et terrifiant.
     La Lune à laquelle il manque un morceau, est aussi une de ces trouvailles qui doivent plus au surréalisme qu'à la science fiction pure et dure. Est-ce justement une des caractéristiques de la SF française d'être une littérature d'images plutôt que d'idées ? Cela me paraît évident avec Le disque rayé, roman-peinture dans lequel, malgré tout, la construction présente quelques faiblesses. L'auteur mêle à souhait des univers parallèles dans la boucle qui constitue la charpente du roman, pour que l'ensemble garde sa cohérence.
     Il suffit de comparer avec la nouvelle de P.K. Dick, Interférence (in Nouvelles 1947-1952, Denoël, Présences), pour un traitement réduit à l'essentiel de l'idée du « circuit fermé ». Est-ce un hasard si l'un des personnages de cette nouvelle s'appelle Wood ? Mais l'important ne réside pas dans le nouage logique de l'œuvre, ou dans la description des utopies que parcourt Matt Wood à la recherche de sa mémoire ; l'important -comme on dit — est « ailleurs » : dans l'inconscient peut-être ? Vous ne l'oublierez pas... surtout ne l'oubliez pas !

Christo DATSO
Première parution : Ozone 7, octobre 1997
Mise en ligne : Noosfere, juillet 2003





Dans les replis du temps

Auteur : Kate ATKINSON
Titre original : Human Croquet, 1997
Traduction : Jean Bourdier
Genre : roman de littérature générale
Edition : Editions de Fallois, 1998, 342 pages

Quatrième de couverture
   Avec son roman Dans les coulisses du Musée, Kate Atkinson créa sans aucun doute l'une des sensations littéraires de l'année 1996. Déjà titulaire, en Angleterre, du célèbre Prix Whitbread, son livre fut, en France, couronné " meilleur roman de l'année " par la revue Lire. Ce premier roman d'une inconnue de quarante-quatre ans avait fait d'emblée figure de chef-d'oeuvre tant auprès du public qu'auprès de la critique. C'est donc avec une bien légitime curiosité qu'on attendait le deuxième livre de Kate Atkinson. Les critiques les plus élogieuses saluèrent immédiatement ce deuxième roman qui demeura des semaines durant sur la liste des best-sellers britanniques. C'est de nouveau une sorte de saga familiale que nous propose Kate Atkinson : l'histoire insolite et tourmentée des Fairfax, famille ayant doucement glissé, au fil des siècles, de l'arrogante aristocratie élisabéthaine à la petite bourgeoisie médiocre et démunie en faisant un détour par l'épicerie fine. Représentant la dernière génération des Fairfax, Isobel, la narratrice, est gratifiée - ou doit-on dire affligée ? - d'un don favorisant ces retours en arrière et ces savantes projections dans le temps dont Kate Atkinson s'est fait une spécialité. Elle s'engouffre de temps à autre, sans l'avoir cherché ni même souhaité, dans l'un de ces " trous du temps " lui permettant d'explorer brièvement une phase du passé ou d'entrevoir un petite tranche d'avenir. Cette faculté, qui met sa raison à rude épreuve, permettra-t-elle au moins à Isobel de retrouver un jour sa mère, la charmeuse et mystérieuse Eliza, sortie d'on ne sait où et disparue un jour on ne sait comment, mais dont le fantôme parfumé hante tout le livre ? Mais, autour de cette quête quasi policière, Kate Atkinson a su, une fois de plus, recréer tout un monde. Un monde à la fois magique et brutalement réaliste, tragique et bouffon, tendre et cynique, où le temps bégaie souvent, où les morts ressuscitent parfois, et où des bébés inconnus et roux apparaissent sur le seuil des portes. Un monde que seule l'imagination poétique de Kate Atkinson pouvait faire naître et vivre.

Critique
   Je me suis demandé en la commençant, si cette chronique était bien à sa place dans les colonnes de KWS. Il est vrai que de temps à autre, ce lieu accueille des livres qui ne relèvent pas vraiment de la Science-Fiction ou du Fantastique, des ouvrages borderline, des états-limites de la littérature [1] ; pourtant, j'aurais tort d'invoquer les contributions d'autrui et le catalogue des curiosités, car ce roman est de ceux avec lesquels nous voudrions faire connaissance, si la magie du verbe qui les anime était capable d'opérer la transubstantiation du papier en chair.
   Le critique est bien embarrassé avec le roman de Kate Atkinson. Dans quelle catégorie faut-il le classer ? Il ne s'agira pas de Science-Fiction, même si le titre est un peu racoleur de ce côté, Dans les replis du temps — d'ailleurs ce n'est même pas une équivalence pour le titre d'origine Human croquet ; le traducteur y a renoncé. Du Fantastique, alors ? Peut-être, mais alors un sous-genre très particulier, que je ne m'efforcerai pas d'étiqueter, préférant céder la parole à Katharine Weber, du New York times book review, laquelle nous présente ironiquement l'ouvrage en ces termes impossibles : « No matter what category her second novel, Human croquet, is ultimately slotted into by the literary establishment — magical post-modern metafiction ? post-magical realism ? post-modern magicalism ? — it offers further proof that she [Kate Atkinson] is off and running in a quite fantastic direction of her own devising. ».
   Kate Atkinson est entrée sur le devant de la scène littéraire britannique en 1995, avec un premier roman adulé par le public et la critique, Dans les coulisses du musée, qui remporta le réputé Whitbread Price, devant Salman Rushdie himself. Dans les replis du temps est son second roman, et les lecteurs l'ont vite hissé en tête des ventes.
   Human croquet se réfère à un jeu dans lequel les gens tiennent le rôle de boules lancées les unes contres autres. Le propos revient comme un leitmotiv dans l'esprit des personnages du roman, lesquels voudraient bien entamer une partie de croquet humain mais n'y arrivent jamais, alors qu'ils sont eux-mêmes l'instrument inconscient entre les mains d'un joueur plus puissant. Le traducteur français n'a pas pris le ridicule d'un titre qui n'évoquerait rien pour nous — sinon quelque vague réminiscence avec l'absurde jeu de croquet dans Alice au pays des merveilles ; il a choisi d'orienter fort à propos la lecture sur le temps, le sujet le plus vaste et le plus inépuisable de la littérature ! Il est bien question du temps en effet : c'est même l'unique sujet de cette histoire, à travers la saga des Fairfax, une famille d'origine aristocratique qui a traversé les siècles depuis l'époque élizabéthaine, et dont les malheurs sont racontés par la jeune et fantasque Isobel. Elle commence son récit avec le Big Bang — pas moins que ça —, et l'achève dans le futur, sur des visions wellsiennes de fin du monde retourné au froid ou à la forêt terminale. Entre ces deux points extrêmes, l'essentiel de l'action se déroule en 1960, avec quelques dérapages temporels inexplicables.
   Car Isobel — est-ce l'influence de sa mère, la mystérieuse Elisa partie lorsqu'elle était toute jeune ? est-ce l'influence d'une ancêtre plus lointaine qui disparut un beau jour dans la forêt enchantée de Glebelands, coin perdu d'Angleterre ? — est omnisciente malgré elle. Le don qui la possède au détour d'un chemin de campagne n'a rien d'anodin : se promener mentalement dans le temps, visiter de petites tranches d'avenir, sans crier gare, et en revenir très vite, immergée dans le quotidien d'une adolescente en mal de vivre, voilà qui est déstabilisateur, voilà qui vaut bien les croyances aux enlèvements par des extraterrestres dans lesquelles son frère Charles se complait. Isobel, la voyageuse du temps, et Charles, qui ressemble beaucoup trop à un gnome sorti du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, sont tous deux en quête de leur mère, figure illuminant leur enfance mythique. Et comme dans tous les bons romans familiaux, il y a un secret qui réside enfoui, refoulé, au cœur de l'étrangeté, une sordide histoire de sexe et de mort qui pourri au fond des bois. Élevés par une tante acariâtre et une grand-mère tyrannique, Charles et Isobel ont eu leur enfance marquée du double sceau de l'absence : leur mère d'abord, et leur père ensuite, que l'on disait mort dans le brouillard de Londres, mais qui revint de Nouvelle-Zélande sept ans après, une nouvelle épouse dans les bras. Le passé reviendra lui aussi, par à-coups, à la surface trop tranquille des choses, sous la forme d'objets perdus ayant appartenu à Elisa. Déclics de la mémoire, ou don génétique qui permet de plonger dans le passé ancestral, Isobel verra son quotidien de plus en plus perturbé, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus se défaire du mélange des temps, des souvenirs et des cauchemars. Mais en héroïne dickienne, elle gagnerait enfin la santé mentale, alors que la réalité part à la dérive.
   Alternant les changements rapides de points de vue, entre présent vécu et rêvé, passé lointain visité ou reconstitué par l'alchimie des souvenirs, ou des messages dont le passé est la source obscure, mêlant indices policiers et fantasmes, sentiments et raison scientifique, la narration est découpée en tranches fortement discontinues et pourtant unifiées par la fluidité de l'écriture qui opère un charme magique : on finit par ne plus se rendre compte des coupures de la conscience. C'est le grand art de la romancière, elle nous tient en état d'hypnose, et nous en libère brutalement à la fin. Nulle prétention expérimentale ou intellectualisante dans ce roman, une écriture aérienne, de l'humour, des personnages attachants, le tout au service d'un récit qui arrivera peut-être à réconcilier avec la littérature dite “générale” les durs à cuire de la Science-Fiction qui ne jurent que par les “idées”.
   La S.-F. qui serait d'après certains [2], une forme littéraire inspirée par le “collectif” plutôt que par le “subjectif”, à l'inverse du Fantastique ou du mainstream, expliquerait peut-être cette récurrence dans les débats sur sa spécificité, du thème des idées, comme s'il s'agissait là d'une forme idéale, quasi-platonicienne, de ce qui fonde le genre. Pourtant, des idées sans substance sont comme l'esprit désincarné, une forme desséchée du verbe qui n'arrive pas à insuffler au lecteur le souffle de la vie.

[1] Le Siège de Bruxelles, récemment chroniqué par Éric Vial dans KWS nº 24-25, en est un bon exemple.
[2] Inutile de citer mes sources, je n'en ai plus la moindre idée…

Christo DATSO
Première parution : KWS 28, mai 1998
Mise en ligne : Quarante-Deux, août 1998





L’énigme de l’univers

Auteur : Greg EGAN
Titre original : Distress, 1995
Traduction : Bernard Sigaud
Genre : roman de science-fiction
Edition : Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain n° 159, 1997

Quatrième de couverture
   Sur l'île artificielle d'Anarchia mise au ban des nations pour ses détournements de brevets génétiques, se prépare un colloque de physiciens. Andrew Worth, journaliste à la caméra greffée sur le cerveau, a intrigué pour le couvrir, dans l'espoir d'un reportage paisible.
   Voire. Car la physique la plus fondamentale a ses retombées explosives.
   Les physiciens réunis promettent de révéler l'énigme de l'univers : la Théorie du Tout, qui résumera l'histoire de l'univers, décrira l'infiniment petit, et signalera, selon certains, le commencement de fin de la science.
   Vers Anarchia convergent les Cultes de l'Ignorance qui abondent en ce milieu du XXIe siècle et qui tiennent pour impie et digne du bûcher toute révélation sur le secret ultime de la Création.
   La plus secrète des sectes a pris pour cible Violet Mosala, plus jeune prix Nobel de l'histoire.
   Qui a décidé de son côté de peser de toute sa gloire pour obtenir la levée de l'embargo que subit Anarchia. Ce qui irrite les Puissances économiques.
   Il n'en faut pas plus pour que l'enfer se déchaîne et que Worth se trouve involontairement transformé en protecteur de Violet, façon James Bond.

   Greg Egan, l'étoile montante de la science-fiction, brosse ici un tableau impressionnant de la société, de la science, des superstitions et des contradictions du siècle prochain.
   Bientôt le nôtre. A découvrir avant le IIIe millénaire.

Critique
   On aime ou bien on n'aime pas ce roman. Difficile de trouver le juste milieu avec un auteur et une œuvre que d'aucuns qualifieront d'audacieuse, innovante, géniale, là où d'autres la jugeront surfaite, verbeuse, mal construite, pleine de défauts. Le public français a déjà eu l'occasion de lire le roman, la Cité des permutants [1] (Permutation city), et quelques nouvelles éparpillées en revue ou en recueil (dont l'excellent Axiomatique chez DLM). La revue Galaxies lui a récemment consacré un dossier.
   L'Australien Greg Egan est considéré comme une des “bonnes valeurs” de la décennie en S.-F. pure et dure, la fameuse “hard science”. Alternant l'écriture avec un travail de programmeur, il s'est fait connaître avec des nouvelles parues dans Interzone et Asimov's SF ; puis sont venus les romans, Quarantine (non traduit), Permutation city, Distress et le tout dernier, Diaspora. La critique anglo-saxonne regroupe parfois les trois premiers sous l'appellation de cycle de Cosmologie subjective, car ils traitent diversement de la perception de la réalité et de l'identité individuelle.
   Andrew Worth est journaliste scientifique pour une chaîne du Net ; il vient d'achever son reportage sur la “frankenscience”, consacré aux abus de la génétique, et s'apprête à prendre quelque repos bien mérité, lorsque sa directrice lui demande de préparer d'urgence une émission sur une mystérieuse maladie qui frappe au hasard, le “D-Stress”, dans laquelle les victimes tombent foudroyées, hurlantes de terreur, et ne sont maintenues en vie qu'au prix d'injections répétées d'anxiolytiques à haute dose. Worth n'a pas envie de couvrir un sujet aussi déprimant, il sort nerveusement éprouvé par son reportage récent aux frontières des sciences biologiques, et jouant de son influence au sein de la firme, il prend la place de la journaliste qui était chargée de la couverture d'un congrès de physiciens, pour le centenaire de la mort d'Einstein. Le lieu choisi est l'île corallienne artificielle d'Anarchia, créée dans le Pacifique par les transfuges d'une corporation de bio-ingénierie. Malgré l'embargo qui la frappe, Anarchia est un refuge pour les libertaires du monde entier, et doit son originalité à un système social sans autorité supérieure, sans pyramide de pouvoirs, qui fonctionne harmonieusement.
   Plusieurs théories concurrentes sur “l'explication finale de l'Univers”, la Théorie du Tout (TdT), seront exposées au congrès. La vedette de ce domaine qui frise la métaphysique, est sans conteste la Sud-africaine Violet Mosala, dont les équations pourraient bien parvenir à unifier le champ complet de la physique, depuis la physique quantique, jusqu'à la cosmologie ; un rêve vieux comme celui d'Einstein… Seules ombres au tableau, la présence de sectes qui prônent l'ignorance ou un vague syncrétisme, et les projets d'émigration de Violet vers Anarchia qui énervent les puissances politiques.
   Très vite, Worth met le doigt sur un complot destiné à tuer la jeune théoricienne, et se trouve embarqué malgré lui dans une aventure à l'enjeu terrifiant : l'énoncé d'une TdT peut-il avoir des effets cosmologiques, et peut-être, signer la “fin” de l'univers ?
   Greg Egan décrit admirablement le monde du milieu du XXIe siècle, les contradictions et les remous sociaux engendrés par les sciences ; il amplifie les turbulences que nous devinons déjà dans le paysage contemporain, et sous sa plume, les sujets d'intérêt majeurs jaillissent toutes les deux ou trois pages… Son style ardu, dans les passages explicatifs, demande de l'attention, et le lecteur n'est pas assuré de “tout” comprendre. Les exposés théoriques, nombreux, documentés, alourdissent le rythme de l'intrigue, et parfois, on aimerait bien qu'il prête plus d'attention à ses personnages. Malgré cette écriture parfois peu “romancée”, ou à cause de cela justement, il se dégage du livre une force indéniable, une puissance d'évocation des énigmes de l'univers, qui finit par les rendre tangibles, presque palpables. Ce roman de S.-F. invente le thriller métaphysique, et le dernier quart du livre sauve heureusement le tout, en nous précipitant dans un suspense de plus en plus abyssal, à la mesure de l'avancée foudroyante du “D-Stress” qui ravage les consciences.
   Avec ce roman, Greg Egan prouve qu'il repousse les limites de la S.-F. en intégrant les spéculations les plus folles sur ce qu'on appelle le “principe anthropique” [2] dans la constitution de l'univers. En gros, c'est l'idée que les lois et structures physiques ne sont pas entièrement arbitraires, mais doivent rendre compte de l'existence d'observateurs, d'êtres conscients. La cosmologie, science “ultime” devient grâce à Egan, l'objet d'une énigme policière, pour le plaisir et l'éducation du lecteur.

Notes
[1] Laffont, 1995
[2] John D. Barrow and Frank J. Tipler, The Anthropic cosmological principle, Oxford University Press, 1986.

Christo DATSO
Première parution : KWS 28, mai 1998
Mise en ligne : Quarante-Deux, août 1998





L'âge de diamant

Auteur : Neal STEPHENSON
Titre original : The diamond age, 1995
Traduction : Jean Bonnefoy
Genre : roman de science-fiction
Edition : Livre de Poche, coll. SF (2ème série, 1987) n° 7210, 1998

Quatrième de couverture
Un monde de l'avenir bardé de nanotechnologies, d'univers virtuels, de réseaux neuronaux et d'intelligences qui s'efforcent d'être le plus artificiel possible.
     Une petite fille qui reçoit une éducation singulière grâce à un Livre Mentor qui raconte des histoires.
     Et tout cela dans une Chine de l'avenir partagée entre les territoires des sectes, les enclaves des multinationales et les espaces électroniques.
     Dans la foulée de William Gibson, Neal Stephenson a écrit avec ce roman, après Le Samouraï virtuel, son second chef-d'œuvre.
     L'Age de diamant a obtenu le Prix Hugo 1996.

Critique
   Dans l'enclave néo-victorienne de Shanghai, un Lord actionnaire commande la fabrication d'un Manuel d'éducation illustré pour jeunes filles, compendium encyclopédique et interactif, fruit de la plus raffinée des technologies de l'information. Ce digne pair du Royaume de Victoria II s'interroge avec inquiétude sur les effets débilitants d'une éducation conformiste poussée à l'extrême ; il veut offrir à sa petite-fille plus qu'un livre, un compagnon qui l'aidera à former un jugement sûr. Malheureusement, le livre est volé et se retrouve accidentellement dans les mains d'une fillette des classes populaires. Guide de survie, professeur, miroir de l'enfance, il remplira sa fonction à merveille : révéler un destin d'envergure, car les princesses et les reines n'incarnent-elles pas l'enjeu ou la récompense d'une Quête ? Mais à quels idéaux la petite Nell, trop vite grandie sous l'influence de son étonnant mentor électronique, devra-t-elle se consacrer, bousculée par la récurrence de l'histoire dans une Chine futuriste écartelée entre néo-confucéens et néo-maoïstes ? À quelle quête, sinon celle de sa propre identité ?
     Jouissif et jubilatoire, ce gros roman d'apprentissage, fractionné en une multitude de petits chapitres aux liaisons parfois très lâches, et dont le fil conducteur le plus cohérent demeure l'histoire dont la petite fille est l'actrice, ressemble à un kaléidoscope phénoménologique, un feuilleton populaire et moral dans lequel les tenants de la ligne claire narrative s'abstiendront de plonger. C'est qu'un excès de métaphores et de personnages y passe à trop grande vitesse pour laisser une trace durable dans la mémoire du lecteur, si ce n'est sous la forme de rémanences, à l'image des bestioles nano-technologiques dont le récit est truffé, et qui infestent le sang et le cerveau.
     Tout se réduit à l'échange, au commerce des corps et des signes, et aux attributs de la reconnaissance sociale dans le monde en miettes du siècle prochain décrit par Neal Stephenson. Les États-Nations ont éclaté en tribus d'allégeances diverses plus exotiques les unes que les autres ; elle colonisent les territoires urbains sous la réglementation d'un Protocole Économique Commun, aboutissement logique des politiques de la globalisation et des accords multilatéraux sur l'investissement ; les modes de production les plus sophistiqués des compilateurs de matière y côtoient les paysans sans terre et les artisans traditionnels. Ce monde est déjà le nôtre, la technologie y brille de tous les feux de la magie, c'est l'Âge de Diamant.
     Mélange de styles et de genres littéraires, provocateur, impertinent, ce roman de science-fiction brouillon, machinique et théâtral conviendra par tranches éclectiques with a cup of tea aux curieux de sept a soixante dix-sept ans.

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 12, mars 1999
Mise en ligne : Noosfere,  juin 2000





Le Problème de Turing

Auteurs : Harry HARRISON & Marvin MINSKY
Titre original : The Turing Option, 1992
Traduction : Bernard Sigaud
Genre : roman de science-fiction
Edition : Robert Laffont, 1994 ; Livre de Poche ; coll. SF (2ème série), n°7211, 1998, 544 pages

Quatrième de couverture
     Brian Delaney, génie des mathématiques, touche au but. Il a trouvé une solution au fameux problème de Turing, créé une intelligence artificielle qui puisse — au moins — rivaliser avec l'intelligence humaine.
     Son bureau est envahi, sa machine et ses notes volées, ses commanditaires assassinés. Lui-même est laissé pour mort, la moitié de son cerveau détruit.
     Il va falloir recommencer et se reconstruire lui-même, inventant la première prothèse cérébrale.
     Est-il encore humain, ou plus qu'à demi une machine ?

     Dans ce thriller haletant, Harry Harrison (l'auteur de Soleil vert) et Marvin Minsky (le pape mondialement reconnu de l'intelligence artificielle) exploitent les idées les plus récentes sur l'un des plus profonds mystères de l'univers : le secret de l'intelligence.

Critique
    Marvin Minsky écrivait en 1985 dans The Society of Mind que l'intellect est composé d'agents ou de processus, affectés à la résolution de tâches simples, qui collaborent entre eux grâce à des règles, à l'instar d'une collectivité placée sous la supervision de processus fédérateurs de niveaux plus élevés. Renversant l'image du nain placé à l'intérieur de l'automate joueur d'échecs, il proposait de comprendre l'esprit de l'extérieur, du point de vue de la connaissance de ses buts et méthodes, le cerveau étant réduit à un immense et complexe assemblage de pièces élémentaires. De la même manière que la Vie ne réside pas dans les cellules, la Pensée n'existe pas dans les neurones qui la composent, mais plutôt dans les configurations qui les relient, fruit de l'évolution et de l'apprentissage.  La pensée, c'est ce qui est fait ou produit par le cerveau, ni plus ni moins. Le concept d'homme-machine remis à jour sous l'impulsion des neurosciences et des progrès de l'informatique, on peut se demander s'il n'existerait pas une solution de continuité entre les merveilleuses et puissantes machines que nous sommes, et la machine intelligente qui ne manquera pas d'être construite un jour. Minsky, cofondateur du laboratoire d'Intelligence Artificielle du Massachusetts Institute of Technology, en est persuadé, et le roman écrit en collaboration avec Harry Harrison en offre une saisissante illustration, adaptation à peine décalée sur le plan des idées de son livre The Society of Mind.
     Californie, 2023 : le jeune Brian vient d'effectuer pour le compte d'une multinationale une percée décisive dans le domaine de l'intelligence artificielle, lorsque le laboratoire où il s'apprête à faire la démonstration de son invention est soumis à un très violent attentat. Le cerveau à moitié éclaté et laissé pour mort, Brian est sauvé de justesse, mais comment reconstruire l'intelligence artificielle, se demande la Défense nationale, lorsque tout est détruit ou volé et le créateur de celle-ci dans un état végétatif ? La neurochirurgie et des techniques révolutionnaires de reconstruction des fibres nerveuses, grâce à des robots manipulateurs qui interviennent au niveau cellulaire, apportent un premier élément de réponse : le cerveau gravement blessé du chercheur est réparé, ses configurations mémorielles partiellement rétablies ; toutefois, lorsque Brian revient à la conscience, c'est avec des souvenirs remontant jusqu'à l'adolescence et un trou d'une dizaine d'années dans l'expérience de sa vie. Commence alors la deuxième phase de son traitement, le réapprentissage des compétences qui lui ont permis de concevoir le prototype de l'I.A. Avec l'aide d'un ordinateur implanté dans le cerveau, il va parcourir à un rythme de plus en plus rapide toutes les connaissances utiles, et plus tard, l'intelligence machinique qui sera mise au point, et qui héritera partiellement de la personnalité de son inventeur, se rapprochera de ce qui ressemble à de l'humanité tandis que le chercheur comme une machine dénuée d'affects s'en éloignera de plus en plus...
     Alan Turing imaginait il y a cinquante ans une machine capable de tromper un interlocuteur humain sur sa véritable nature, « preuve » indirecte de notre difficulté à définir l'essence de l'intelligence, si tant est que la chose existe. Minsky pousse le raisonnement plus loin, puisqu'une machine sera d'après lui capable d'apprendre ce qui se rapproche le plus des « valeurs humaine » : l'humour et le don de soi. En dépit de ses faiblesses de rythme malgré un début très prometteur, le roman procure le rare plaisir d'une intelligence véritable qui ne manquera pas de susciter de l'intérêt pour son sujet.

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 12, mars 1999
Mise en ligne: Noosfere,  juin 2000





Les Vaisseaux du temps

Auteur : Stephen BAXTER
Titre original : The time ships, 1995
Traduction de Bernard Sigaud
Genre : roman de science-fiction
Edition : Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain n° 164, 1998

Quatrième de couverture
La machine à explorer le temps est le texte fondateur de la science-fiction moderne. Lorsque s'achève le récit de H. G. Wells, le Voyageur se prépare à repartir dans le futur sauver Weena, la charmante Eloï, menacée par les cruels Morlocks...
     Par une chance extraordinaire, la narration de ce second voyage est parvenue à Stephen Baxter, un siècle exactement après la parution, en 1895, de La machine à explorer le temps.
     En voici la fidèle et surprenante transcription.
     Il n'est pas nécessaire pour le goûter d'avoir lu le récit du premier voyage.
     Reparti dans un lointain avenir, le Voyageur surpris découvre un monde différent de celui qu'il avait exploré, où les Morlocks disposent d'une civilisation technologique avancée et ne ressemblent plus aux barbares qu'il a connus.
     Flanqué du Morlock Nebogipfel, il s'aventurera sur les Vaisseaux du temps jusqu'aux confins du temps et de l'espace, des univers parallèles et des possibles.
     Sans jamais perdre l'espoir de retrouver la délicieuse Weena.

     Les vaisseaux du temps, dans la tradition de la plus haute science-fiction britannique, celle de Wells, de Stapledon, de Brunner, de Ballard, d'Aldiss et de Banks, est à la fois un roman d'aventures et un conte philosophique.
     C'est sans doute l'un des plus grands textes de science-fiction de la décennie. Il a obtenu le British Science-Fiction Award 1996, le John Campbell Memorial Award 1996 et le Philip K. Dick Award 1997, et il a figuré parmi les cinq finalistes du prix Hugo en 1996.

Critique
     Lorsque en 1895 le jeune H. G. Wells publie The Time Machine, il est probablement loin d'imaginer, malgré son immense talent de visionnaire et d'inventeur de fantasmes, que, près d'un siècle plus tard, les historiens de la science-fiction identifieront cette œuvre à une stèle fondatrice de la modernité du genre. Eût-il débuté comme écrivain avec des romans à thèse ou des utopies — car il devait s'y plier plus tard pour l'estime du monde, le succès aidant grâce à une poignée de romances scientifiques commises en quelques années —, le destin de ce que nous appelons la littérature de science-fiction en eût été changé, et qui sait si la Grande Histoire n'en eût pas eu un cours altéré ? Non pas qu'il faille créditer l'écriture d'une puissance démiurgique mais, indéniablement, le sillon tracé dans les consciences de millions de lecteurs rêvant de mondes à venir n'aurait pas abouti aux abondantes moissons d'ouvrages dont nous sommes nourris, habitude ou vice, et dont Wells est, en quelque sorte, l'inspirateur lointain.
     Lorsque en 1995 l'écrivain britannique Stephen Baxter publie The Time Ships, il nous bombarde d'un aérolithe lourd et fulgurant, témoignage respectueux vis-à-vis de l'œuvre du Maître écrit dans un style victorien particulièrement réussi, autant que time opera échevelé et roman spéculatif audacieux. Mais qui sait si en 2095 de savants exégètes ne marqueront pas à leur tour le roman de Baxter pour ce qu'il sera peut-être devenu à leurs yeux, la borne d'un genre achevé, dévoré par sa propre histoire et dépassé par ce futur qui l'aspire depuis les origines ?
     The Time Ships débute à l'endroit précis où s'achevait le récit de Wells: après avoir narré à de trop incrédules amis ses exploits dans le futur lointain de la Terre occupée par les races divergentes et horriblement complémentaires des Éloïs et des Morlocks, l'Explorateur du Temps décide de retourner dans le futur sauver la belle Weena des griffes des Morlocks dégénérés. Partant de là, le roman construit comme une quête ne pourra manquer d'y revenir, imprimant dans sa propre structure une boucle temporelle, et l'Explorateur, qui aura traversé le temps jusqu'à son origine cosmique au terme d'une série d'aventures dignes des pulps de la grande époque, réécrira un chapitre du livre The Time Machine.
     Quelle n'est pas sa surprise, en effet, de constater que, dans le futur lointain où il avait initialement laissé Weena, les Morlocks n'ont plus rien de commun avec d'horribles cannibales ! Devenus une race hautement scientifique, ceux-ci ont quitté la Terre et construit une sphère de Dyson autour du Soleil (1). Dans cet environnement sophistiqué, grâce aux prodiges de la nanotechnologie, les objets s'extrudent d'un sol transparent dévoilant le vide de l'espace à chaque pas. Nebogipfel, un chercheur morlock particulièrement curieux, s'agrippe à la Machine de l'Explorateur lorsque celui-ci décide de remonter le temps jusqu'à son passé victorien, afin d'y corriger l'erreur qui a abouti à l'annulation de l'univers de Weena. Mais, hélas, notre Explorateur ignore l'extrême malléabilité du futur ; il n'a pas connaissance des mathématiques du chaos qui expliquent comment, à partir d'infimes variations dans les conditions de départ, des résultats modifiés par une puissance de dix pour chaque période d'un temps dit caractéristique aboutissent à des séquences radicalement divergentes ! Alors la spirale du temps devient de plus en plus folle : après s'être rencontré lui-même, l'Explorateur accompagné de son jeune double qu'il appelle Moïse, de Nebogipfel et de quelques soldats anglais — dont les célèbres « Briseurs de barrages » de notre Seconde Guerre mondiale — égarés dans un conflit temporel avec l'Allemagne, visite une version « dysonnienne » atrocement dystopique de Londres en guerre permanente, mise sous cloche en 1938, rencontre le grand mathématicien Kurt Gödel, s'échappe vers le Paléocène où il est rejoint par la guerre à coups de bombe atomique, fonde une nouvelle séquence de l'histoire de l'homo sapiens vieille de cinquante millions d'années, se retrouve à nouveau projeté dans le futur où d'énigmatiques Constructeurs machiniques construisent les Vaisseaux du Temps qui l'embarqueront pour l'ultime voyage, le big-bang ! Rentre-t-on intact d'une épopée cosmique aux allures stapledonniennes ?
     Entre The Time Machine et The Time Ships, il y a plus qu'une correspondance superficielle, même si Baxter a truffé le texte de références précises ; ainsi par exemple, dans la toute première ébauche (The Chronic Argonauts) de ce qui allait devenir son roman, Wells nommait son voyageur du nom de Moïse Nebogipfel, double référence biblique (le Prophète, et le mont Nébo d'où ce dernier contemple la Terre promise). Un contenu typiquement wellsien nourrit la structure complexe du roman de Baxter, avec une méditation sur l'évolution de l'espèce humaine (des Morlocks aliénés par une quête interminable du savoir sous toutes ses formes, jusqu'aux Vaisseaux du Temps eux-mêmes, summum de l'incarnation future), et un substrat scientifique qui « explique » le voyage temporel. Baxter a revisité la science de Wells en y injectant l'hypothèse de Gödel d'un espace-temps à ce point tordu que sa topologie fait des nœuds dans le continuum. Mais comme avec la plupart des récits de ce type, le plaisir que l'on éprouve à voir se nouer et dénouer les pièges du temps, n'a pas son pareil avec le frisson des pures aventures, la secousse de l'incrédulité. Grimpez sur la selle de vélo de la Machine le temps d'une longue lecture, vous ne le regretterez pas !

Notes
(1) Une Sphère de Dyson est une mégastructure hypothétique destinée à capturer toute l'énergie émise par un astre. L'idée en fut pour la première fois exprimée par l'écrivain anglais Olaf Stapledon en 1937 dans Star Maker, reprise et popularisée par le physicien Freeman Dyson dans la revue "Science" en 1960.

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 12, mars 1999
Mise en ligne : Noosfere,  juin 2000
Mise en ligne : Métamorphoses de C., 17/01/2014





Babylon Babies

Auteur : Maurice G. DANTEC
Genre : roman polar et science-fiction
Edition : Gallimard, coll. La Noire n° 1, 1999, 560 pages

Quatrième de couverture
   Un mafieux sibérien collectionneur de missiles. Un officier du GRU corrompu et lecteur de Sun Tzu. Une jeune schizophrène semi-amnésique et trimballant une arme biologique révolutionnaire. Des scientifiques assumant leur rôle d'apprentis sorciers et prêts à transgresser la Loi. Une poignée de soldats perdus à l'autre bout du monde et se battant pour des causes sans espoir. Des sectes post-millénaristes à l'assaut des Citadelles du savoir. Des gangs de bikers se livrant à une guerre sans merci à coup de lance-roquettes. De jeunes technopunks préparant l'Apocalypse. Un écrivain de science-fiction à moitié dingo prétendant recevoir des messages du futur... N'ayez pas peur. Oui, il y a tout cela dans Babylon Babies. Non, il n'y a pas d'autre issue.

     Né en 1959 à Grenoble, Maurice G. Dantec est passionné de science-fiction, de romans noirs et de rock'n'roll. Il se consacre à l'écriture depuis 1990.
     Il est l'auteur de La sirène rouge et des Racines du mal, romans parus chez Gallimard en 1993 et 1995 dans la Série Noire.


Critique
    Dans un proche futur, quelque part aux confins de l'Asie centrale, une guerre de libération met aux prises le peuple ouïgour avec l'armée chinoise. Un sniper occidental engagé auprès de la guérilla parcourt la région, semant les cadavres et les poèmes pour chaque ennemi le long de sa route. Peut-être est-ce un philosophe représentatif de son époque, mélange de tueur professionnel et de théoricien du chaos, synthèse du désespoir ambiant ? Il s'est forgé un parcours de mort depuis son engagement aux côtés des forces bosniaques à une époque où l'Europe venait d'abdiquer face à la barbarie : c'était entre Sarajevo et Srebrenica en 1995, boucle dans laquelle le siècle finissant se mordait la queue. Depuis, le mal s'est mondialisé : guerres de haute et basse intensité un peu partout, avec une nette préférence pour la Chine, le nouvel empire éclaté de ce début du 21ème siècle ; guerres de l'eau surtout, prédites par les experts, le pire est toujours sûr. C'est que la sécheresse ne ronge pas seulement l'âme humaine, la Terre est en passe de devenir une planète pelée d'un côté, ravagée par les ouragans de l'autre. Bref, la joie !
     À l'issue d'une bataille perdue, le mercenaire tombe entre les mains d'un colonel des services de renseignements de l'armée russe, grand amateur de simulations stratégiques et marchand d'armes à ses heures, soldat vendu à la mafia sibérienne qui se lance dans des trafics biotechnologiques douteux. Notre philosophe de l'action accepte une nouvelle mission qui l'emmène à Montréal, convoyeur d'un colis spécial en la personne d'une fragile jeune femme, Marie Zorn. Mais pourquoi tant de barbouzes s'intéressent-elles à celle qui se révèle rapidement être une psychotique doublée d'une bombe ambulante ? Et quel est ce curieux pouvoir qui se manifeste par la transmission de ses délires ?
     On l'aura compris, Babylon babies est d'abord un roman d'action, et ce prélude annonce un tempo de plus en plus fort dans lequel l'entrelacement de ses multiples thèmes ira crescendo, jusqu'à un final visuel et sonore comparable à celui de 2001, l'Odyssée de l'espace. Car Maurice G. Dantec, nourri de toute la culture et de l'imaginaire des enfants du Baby Boom, brasseur de fictions fortement alcoolisées où les genres populaires de la science-fiction et du polar se mêlent aux spéculations philosophiques, si ce n'est aux visions, use et abuse des effets spéciaux de son répertoire, mais pour quelles sensations ! Le bonhomme a une gueule et du style.
     Depuis La Sirène rouge et Les Racines du mal, Dantec construit une œuvre originale et laisse rouler avec le tonnerre sa voix de prophète, tel un moderne Isaïe qui aurait investi le roman populaire d'une double mission, apocalyptique, révélant les fins dernières de notre monde, en même temps que messianique, annonçant l'espérance nouvelle. C'est que l'auteur a indéniablement une voix puissante, et le troisième volet de ce qu'il faudra bien appeler L'Infernale Comédie du Millénaire dépasse l'œuvre antérieure et l'emmène jusqu'à son point d'annulation, non seulement parce que le roman est explicitement référentiel — le mercenaire Cornelius Toorop et le professeur Darquandier sont en effet familiers pour qui a lu les autres romans — , mais surtout parce que le fil conducteur de la trilogie est une réflexion sur le Mal contemporain et les moyens pour s'en sortir, fût-ce au prix de la disparition annoncée de l'Homo sapiens, au profit des Babylon babies.
     Dantec dispose des moyens de son ambition, une écriture totale, pour changer le Monde... ou au moins pour provoquer une secousse mégatonnique dans l'esprit de ses lecteurs, ce qui n'est déjà pas si mal. De là à en sortir indemne...

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 13, juin 1999
Mise en ligne : Noosfere, juin 2000





Derrière l’écran

Auteur : Richard MATHESON
Titre original : Collected Stories, 1989
Traduction : Jacques Chambon et Hélène Collon
Genre : nouvelles fantastiques
Edition : Flammarion, coll. Imagine n°1, 1999, 336 pages

Quatrième de couverture
   Des enfants différents, vampires ou mutants, des maisons piégées, des jeux d'illusions mortels, une télévision qui ne se contente pas de manger votre temps...
     Ce premier des cinq volumes composant l'intégrale des nouvelles de Matheson — présentées dans l'ordre de leur composition et dans des traductions nouvelles ou soigneusement revues — correspond au tout début de la carrière de l'auteur. Il s'attaquait alors indifféremment au fantastique ou à la science-fiction, mais en leur imposant sa marque : une concision qui transforme certains récits en véritables coups de poing, une recherche de variété dans les formes narratives, un investissement personnel dans les thèmes abordés (à la manière de Philip K. Dick qui débute à peu près à la même époque), une évacuation du surnaturel gothique au profit de celui qui naît de nos angoisses et de nos névroses, une vision du monde frappée au coin du macabre et du sarcastique.
     Avec ces textes naissait l'inventeur de la terreur moderne. Celui que Stephen King salue comme son maître.

     Richard Matheson mène depuis 1950 une carrière jalonnée d'œuvres mémorables dans le domaine du roman (Je suis une légende, L'homme qui rétrécit, La maison des damnés, devenus des classiques et autant de films) et de la nouvelle (« Né de l'homme et d'une femme » s'impose d'emblée comme un chef d'œuvre). Scénariste pour La quatrième dimension, la mythique série télévisée, il a adapté les plus célèbres contes d'Edgar Poe pour le cinéaste Roger Corman et signé le scénario de Duel, le premier grand succès de Steven Spielberg.

Critique
     Le lancement d'une nouvelle collection constitue toujours un petit événement. En cette période de grâce pour la science-fiction parmi les éditeurs de l'Hexagone, la collection « Imagine  » chez Flammarion prend le parti de démarrer avec le premier volume de l'intégrale des nouvelles de Richard Matheson. Il y en aura cinq en tout. Jacques Chambon, son directeur de collection, du temps où il travaillait pour Denoël, fut le maître d'œuvre de l'intégrale des nouvelles de Philip K. Dick. Voilà pour le sérieux et la qualité du travail, dont attestent les traductions, inédites ou revues, et la bibliographie détaillée en fin de volume.
     Cette initiative est bienvenue à plus d'un titre  : tout d'abord, parce que Richard Matheson est un des meilleurs nouvellistes américains de la seconde moitié du XXème siècle, toutes catégories confondues, et qu'il est normal de lui rendre l'hommage qu'il mérite  ; ensuite, parce que le public francophone n'avait plus l'occasion de se procurer facilement les textes des nouvelles dispersés entre des revues, parfois fort anciennes, et des anthologies, dont Les Mondes macabres de Richard Matheson et Miasmes de mort qu'Alain Dorémieux publia dans les années soixante-dix chez Casterman. Jacques Chambon dédie d'ailleurs la présente édition de l'intégrale des nouvelles à Alain Dorémieux — ce n'est que justice.
     Dix-neuf nouvelles publiées entre l'été 1950 et mars 1953 se retrouvent au sommaire du premier volume de cette intégrale, ce qui représente une longueur moyenne de vingt mille signes par nouvelle. Richard Matheson est en effet le spécialiste de la forme courte par excellence, non pas la short short story qui tient en une page, dans laquelle un écrivain comme Fredric Brown s'était spécialisé, mais la forme la plus difficile de toutes dans l'art de la nouvelle, celle qui nous tient en haleine le temps d'une lecture de dix à quinze minutes, ce qui correspond grosso modo au temps de développer un titre important de l'actualité du journal télévisé, de parcourir notre quotidien dans le métro, ou de se détendre entre deux affaires à la terrasse d'un café. Cette durée du quart d'heure a quelque chose de magique  : un temps de suspension de l'action, un temps d'arrêt face à l'événement, d'assimilation de l'information en vue d'une action ultérieure, un temps d'analyse et de synthèse rapide, parfois un temps mort, un temps perdu comme il en est mille autres dans le cours d'une vie, un temps oublié, jeté sur le côté  ; un quart d'heure, cela peut être suffisant pour les plus grandes jouissances, ou pour se sentir mourir. Au-delà du quart d'heure, on commence à entrer dans la longue durée... du moins, du point de vue neuropsychologique, des différents systèmes de mémoire, et aussi, du point de vue de l'art de raconter des histoires. Au-delà des trente mille signes, les anglo-saxons ne parlent plus de short story, mais de novelettes, puis de novellas à partir de soixante-dix mille signes ; plus loin, on est dans le roman. Toutes ces formes ont quelque chose en commun : dans la « longue durée  » de la narration, l'écrivain peut développer son histoire, donner de l'épaisseur aux personnages, prendre le temps de décrire leur environnement, étoffer et varier son style. Dans la « durée courte  », celle qui tient autour de quelques pages, qu'est-ce qui fait tenir une histoire, qu'est-ce qui sauve les bruissements du monde de l'oubli de l'instant et fait prendre conscience d'un événement, sinon la singularité d'une situation, la bizarrerie d'un inconnu, l'incongruité d'un détail, l'impact d'une idée à laquelle on n'avait jamais pensé ?
     Richard Matheson dispose de ces rares qualités chez un écrivain  : la concision et la force  ; c'est un maître du trait et ses histoires sont autant de calligraphies narratives, pas de couleurs, à peine quelques hachures, quelques points sur la toile, et pour l'essentiel, les traits à grands coups d'encre noire.

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 13, juin 1999
Mise en ligne : Noosfere,  juin 2000





Le voile de l’espace

Auteur : Robert REED
Titre original : Beyond the veil of stars, 1994
Traduction : Nathalie Zimmermann
Genre : roman de science-fiction
Edition : Robert Laffont, 1994 ; Livre de Poche, coll. SF (2ème série) n°7217, 2000, 384 pages

Quatrième de couverture
   Cornell Novak adorait accompagner son père à la chasse aux soucoupes volantes. Aux traces, aux témoins, à d'inexplicables disques de verre calciné...Et il savait que sa mère avait été enlevée par des extraterrestres.
     Jusqu'au jour où le voile de l'espace se déchira, où le firmament, qui avait toujours semblé porter les étoiles, disparut, et où le vrai visage de l'univers apparut.
     La sphère des fixes était un décor. Et derrière, il y avait...

     Robert Reed, le plus original des écrivains de la jeune science-fiction américaine, nous entraîne ici de l'Amérique profonde, réaliste, contemporaine, jusqu'à la dérive sur d'autres mondes, à travers les béantes portes du ciel.

Critique
    Le charme des romans de Robert Reed réside dans leur classicisme mâtiné de quelque subtile extravagance. Revisitant les vieux thèmes de la science-fiction, il en propose une réécriture qui, sans être franchement révolutionnaire, a de la classe, de l'élégance ; l'habillage en est parfait, jusque dans les erreurs.
     Avec Le Voile de l'espace, nous sommes dans le cas presque exemplaire d'une œuvre où l'amateur de SF en viendra peut-être à regretter que la racine de son genre favori, le postulat d'une rationalité trop visiblement assumée parfois par de puristes auteurs, ne cède pas face à l'Étrange, à l'Inconnu, et qu'au délicieux frisson du Mystère ou de l'Énigme, que certains livres suscitent avec un réel bonheur, succède, irritante, la lourdeur d'une pseudo explication, la justification de ce qui constitue le label de l'œuvre  ; c'est de la science-fiction voyez-vous, ce n'est pas du fantastique, murmure l'auteur à l'oreille du lecteur déçu.
     Décevante, la lecture de ce roman ? Sans doute, à la mesure de l'attente qu'il suscite — ah, la perversité des quatrièmes de couverture ! — et qui se confirme sitôt passé les premiers chapitres et que nous nous retrouvons, à travers le regard d'un enfant, témoin du plus extraordinaire phénomène que nous puissions imaginer  : « Alors le ciel devint un ciel différent, en une seconde, sans plus d'effort que n'en eût exigé un clignement d'œil.  »
     Décevant et génial, bien sûr, car avec ce roman il semble que nous entrions dans la dimension onirique — d'un seul coup, tout devient possible. Et pourtant, banalité du siècle finissant où le réel se confond au virtuel, nous devenons rapidement blasés de la nouveauté, fût-elle la plus folle, et retournons à nos habitudes tels les personnages du livre qui finissent par s'ennuyer du Changement, peut-être parce que le Ciel demeure toujours aussi muet qu'auparavant. Il n'y a pas de deus ex machina derrière tout cela, juste des phénomènes compliqués qui reçoivent des explications boiteuses.
     L'histoire raconte la quête d'un jeune garçon à la recherche de sa mère dans un monde qui s'est résigné au Ciel inverti. Chasseur de soucoupes volantes, son père disait qu'elle avait été enlevée par des extraterrestres. Devenu adulte, et membre d'une agence gouvernementale, il voyage d'un monde à l'autre — il y vit même une histoire d'amour dans un endroit nommé le Haut Désert où les humains, ayant pris l'identité de ses habitants, vivent entre leurs multiples corps décérébrés, traînant leur organe mental dans un sac — revient sur Terre y croiser des aliens, parmi nous depuis toujours, et pour finir, de retour à la ferme familiale, voit le ciel se piqueter d'étranges lueurs  : des portes vers d'autres mondes  ?
     Robert Reed a du talent lorsqu'il s'agit de plonger dans l'intimité et les sentiments de ses personnages, la scène très forte des retrouvailles du fils et de sa mère en est un bon exemple ; toutefois il ne suffit pas d'être un fin connaisseur du cœur humain pour écrire un bon roman de science-fiction, faut-il encore exploiter et garder la cohérence d'un sujet, et convaincre le lecteur. Ici, ce qui n'aurait été qu'une histoire de Premier Contact sans grand intérêt entre les mains d'un écrivain moins doué, devient un ratage réussi, si on veut bien pardonner cet oxymoron ; au lieu d'un scénario à la X-Files, on a une fable nostalgique qui n'est pas sans rappeler Theodore Sturgeon, grand écrivain décalé lui aussi, dans le no man's land entre les genres littéraires, le mystère et la raison.

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 13, juin 1999
Mise en ligne: Noosfere, juin 2000





L’homme qui rétrécit

Auteur : Richard MATHESON
Titre original : The Shrinking Man (1956)
Traduction : Jacques Chambon
Genre : roman de science-fiction
Edition : Denoël, coll. Présence du Futur, 1957 ; Gallimard, coll. Folio-SF n°22, 2000, 272 pages

Quatrième de couverture
« L'araignée fonça sur lui dans l'ombre des étendues sableuses, tricotant furieusement de ses pattes immenses. Son corps ressemblait à un œuf gigantesque et luisant qui tremblait de toute sa masse noire tandis qu'elle chargeait à travers les monticules privés de vent, laissant dans son sillage des ruissellements de sable.
     L'homme en resta paralysé. Il vit l'éclat venimeux des yeux de l'araignée. Il la regarda escalader une brindille de la taille d'un rondin, le corps haut perché sur ses pattes que le mouvement rendait floues, jusqu'à atteindre le niveau des épaules de l'homme. »

     Né en 1926, Richard Matheson a débuté une carrière de journaliste avant de se tourner vers l'écriture. Il a acquis sa renommée dans le monde de la science-fiction grâce à deux romans devenus des classiques du genre : Je suis une légende et L'homme qui rétrécit, tous deux adaptés au cinéma.

Critique
    Il existe des œuvres, rares, qui portent en elles bien plus que l'ensemble de leurs éléments  ; dans le recueillement qui prolonge leur lecture, nous nous sentons portés vers un centre parfait, celui d'où l'inspiration de l'écrivain tire sa puissance  : là où ce qui est dissimulé apparaît. C'est à partir de ce noyau qu'il nous est parfois donné à entendre quelque vérité essentielle.
     L'homme qui rétrécit est le récit extraordinaire d'un homme ordinaire pris dans une spirale d'anéantissement, une descente progressive vers le non-être. Plutôt que de rétrécissement, il faudrait dire : la disparition, car c'est bien de ce sujet que traite Richard Matheson avec une perfection cruelle. Thème de prédilection — encore exploité dans la nouvelle Escamotage (un chef-d'œuvre à redécouvrir prochainement dans l'intégrale des nouvelles en cours de publication chez Flammarion) — à travers lequel l'écrivain nous parle de la perte de l'identité, du soubassement dépressif de notre ego, de cette pulsion de mort et de négativité qui mine de l'intérieur la perception de notre propre corps dans ses rapports aux autres et à l'espace.
     Qu'est-ce que le corps ? sinon image du corps, identité intériorisée renvoyant à une cénesthésie globale, construite lors de la croissance de l'enfant, liée à sa maîtrise progressive de l'espace et à son statut, évoluant d'une dépendance complète à l'indépendance face aux adultes, aux grands. Le corps peut-il nous trahir à ce point, se demande Matheson, que nous pourrions en être réduits à n'être plus qu'un point peut-être, autant dire rien ? La réponse se donne à lire dans une fable élaborée — convention de genre oblige — à partir d'un postulat pseudo-scientifique  : subissant les effets d'une mutation, Scott, père de famille mesurant un mètre quatre-vingts au début du roman, rapetisse inexorablement, tout en conservant ses proportions et son identité, perdant, au début du processus, un septième de pouce par jour. Diminuant au sens propre, il va aussi en ressentir les effets sociaux et familiaux tout au long d'une dégringolade de l'être vers des abîmes, plus que figurés, car il finit par être perdu dans la cave de sa propre maison, minuscule titan qui combat une monstrueuse araignée et survit en grappillant des miettes de restes de pain. Et puis, alors que le terme de sa descente se rapproche, croit-il, du point zéro au-delà duquel il n'y a plus que vide, mort certaine, Scott, héros à rebours d'une humanité qui a pris des proportions géantes, bascule dans une nouvelle dimension de la vie.
     Écrivant ce roman qui vaut bien de lourds et revêches traités théoriques sur l'Être et le Néant — et l'auteur fait dire par son personnage : « Est-ce qu'un philosophe a déjà rétréci  ?  » — , Richard Matheson, en pleine possession de ses moyens dans l'Amérique angoissée des années cinquante, nous prouve toujours à l'orée d'un siècle nouveau qu'il n'est point d'Art ni de Vérité sans fable ni futilité. Aux lecteurs contemporains à (re)découvrir — dans une nouvelle traduction qui rend enfin l'hommage que mérite le texte — cette fiction philosophique qui ne manquera pas de croître dans leur estime avec le temps et qui s'impose comme un des grands classiques du genre.


Christo DATSO
Première parution : Galaxies 14, septembre 1999
Mise en ligne: Noosfere, octobre 2000





La Lune et le Roi-Soleil

Auteur : Vonda N. McINTYRE
Titre original : The Moon and the Sun, 1997
Traduction : Jacques Guiod
Genre : roman de fantasy
Edition : J’AI LU, coll. Millénaires n°6012, 1999, 504 pages

Quatrième de couverture
   En 1693, le père jésuite Yves de La Croix, féru de philosophie naturelle et de science moderne, explorateur au service du Roi Louis XIV, ramène à Versailles un couple de créatures marines capturées dans les mers sauvages du Nouveau Monde. Aidé de sa jeune sœur qui, loin des intrigues de la cour, se voue à l'étude des sciences naturelles, protégé par le Roi qui espère découvrir le secret de l'immortalité, il cherche à percer les mystères du chant de ces sirènes vivantes.
   Mais revendiquer l'intelligence de la créature est un grave défi à l'obscurantisme chrétien. Il s'agit alors, pour Yves et sa sœur, de défendre l'impensable, le merveilleux et la difformité, en deux mots la liberté et la tolérance, au nom de la fondation de l'esprit scientifique naturaliste.
   Conte tragique où vérité historique et rêves mythologiques se côtoient, où le merveilleux le dispute à l'exactitude des sources, une belle uchronie, lauréate du prestigieux Prix Nébula en 1998.
     « Un savoureux mélange de fable et de roman historique, qui offre un portrait saisissant des grandeurs et des misères de la cour de Versailles. » (Science-Fiction Magazine)

   Ecrivain de SF reconnue, deux fois lauréate du prix Hugo et du prix Nébula, Vonda McIntyre a vendu près de quatre millions de livres dans le monde. La Lune et le Roi-Soleil a été salué comme son meilleur roman. Elle vit à Seattle.

Critique
   À Versailles, Louis le Quatorzième, dit « le Grand », fait jouer sans relâche le spectacle de sa propre représentation. Entouré de la Cour, de cette haute noblesse qu’il a domptée en l’enfermant dans le réseau serré des règles de la préséance, du rang et de l’obligation, pour mieux la contrôler et y prévenir toute velléité de fronde, il reçoit, de cérémonies en appartements somptueux, les familiers, les visiteurs et les puissants, dans un ballet réglé de prestations et de devoirs de son lever à son coucher. Il règne sans partage, égal du Soleil, sur l’Univers et toutes ses créatures, sur les bêtes qui rampent, qui courent, qui volent et qui nagent dans son Jardin des Plantes, et surtout, sur vingt millions de Français, masse paysanne qui sue, peine, nourrit et enrichit l’édifice complexe du royaume le plus puissant d’Europe, préfiguration de l’État moderne autoritaire, centralisateur et impérialiste.
     À Versailles, le roi Louis XIV, en cette année 1693, au cœur d’une guerre de dix ans indécise et traînante, coûteuse en hommes, contre l’Europe coalisée, et d’une famine pour cause d’été pourris et de médiocres récoltes qui décime les paysans pauvres et, déjà, les sans-logis des villes surpeuplées, ignore ou fait mine d’ignorer, superbe, les tracasseries et se consacre aux Arts, à la Science et à la réconciliation avec Sa Sainteté le pape.
     Le roi vieillit, il entame l’automne de son long règne, la question de l’immortalité ne le préoccupe plus, du moins s’agissant de son âme — n’est-il pas le Roi Très Chrétien ? —, mais celle de son corps oublieux des vigueurs d’antan... cela, c’est autre chose, et peut-être la Science nouvelle trouvera-t-elle la réponse à cette question aussi vieille que l’homme. Le père Jean de la Croix, jésuite brillant et protégé du roi rentre justement d’un voyage aux confins du Nouveau Monde : explorateur, philosophe naturel, d’un esprit froid et méthodique, il ramène deux monstres marins capturés au cours d’une mémorable partie de chasse. L’un n’est plus bon que pour la dissection, quant à l’autre, il sera mis en observation dans le grand bassin avec l’espoir d’en tirer quelque mystérieuse vertu. C’est sur sa sœur Marie-Josèphe, dame de compagnie de la princesse Palatine (l’épouse de Monsieur, frère du roi), musicienne et dessinatrice attitrée des leçons d’anatomie du père de la Croix, que repose la tâche délicate d’apprivoiser l’animal, de lui apprendre peut-être les usages et les civilités. Une fine intelligence s’établit entre la femme et le monstre femelle, beaucoup plus doué de raison qu’on ne l’imaginait, qui finit par jeter le trouble entre le frère et la sœur, et le roi, lequel ne prête point l’oreille aux chants de la bête, n’entend ni son langage ni les plaintes de son cœur. Et pourtant ! Marie-Josèphe traduit dans ses dessins les visions que lui procure celle qu’elle ne nomme plus « le gentil monstre marin », mais « la femme des mers », et prétend qu’il serait un grand crime, contre la Nature et Dieu, que d’en consommer la chair pour le banquet du roi, agacé par tant de prétentions à l’humanité. Et pourtant, elle parle, cette étrange créature dont le corps se termine par une puissante paire de nageoires, ses cheveux verts encadrant un visage presque humain, elle module et libère en sons harmonieux pour les courtisans amusés les récits du long massacre de son peuple, elle demande la grâce et la liberté. Qui d’autre que Marie-Josèphe aura le courage de l’écouter jusqu’au bout ?
     Connue des lecteurs francophones pour son beau roman Le Serpent du rêve, prix Hugo 1979, et pour quelques novélisations, Vonda McIntyre a été honorée du prix Nebula par ses pairs, prestigieuse distinction au Royaume des Lettres de l’Imaginaire, pour ce superbe roman qui nous donne l’irrésistible envie de plonger dans la correspondance de madame de Sévigné ou les mémoires de Saint-Simon à la recherche d’un prolongement de plaisir. D’une profonde unité de temps, de lieu et d’action sur la scène du théâtre de Versailles avec toute la France et le Monde en creux, La Lune et le Roi-Soleil réussit l’exercice toujours périlleux de réécrire l’Histoire ; le résultat en est du meilleur goût, et comme elle l’explique dans la postface, Vonda McIntyre nous persuade que les « monstres marins » ont bel et bien existé. Hélas, le « génie » de l’homme en a effacé toute trace...


Christo DATSO
Première parution : Galaxies 14, septembre 1999
Mise en ligne: Noosfere, octobre 2000





Voyage - 2

Auteur : Stephen BAXTER
Titre original : Voyage, 1996
Traduction : Guy Abadia
Genre : roman de science fiction  - Cycle : Voyage  vol. 2
Edition : J'AI LU, coll. Millénaires n° (6016), 1999

Quatrième de couverture
     Après une première tentative soldée par un cuisant échec, le titanesque projet du voyage vers Mars a bien failli s'écrouler à son tour. Plus aucune erreur n'est désormais permise ; au terme de quinze années d'une entreprise surhumaine, la mission Ares doit s'envoler.
     Une pression supplémentaire vient ainsi alourdir les épaules des milliers de personnes travaillant au programme spatial américain. Une pression dont les astronautes Natalie York et Ralph Gershon se seraient bien passés, alors que l'équipage devant effectuer le vol vers la Planète rouge n'a toujours pas été sélectionné.
     C'est à une exploration minutieuse de l'histoire telle qu'elle aurait pu être que nous convie Stephen Baxter. Son ouvrage nous emmène au cœur de la NASA, gigantesque organisation scientifique, politique mais aussi intensément humaine, le lien matérialisé entre l'humanité et son rêve d'atteindre un jour les étoiles.

     Né à Liverpool en 1957, ingénieur en mathématiques de l'université de Cambridge, docteur en aéronautique de l'université de Southampton, Stephen Baxter renoue avec la tradition de ces grands scientifiques qui, tel Arthur C. Clarke, ont consacré leur savoir à rêver l'homme, mêlant réflexion philosophique et roman d'aventures.

Critique
     Lorsque le président Nixon décida en 1972 de poursuivre l'aventure spatiale plus loin que la Lune, il ne faisait jamais que donner plus d'envergure au rêve ailé de ses prédécesseurs démocrates à la Maison-Blanche, à commencer par Kennedy qui avait lancé l'Amérique à la conquête de l'espace au début de la décennie précédente, et ce afin de répondre au défi soviétique dans ce domaine. Ce fut le début du plus grand projet d'ingénierie civile, plus important sous bien des aspects que le projet Manhattan qui conduisit à la bombe atomique. Au plus fort de son expansion, la NASA pilotait un budget annuel de 5 milliards de dollars et faisait travailler un demi-million de personnes. Le point culminant de cette période héroïque fut l'alunissage d'Apollo 11 en juillet 1969. Mais l'Amérique était à un tournant décisif ; de plus en plus engluée dans la guerre du Viêt-Nam, prise entre le marteau du Congrès qui prônait un retour à l'orthodoxie budgétaire et l'enclume d'une opinion publique préoccupée du retour à la terre, la présidence de Nixon opéra le choix qui s'imposait, le seul : assurer la supériorité technologique des États-Unis.
     On sait maintenant à quel point ce choix fut crucial, et ce qu'il en coûta vraiment d'envoyer des Américains sur Mars. La Science n'a pas de prix, fût-ce celui des vies broyées de quelques pilotes d'essai ou les sommes astronomiques dépensées pour le prestige d'avoir déposé trois astronautes dans Mangala Vallis en 1986...
     Stephen Baxter, le fameux romancier scientifique britannique, nous le rappelle fort à propos avec le récit détaillé des préparatifs et du voyage de l'expédition martienne, dans un ouvrage sobrement intitulé Voyage.
     Cette histoire romancée ravira les amateurs d'aventures technologiques qui n'ont pas oublié les images tremblotantes des premiers pas de l'homme sur la Lune. On y découvre la NASA, vaste organisation technobureaucratique, et sa gestion parfois défaillante du projet martien, ses factions rivales, ses contractants prêts à tout pour capter les plus grandes parts de marché. On y découvre des hommes, des pilotes pour la plupart, militaires disciplinés et sûrs d'eux, mais surtout une femme, une géologue qui doutera longtemps d'avoir abandonné ses chères études pour le dur apprentissage du métier d'astronaute, sans aucune garantie d'effectuer un jour le voyage tant espéré, et qui sera, contre toute attente la première à fouler le sol de la planète rouge.
     Le roman est lui-même construit comme un voyage, puisqu'il débute par le départ de la fusée et se termine par l'arrivée sur Mars. Entre ces deux moments séparés par douze mois d'un trajet ennuyeux, si ce n'est pour le lecteur le compte rendu des menues péripéties d'astronautes saisis sur le vif dans leurs activités les plus réalistes, on découvre en séquences rapides une succession de flash-backs qui racontent comment on en est arrivé là. Le récit est alerte, sans véritable suspense, et ressemble à du journalisme, ce en quoi il est réussi puisque Baxter se contente de narrer des faits et de coller au vraisemblable.
     Une postface de l'auteur pose la question de ce qui se serait passé si l'Histoire avait suivi un cours différent. Et si l'homme n'avait pas marché sur Mars, s'il y avait eu la perte de Mars ? On peut également se demander tout ce qui n'aurait pas été sacrifié à l'objectif unique qui consomma l'intégralité des ressources de la NASA : la navette spatiale réutilisable, les sondes automatiques d'exploration du système solaire, le télescope spatial, le programme de surveillance des océans et de l'atmosphère terrestre, la mission Galileo vers Jupiter et ses splendides photos du volcanisme d'Io ou des océans gelés d'Europe... On en viendra peut-être à se demander si l'Histoire parallèle n'est pas plus crédible que celle que l'on pense connaître ou si un genre littéraire comme l'uchronie n'est pas de l'Histoire déguisée ? Et le plus grand mérite de cet ouvrage n'est pas loin de relever d'une étonnante contradiction : comment la fiction romanesque en arrive-t-elle à produire un sens si fort qu'elle nous semble se détourner d'elle-même, de la spéculation, et se présenter comme la chronique nue des choses ?

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 15, décembre 1999
Mise en ligne : Noosfere,  février 2001








Articles

La guerre des mondes n’aura pas lieu. H.G. Wells un siècle plus tard

Auteur : Christo DATSO
Genre : essai
Edition : Ozone 7, décembre 1997



Article
La guerre des mondes n’aura pas lieu

H.G. Wells un siècle plus tard


La Sibylle fait retentir ses oracles pendant mille ans
Le prochain Président des Etats-Unis n’appartiendra pas à une autre espèce
Non pas la main glacée de l’entropie, mais le crépitement silencieux des protons
Rien n’est arrivé qui n’ait été prédit
Prediction is very difficult, especially about the future
Citations (encarts)
Lectures
Sources



La Sibylle fait retentir ses oracles pendant mille ans [1]
   Né en 1866 en plein règne de la Reine Victoria, alors que la révolution industrielle, les marchands et les navires de Sa Gracieuse Majesté transforment l’Angleterre en une puissance impériale; mort en 1946, après avoir vu l’avènement de la Bombe Atomique qu’il avait anticipée dès 1914, Herbert Georges WELLS fut plus qu’un écrivain : un prophète.
  Voici un siècle, entre 1895 et 1898 précisément, qu’il écrivit quelques-uns des chefs-d’œuvre incontournables d’un genre dont il favorisa la renommée, et qui, d’une certaine manière, a traversé le vingtième siècle marqué de son empreinte.
   Il y eut d’autres géants à l’origine de la Science-Fiction moderne : Mary Shelley, Edgar Allan Poe, Jules Vernes... Ils constituèrent des étapes, des jalons importants dans l’avènement d’un esprit neuf, mais Wells est l’un de ceux qui ont le plus contribué au destin de cette branche marginale de la littérature.
   Et même si l’aventure de la Science-Fiction se mêla au vingtième siècle, avec l’essor de l’Amérique et la conquête des marchés du monde, même si elle tend à se confondre, maintenant que le siècle s’achève, avec une des facettes de la culture américaine, le Centenaire de Wells nous donne l’occasion de mesurer cette histoire à l’aune du projet wellsien : changer la société !
   Car en effet, ce n’est pas sous l’unique aspect d’un raconteur d’histoires, qui plus est de romances scientifiques, que Wells aurait voulu qu’on se souvienne de lui et de son œuvre. Peut-être rêva-t-il d’une carrière d’homme d’Etat ou de conseiller du Prince; mais la postérité a privilégié en lui le fantaisiste et le romancier plutôt que le voyant inspiré et dogmatique, quelque peu ratiocineur à la fin de sa vie.
   Résumé d’une longue existence vouée à l’illustration et la défense d’une idée force : l’Evolution.

Le prochain Président des Etats-Unis n’appartiendra pas à une autre espèce [2]
   Au début était le Singe; mais en l’occurrence, le jeune Wells était issu d’un milieu modeste de petits commerçants. Il aurait suivi une carrière de drapier si deux ensembles de faits n’en avaient décidé autrement : sa brillante intelligence qui lui valu d’assimiler en autodidacte les connaissances de son temps, et la démocratisation du système scolaire britannique, qui étendit dès 1871 l’éducation aux enfants des classes inférieures. Il suivit à la Normal School of Science de Kensington, le cours de biologie de Thomas H. Huxley, l’un des savants et propagandistes les plus éminents de son temps. Cette rencontre exerça une influence décisive sur le reste de sa vie. Wells écrivit bien plus tard : I was Huxley’s disciple in 1885, and I am proud to call myself his disciple in 1935 [3].

   En défenseur vigoureux des idées exprimées par Charles Darwin dans L’Origine des Espèces, publié en 1859, Thomas Huxley s’était placé au centre d’une polémique acharnée : l’homme descendait-il vraiment du singe ? Contre Richard Owen, Thomas Huxley avait démontré clairement que tous les singes possèdent une structure cérébrale nommé hippocampe, à l’instar de l’homme. Que fallait-il penser de cette “déchéance” présumée de la nature humaine, d’origine divine ? Quelle interprétation était correcte pour rendre compte de l’hypothèse de la “survie des plus aptes”? Non seulement la religion voyait en Darwin, et en ses “apôtres”, des ennemis, des blasphémateurs, mais certains partisans de l’idée d’origine des espèces, ne devaient en retenir déformé, que le principe de Sélection Naturelle, comme justification “scientifique” d’une théorie de l’inégalité des Races ou des Classes. A notre époque, les tenants de la discontinuité du singe à l’homme, ont décrétés que si l’argument n’était plus recevable sur le plan morphologique, il existait une différence infranchissable sur le plan des capacités intellectuelles. Mais les études portant sur l’acquisition du langage des sourds-muets chez des chimpanzés, et de leur capacité à conceptualiser, ont montré le contraire. Un siècle et demi après Darwin, on a même assisté à une réédition du “procès du singe”, entre “créationnistes” et “évolutionnistes” qui secoua récemment l’Australie [4]. La résurgence du “darwinisme social”, est aussi un des thèmes rebattus des idéologues ultra-libéraux de cette fin de siècle...

   Wells n’était pas un scientifique. Il échoua à ses examens, et se lança dans une carrière de journalisme scientifique. Mais son talent littéraire qui devait exploser avant qu’il atteigne trente ans, combinait une puissance de vision digne de Cassandre et des Oracles antiques, avec une passion pour la satire et la critique sociale. Dans le climat polémique qui agitait la fin du siècle, il mit la biologie au service d’une imagination morbide et romantique.

Non pas la main glacée de l’entropie, mais le crépitement silencieux des protons [5]
   Et ce fut The Time Machine, qui remporta un succès immédiat. Il fut qualifié de “génie” et comparé à Poe, par The Review of Reviews. Il travaillait sur l’ouvrage depuis 1888 et, à sa publication en 1895, il n’en avait pas moins rédigé six versions successives.

   Utilisant une “bicyclette améliorée” en guise de “machine à explorer le temps” [6], Wells envoyait son Explorateur dans le futur le plus lointain, en l’an 802 701 ! Aux Eloi de la surface, vivant dans un monde en apparence idyllique, s’opposent les féroces Morlocks des profondeurs; résultat de l’évolution biologique différenciée de l’espèce humaine, séparée entre classes antagonistes : les possédants et les prolétaires. Cette vision extrême découlait bien sûr des inégalités triomphantes de l’époque victorienne, et le pessimisme du jeune Wells était d’autant plus accentué qu’il considérait l’Entropie comme la Fin de toutes choses. Après de nouveaux sauts de millions d’années, l’Explorateur achève son voyage avec la vision d’une plage ultime où s’ébattent des crabes géants, et dans le ciel, un immense soleil refroidi conduit inexorablement à l’immobilité totale.

  Métaphore de la lutte des classes et parabole sur les lois de l’Evolution, The Time Machine comme l’indique Patrick Parrinder, un des meilleurs spécialistes, fut le premier récit prophétique de Wells, le feu qui consuma très vite, d’une certaine manière, l’écrivain naissant, la marque de son incontestable génie littéraire. Pourtant, sa carrière n’en était qu’à ses débuts. Wells écrivit encore des nouvelles et des romans scientifiques — les plus célèbres étant, faut-il le rappeler ? L’île du Docteur Moreau (1896), L’Homme Invisible (1897), La Guerre des Mondes (1898), Les Premiers Hommes dans la Lune (1901), mais dans l’ensemble il délaissa le genre au tournant du siècle, au profit du roman naturaliste, critique acerbe des mœurs de la société édouardienne — L’amour et Mr. Lewisham (1900), Tono-Bungay, Ann Veronica (1909), des récits à caractère utopique ou didactique, des “romans-discussions” — The Food of the Gods (1904), A Modern Utopia (1905), Au temps de la comète (1906), Le Nouveau Machiavell (1911), et de la prospective dont il se fit une spécialité — Anticipation (1901), The Discovery of the Future (1901), The Future in America (1906), y compris paradoxalement comme en 1920, lorsqu’il publia le monumental The Outline of History qui connut un succès commercial sans précédent.

   L’homme connaissait sa première mue; il y en aurait d’autres. Sa vie était marquée du sceau de l’Evolution, au sens littéral du terme en ce qui concernait sa propre trajectoire. Du point de vue intellectuel, Wells était engagé dans un combat pour l’avenir qui prit deux formes, tragiquement opposées : le problème du devenir de l’espèce humaine, sur lequel pesait la fatalité de l’entropie ou d’une évolution biologique à rebours (comme avec les Eloi et les Morlocks), et celui des sociétés que l’homme édifie pour son malheur. Wells estimait la transformation du monde nécessaire et inévitable.

   En 1903, il adhéra aux socialistes Fabiens, qu’il quitta quelques années plus tard, après avoir tenté vainement d’en prendre le contrôle. Durant les années vingt et trente, il entrepris des voyages à l’étranger, en vue de faire progresser ses idées sur la nécessité d’un Etat Mondial. Il eut des entretiens avec Théodore et Franklin Roosevelt, Lénine et Staline; il s’adressa au Reichstag, à la Sorbonne, au Soviet de Pétrograd... Jules Verne n’avait pas imposé un tel respect dans les allées du pouvoir, ni aucun autre écrivain depuis Wells[7]. Il était devenu un personnage public, estimé, lu, mais guère suivi dans la pratique au-delà d’un petit cercle d’amis qui fondèrent The H.G. Wells Society, plus tard rebaptisée Cosmopolis après avoir hésité sur The Open Conspiracy, d’après le titre d’un livre du maître, dans lequel ce dernier exposait les moyens à mettre en oeuvre pour la révolution mondiale. Wells était trop idéaliste sans doute, un des derniers utopistes, peut-être le dernier, et comme tel, complexe dans ses opinions, ses préférences, balancé entre le libéralisme anglais de son éducation et de son milieu, et attiré par des solutions autoritaires, rêvant d’une élite scientifique seule apte à diriger le monde. Il écrivait dans les années trente : « I am English by origin but I am an early World-Man and I live in exile from the community of my desires » [8]. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il contribua à la rédaction de la Charte Universelle des Droits de l’Homme, un dernier geste symbolique pour un écrivain qui avait fini par s’identifier pleinement avec l’histoire... Mais c’est un homme pessimiste qui s’éteignit, son dernier ouvrage portait le titre amer, de Mind at the End of Its Tether (L’Esprit au bout de son rouleau).

Rien n’est arrivé qui n’ait été prédit [9]
   D’où procède la vision wellsienne d’un Futur inévitablement condamné ?

  Initialement, des avancées de la Science et de l’observation désabusée du présent : évolution des espèces qui modèlera l’homme en une créature nouvelle; lois de la thermodynamique et du principe de l’Entropie qui conduisent l’Univers entier à l’extinction; “lutte pour la vie” qui justifie la guerre et la compétition à outrance. Mais le talent prophétique de l’écrivain plonge aussi dans l’Histoire; en particulier l’histoire romaine. Toute l’historiographie wellsienne, et sa Science-Fiction, sont liées à la vision du déclin impérial de Gibbon[10]. L’empire romain constituait pour Gibbon, et Wells, le paradigme de toutes les tentatives ultérieures d’établissement d’une hégémonie impériale[11]. Toutefois, à la différence de Gibbon, admiratif du modèle, Wells le trouvait détestable; et là où, en esprit des Lumières, le premier se complaisait dans l’état présent de la civilisation européenne, incapable de concevoir qu’une catastrophe du même ordre se reproduise un jour, le second savait, avant Paul Valéry, que les civilisations sont mortelles, et que les barbares sont à nos portes.

   En écrivant The Outline of History directement après la catastrophe de 1914-1918, Wells visait à supplanter les versions nationalistes étroites de l’histoire qui avaient menés les peuples d’Europe à la Grande Guerre, et à offrir au monde, une vision nouvelle du passé, car il ne peut y avoir de paix et de prospérité communes sans un fond commun d’idées historiques [12]. Le prospectiviste en se faisant historien des civilisations, concluait son ouvrage qui débutait avec l’origine de l’univers et de la vie, La Terre dans l’espace et dans le temps, par La prochaine phase de l’histoire du monde. Il y prophétisait la nécessité inéluctable d’élaborer un Etat Fédéral Mondial, sur les bases suivantes : une religion universelle qui transcendera toutes les autres, fondée sur le service de la science et de l’humanité; un système d’éducation universel et permanent; une organisation politique démocratique; une organisation économique où l’entreprise privée sera la servante de la communauté.

   Pour le grand historien des civilisations, Arnold Toynbee, les conséquences de la chute de l’empire romain se devinent en filigrane derrière le paysage contemporain : le modèle occidental des états-nations qui s’est répandu jusqu’aux confins de la terre, est l’héritier lointain du monde post-romain, désuni et fragmenté. Un état universel fondé sur la libre participation et la coopération, est peut-être la seule voie qui reste à l’humanité pour éviter le chaos généralisé [13].

Prediction is very difficult, especially about the future [14]
   Le rêve de Wells n’est pas mort.... mais l’histoire du siècle nous enseigne la méfiance vis-à-vis des utopies et des solutions universelles, qui par malheur deviennent totalitaires. Il est vrai que certains de ses propos inquiètent, même s’il les place dans la bouche de l’un de ses personnages, l’intolérable psychiatre, le Docteur Norbert : il nous faut établir une civilisation plus dure, plus forte, comme de l’acier autour du monde [15]. Mais le personnage à qui ses propos fascisants sont rapportés — le joueur de croquet, se sent comme l’invité aux noces du poème de Coleridge, happé par l’ivresse sauvage du Vieux Marin qui le force à écouter son récit d’épouvante et de culpabilité [16]. Ce n’est pas un hasard si la postérité littéraire de Wells comprend des anti-utopistes comme Eugène Zamiatine (Nous Autres, 1920), Aldous Huxley (Brave New World, 1931), Georges Orwell (Nineteen Eighty-four, 1949), mais aussi les “catastrophistes” anglais, John Wyndham, Fred Hoyle, Jim Ballard... La fiction se déploie avec aisance dans les paysages post-cataclysmiques; et il n’y a rien de plus dépassé en apparence, en cette fin de siècle, que les utopies et les promesses d’un âge d’or, alors que l’unité idéalisée du monde se dissout dans le complexe chaotique des interactions humaines. Et pourtant...

   Wells est-il démodé ?

   La critique contemporaine a parfois simplifié à outrance la perception du personnage, en opposant sa face “Mr. Hyde” brillante, qui éclate dans les romans d’anticipation, et son côté “Dr. Jekyll”, sérieux, terne, auteur de “futurologie” ou d’utopies. Mais d’emblée, Wells fut un auteur complexe, obsédé par une vision, et les conflits d’humeur qui traversent son œuvre ne renvoient pas à des conceptions opposées, optimiste ou pessimiste, du devenir. Wells était un écrivain, rien de plus, rien de moins; un prodigieux inventeur d’idées, un excellent raconteur d’histoires. Il est peut-être temps de redécouvrir le “voyant” derrière le bourgeois et de prêter l’oreille à son verbe oraculaire, même si c’est dans sa Science-Fiction que nous éprouvons le plus de plaisir[17]. Et parce que l’idéalisme du personnage perce à travers ses démonstrations les plus brumeuses, et que l’espérance est préférable à la désolation, on peut rêver de la guerre des mondes qui n’aura pas lieu. Là resplendit un monde “au delà du bien et du mal”; là, dans un univers parfaitement conscient de lui-même, la Vie arrive à ses fins. [18]


Citations (encarts)

Je sens, disait-il, qu’il y a quelque chose qui dure, un Etre de vie au sein duquel nous vivons et auquel se trouve intégré notre être, quelque chose qui a commencé il y a cinquante, peut-être cent millions d’années, et qui dure, sans s’interrompre, qui grandit, qui s’étend, vers des choses qui sont au-delà de nous, des choses qui nous justifient tous.
(A Story of the Days to Come, 1899 - Deux nouvelles d’anticipation, Aubier-Flammarion, Paris, 1973, p. 211)

L’histoire de l’humanité prend de plus en plus la forme d’une course entre l’éducation et la catastrophe.
(The Outline of History, 1920 - Esquisse de l’Histoire Universelle, Payot, Paris, 1925, p. 554)

Quelques-uns d’entre vous ont lu peut-être un livre qui s’appelle ‘La Guerre des Mondes’; j’ai oublié le nom de son auteur, ce doit être Jules Verne, Conan Doyle ou quelqu’un de ce genre.
(Star Begotten, 1939 - Enfants des étoiles, Folio, p. 45)

Un dictateur est un hors-la-loi. Il s’est mis hors la loi lui-même. Il existe et il vous dégrade par sa simple existence... Certainement, il vaut mieux tuer votre dictateur que de le laisser vous obliger à tuer d’autres hommes.
(Star Begotten, 1939 - Enfants des étoiles, Folio, p. 128)

Ils avaient l’habitude, dit Jésus... de se rassembler en foule autour de moi, comme ils se seraient rassemblés autour de n’importe quelle nouveauté, attendant bouche bée que je fasse quelques-uns de ces tours qu’ils appelaient des miracles.
(The Happy Corner, 1945 - Le Coin du Rêve, Editions des Deux Rives, Paris, 1946, p. 54)

La leçon la plus claire de l’Ecriture Sainte... c’est que depuis le commencement du monde, Dieu a su qu’il avait tout gâché et qu’il a dû tenter de sauver ce qu’il pouvait du naufrage de sa Création.
(The Happy Corner, 1945 - Le Coin du Rêve, Editions des Deux Rives, Paris, 1946, p. 81)

Lectures
   Etablir une bibliographie exhaustive de Wells relève de l’exploit : il a écrit, tous genres confondus, plus de cent trente volumes, et des milliers d’articles ! [19]
   La liste suivante se limite à quelques-unes de ses œuvres à avoir été traduites en français (scientific romances, utopies, nouvelles fantastiques).

Romans
La machine à explorer le temps (Folio)
L’île du docteur Moreau (Folio)
L’homme invisible (Folio)
La guerre des mondes (Folio)
Les premiers hommes dans la Lune (Folio)
Aux temps de la comète (Folio)
La guerre dans les airs (Folio)
La destruction libératrice (Gramma)
Le joueur de croquet (Folio)
Enfants des étoiles (Folio)

Nouvelles
Le pays des aveugles (Folio)
Effrois et fantasmagories (L’Imaginaire)
Récits d’anticipation (Mercure de France)
Deux récits d’anticipation (Aubier-Flammarion)
Le nouvel accélérateur (Mille et Une Nuits)

Sources
·    Brian Aldiss, Trillion Year Spree, The History of Science Fiction, Gollancz, London, 1986.
·    John Clute and Peter Nichols, The Encyclopedia of Science Fiction, St. Martin’s Griffin, NewYork, 1995.
·    Patrick Parrinder, Shadows of the Future - H.G. Wells, Science Fiction and Prophecy, Liverpool University Press, 1995.
·    Herbert Georges Wells, The Time Machine - The Centennial Edition (ed. John Lawton), Everyman, London, 1995.
·    Herbert Georges Wells, Esquisse de l’Histoire Universelle, Payot, Paris, 1925 (The Outline of History, 1920).
·    Herbert Georges Wells, Le coin du rêve, Editions des Deux Rives, Paris, 1946 (The Happy Corner, 1945)

Notes
[1] Heraclite, Fragment 92; in Les Penseurs grecs avant Socrate, Garnier-Flammarionn, 1964, p. 79
[2] Stephen J. Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie (1977), Pygmalion-Points Sciences, p. 53
[3] H.G. Wells, Thomas Henry Huxley, The Listener (1935); cité in The Time Machine, Centennial Edition, ed. John Lawton, Everyman, 1995, p. xxxii
[4] Paul Vallely, D’Adam ou du singe ? in Courrier International n°339, avril 1997
[5] Gregory Benford, La Fin de la Matière (1989), in Galaxies n° 5, été 1997, p.90
[6] Georges Pal, The Time Machine, Galaxy Films/MGM, 1960 avec Rod Taylor. On sait aussi tout l’intérêt que Wells portait à la bicyclette...
[7] Gregory Benford, Légendes de l’âge d’or (1995), in Galaxies n° 5, été 1997, p. 125
[8] H.G. Wells, H.G. Wells in Love, ed. G.P. Wells, Faber and Faber, London, 1984, cité in Patrick Parrinder, Shadows of the Future, Liverpool University Press, 1995, p. 81
[9] Hannah Arendt, Le système totalitaire (1951), Seuil 1972, p. 75
[10] Edward Gibbon, The Decline and Fall of the Roman Empire (1787) - An abridged version (ed. Dero A. Saunders), Penguin Classics, 1985
[11] Asimov est un des héritiers directs, avec le cycle de Foundation, de cette “tradition” littéraire.
[12] H. G. Wells, Esquisse de l’histoire universelle, Payot, 1925, p.7
[13] Arnold Toynbee, A Study of History - The One-Volume Edition Illustrated, Thames and Hudson, 1995, pp.316-318
[14] Niels Bohr, cité in Ian Stewart, Does God Play Dice?, Penguin Mathematics, 1997, p. 279
[15] H.G. Wells, Le joueur de croquet (1936), Folio, p. 113
[16] S.T. Coleridge, Le Dit du Vieux Marin (1798), un des grands poèmes les plus “allumés” de la littérature anglaise.
[17] Et celle-ci continue à inspirer les écrivains, tel Stephen Baxter avec The Time Ships, suite “autorisée” de The Time Machine, qui sera prochainement traduit chez Robert Laffont. Et les lecteurs d’applaudir !
[18] H.G. Wells, Le coin du rêve (1945), Editions des Deux-Rives, 1946, p. 94
[19] Voir le livre de Patrick Parrinder pour des sources bibliographiques détaillées.

Christo DATSO
Première parution : Ozone 7, octobre 1997
Mise en ligne : Métamorphoses de C., 16/01/2014





La peau de l’autre. Figures extraterrestres chez Ian McDonald

Auteur : Christo DATSO
Genre : essai
Edition : Galaxies 14, septembre 1999



Article
LA PEAU DE L’AUTRE - Figures extraterrestres chez Ian McDonald

Dossier sur l'écrivain de science-fiction britannique Ian McDonald (né en 1960)

I. La Machine à imaginer l’Autre
II. De la Conquête de l’Amérique aux Opéras du Ciel
III. Peau neuve pour les envahisseurs
IV. Immigrants nouvelle vague
V. Un point de Loi : l’ordre symbolique
VI. Au-delà du Principe d’Identité : le Sujet Divisé

I. La Machine à imaginer l’Autre

 L’extraterrestre représente une des interrogations fondamentales qui traversent la Science-Fiction, travaillée au corps de ses textes et de ses images par le thème de la différence, de l’altérité. 

 Qu’il s’agisse du Futur ou d’autres temps revisités, de Mondes Etrangers, de Créatures en tous genres, à travers n’importe lequel de ses thèmes, la Science-Fiction vise à troubler nos certitudes, à remettre en question, insidieusement, les fondements de certains concepts autour desquels s’articule notre vision du monde et de nous-mêmes. Elle cherche par l’épreuve des conjectures rationnelles à subvertir notre intelligence et notre imagination.

 L’altérité renvoie vite par un jeu de miroir et de redoublement à l’identité, l’Autre au Même ; l’Identique étant l’un des concepts fondamentaux de la pensée, cette quête de l’Autre occupera encore longtemps la Science-Fiction, littérature spéculaire et spéculative par excellence.

 A côté des mises en scènes stéréotypées, caricaturales, comme le monstre aux yeux pédonculés, et que l’on retrouve dès les origines, surtout dans la veine la plus populaire de la Science-Fiction, de nombreux textes mettent en perspective la condition humaine à travers la métaphore d’un contact étranger. La problématique identitaire, dans sa perspective personnelle, communautaire et humaine, constitue l’arrière-plan du thème de l’extraterrestre, sa pierre d’angle.

 Qui est cet “autre”, double mimétique ou inquiétant, parfois radicalement étranger, avec lequel nous sommes le plus souvent en situation de compétition, de guerre ? Qu’a-t-il à dire sur nous-mêmes que nous ne sachions déjà, et qui est tu ?

 Cette question est à envisager dans le choc de la rencontre, de la découverte et du dérangement, que l’autre provoque chez l’humain, et non pas dans la perspective d’un décor, même si l’extraterrestre en constitue la pièce maîtresse, créature intégrée dans un tout et indissociable de son contexte — comme par exemple dans Solaris de Stanislas Lem, où la planète et la créature, l’entité pensante, ne forment qu’un.


II. De la Conquête de l’Amérique aux Opéras du Ciel

 Pour entamer l’investigation des rencontres imaginaires d’humains et d’aliens, rien de tel qu’un regard rétrospectif sur l’histoire de nos civilisations, et en particulier sur la Conquête de l’Amérique. Cette histoire présente un caractère exemplaire, unique, un moment de bascule qui ne se reproduira plus jamais peut-être, à moins de rencontrer un jour pour de vrai des civilisations extraterrestres.

 Dans le fond, et c’est un rapprochement osé, la Science-Fiction qui est née sur le Vieux Continent, s’est épanouie dans le Nouveau Monde, parce que l’Amérique représente peut-être dans l’inconscient occidental, la part de l’Autre qui a été perdue à jamais, l’effet inattendu d’un manque, d’une absence, provoquée par le génocide de peuples entiers (Aztèques, Incas, Indiens des plaines).

 Que s’est-il passé à l’aube du seizième siècle, qui mérite de la sorte la mention d’histoire exemplaire ? Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, deux civilisations se rencontrent qui ignorent tout l’une de l’autre, jusqu’à leur existence, et la découverte — 1492, puis la conquête de l’Amérique, marquent le début de l’ère moderne, le moment où — comme l’écrit joliment Tzvetan Todorov, les hommes ont découvert la totalité dont ils font partie tandis que, jusqu’alors, ils formaient une partie sans tout (1). Le prix à payer pour la constitution de cette totalité et le passage à un monde fini, est énorme: pour les conquistadores espagnols, et plus généralement, pour tous les européens qui suivirent, la rencontre avec des étrangers dans un sens qui ne s’était jamais présenté avec autant de radicalité, débouche sur un des plus grands massacres de l’histoire (2). La question de l’autre comme extériorité est oblitérée, manquée, et la conscience occidentale n’en finit pas de proclamer la mort du sujet (3).

 La disparition des cultures amérindiennes ne fut pas un processus déterminé, le résultat d’un plan d’extermination appliqué à grande échelle, mais la conséquence d’un enchaînement effrayant, où comprendre conduit à prendre, et prendre à détruire (4), l’effet insoupçonné d’une différence culturelle — que Todorov soutient par l’analyse des sources historiques de la Conquête des Amériques, dans l’utilisation du langage et de façon plus générale, dans la manipulation des signes. Les Mayas et les Aztèques ont perdu la maîtrise de la communication. La parole des dieux est devenue inintelligible, ou alors ces dieux se sont tus. [...] Les Espagnols auraient-ils triomphé sur les Indiens à l’aide des signes? (5)Ce fut entre autre, dans la dimension performative du langage, celle de la manipulation d’autrui, que les conquistadores se révélèrent supérieurs aux Aztèques.

 Pour les philosophes analytiques anglais, parler une langue, c’est adopter un comportement, accomplir des actes de langage conformément à des règles complexes (6). J.L. Austin est le premier à avoir parlé des énoncés performatifs. Il s’agit d’énoncés de forme indicative (qui se présentent donc comme des descriptions d’événements), mais qui possèdent cette propriété que leur énonciation accomplit l’événement qu’ils décrivent. Par exemple : je te promets de venir, je t’ordonne, je te permets, je te congédie, je te conseille, je te baptise ... 

 Si l’on s’attache aux éléments purement militaires de la conquête, il y a un mystère : comment expliquer la victoire fulgurante des Espagnols, alors que Cortès entraînait avec lui quelques centaines d’hommes, sur le royaume de Moctezuma, qui disposait de plusieurs centaines de milliers de guerriers ? A un niveau très général, on dira que Cortès a su habilement profiter des dissensions existantes entre Indiens, rallier certains d’entre eux à sa cause; qu’il a pleinement exploité l’effet de surprise provoqué par son arrivée, et contribuer à renforcer les croyances des Aztèques qui le prenaient pour un dieu; on mettra également en lumière l’incompréhensible passivité de Moctezuma, sa résignation devant un sort qu’il semblait attendre; mais si l’attention est portée aux détails de cette histoire, comme le fait Todorov, c’est la question du langage et de la différence culturelle qui sautera aux yeux. Pour résumer son hypothèse, il existe deux grandes formes de communication, l’une entre l’homme et l’homme, l’autre entre l’homme et le monde; les Indiens cultivaient surtout celle-ci, les Espagnols celle-là. Et parce que Cortes avait compris que les signes et les mots sont une arme destinée à manipuler autrui les exemples abondent, à commencer par l’adroite utilisation des interprètes, alors que les Aztèques demeuraient soumis au dialogue avec leurs dieux, le résultat en fut une des conquêtes les plus rapides et les plus paradoxales de l’histoire.

 La capacité des Européens à comprendre les autres est peut-être un des traits caractéristiques de l’homme occidental, mais comprendre n’implique pas la sympathie à l’égard d’autrui, et dans le cas de la conquête de l’Amérique, c’est plutôt un jugement de valeur entièrement négatif sur les Indiens, qui accompagnait la connaissance des Européens. L’appétit du pouvoir et des richesses expliquent ensuite la disparition brutale des Indiens.

 La conquête de l’Amérique a une valeur d’exemple à ne pas suivre, de paradigme inversé, qui continue à préoccuper aujourd’hui encore le monde de la Science-Fiction américaine : Le fait que les peuples “civilisés” ont commis dans le passé des atrocités contres les peuples “non-civilisés”, et que certains le font encore, signifie-t-il que nous devrions renoncer pour toujours au désir de nous répandre dans l’espace ?... Je serais d’avis que nous devrions aller dans l’espace, et que la possibilité de contact avec d’autres espèces est une des raisons de le faire (7). 

 Le mélange de refus de l’autre et de curiosité qui accompagna la découverte de peuples étrangers, se trouve naturellement projeté dans l’imaginaire. Il n’est pas étonnant de constater qu’un grand nombre de récits de Science-Fiction qui ont posé la question de l’Autre, dès la fin du dix-neuvième siècle, ont illustrés cette attitude, reflet de l’impérialisme occidental, et enfermé dans des stéréotypes son image déformée jusqu’à l’absurde. L’alien présenté sous les traits d’un monstre, incarne le double angoissant, le reflet inversé du Moi; il devient celui dont la fonction est de conforter l’assurance de notre propre identité.

 Pourtant, ce qui n’aurait été qu’une variation moderne sur un vieux thème de la littérature fantastique — les histoires de doubles (8), devient quelque chose de nouveau, parce qu’il s’agit de la Science-Fiction, et qu’à côté du dégoût ou de la peur qu’inspirent ces “autres”, il y a l’idéal que la Science propose, la connaissance objective. A l’opposé du récit fantastique qui cherche à nous faire douter de nous-mêmes, et dont l’effet recherché est la peur, le récit de Science-Fiction naissant vise la maîtrise de l’inconnu, l’assertion de certitude au nom de la Science toute puissante; l’angoisse y est efficacement refoulée sous l’appareillage de la Raison et de ses avatars technologiques (9).

 C’est avec l’émancipation du genre de l’héritage populaire des pulps, dans les années quarante-cinquante, que le thème de l’alien comme envahisseur ou double mortifère de l’homme, a glissé vers les problèmes de communication, de relation entre “eux” et “nous”; l’accent s’est déplacé sur la critique sociale détournée, les problèmes de la religion, des mentalités, du sexe.


III. Peau neuve pour les envahisseurs

 Ian McDonald est parmi les écrivains actuels, un de ceux qui contribuent le plus au renouvellement des idées anciennes de la Science-Fiction. Sujet britannique résidant à Belfast, en Irlande du Nord, il publie depuis une dizaine d’années des textes élaborés, d’une grande richesse stylistique. Son premier roman, Desolation Road (1988 US), a été comparé aux Chroniques Martiennes mêlées à Cent ans de solitude, une plaisanterie limitée dans sa précision si on n’ajoute pas Cordwainer Smith à Ray Bradbury et Gabriel Garcia Marquez (10). Son œuvre la plus récente prend appui sur le thème classique de l’invasion de notre monde par des espèces étrangères, à travers le cycle des histoires consacrées aux “Shi’ans” d’une part, et dans le cycle de Chaga d’autre part (11). Seule une nouvelle, sur l’ensemble des deux cycles, a été traduite à ce jour en français (12).

 Le cycle de Chaga, dont un deuxième roman est à paraître, relève d’une Science-Fiction hantée de visions cosmiques et de transfigurations de l’espèce — les références à Arthur C. Clarke sont explicites; toutefois, l’art et la manière d’Ian McDonald transcendent les sources avouées. Cette invasion de la Terre par une forme de vie végétale (à défaut de l’identifier autrement), agit comme un amplificateur chaotique du dérèglement de la société.

 Le cycle des Shi’ans aborde de nombreux aspects de la problématique identitaire définie plus haut: qu’est-ce que l’homme ?, décliné du point de vue de l’identité biologique, nationale, familiale, sexuelle. Ce n’est pas tant au niveau thématique que l’auteur innove, en dépit que quelques trouvailles remarquable, qu’au niveau de la manière de travailler sa matière, de camper ses personnages ordinaires, de dire l’essentiel avec peu d’effets.


IV. Immigrants nouvelle vague

 A l’opposé de l’impersonnalité des formes de vie étrangère décrites dans Chaga — ou de “l’a-humanité” d’une Intelligence Cosmique qui tire les ficelles de l’évolution des espèces, les Shi’ans campés par Ian McDonald sont proches des humains (13), bien que fondamentalement différents.

 Dans un avenir immédiat, une flotte interstellaire en provenance d’un système situé à soixante années-lumière, se rapproche de la Terre. C’est l’expédition colonisatrice, issue d’une civilisation technologique, qui a plusieurs milliers d’années d’avance sur celle des hommes, les Shi’ans, peuple ancien parti à la conquête des étoiles. Il faut les admirer. Quatre-vingt huit vaisseaux interstellaires, huit millions de personnes, c’est toute la population de Londres... Ces types peuvent maîtriser les lois de base de l’univers. Ils auraient put nous chasser de chez nous, prendre la planète sans problème. Je l’ai entendu à la télé (14).

 Avec cette donnée de base, on imagine facilement des conséquences belliqueuses, un schéma usé par un siècle d’histoires d’envahisseurs; mais il n’en est rien, les Shi’ans se présentent plus en réfugiés demandant le droit d’immigration, qu’en conquérants. Et tout le basculement qu’Ian McDonald opère sur le cliché est là : bien qu’extraterrestres, les Shi’ans ne sont ni plus ni moins étrangers aux peuples de la Terre, que — par exemple, les pakistanais ou les chinois ne le sont pour les irlandais ou les londoniens de souche. C’est ce que nous aurions fait si nous étions arrivés chez eux, sur la planète-mère des Shi’ans; mais pas eux. Non, ils ont demandé. Ils ont négocié. Vous savez pourquoi ? Ils sont meilleurs que nous. C’est un fait (15).

 Parti d’une image forte de space opera, l’entièreté des récits qui composent le cycle Shi’an plonge dans le quotidien, parfois le plus plat, des banlieues d’aujourd’hui, dans l’analyse ethnographique ou l’enquête sociale des communautés d’immigrants, dont l’une est sans doute plus particulière que les autres, mais pas fondamentalement différente de l’ensemble des populations qui coexistent dans l’équilibre relatif des villes d’aujourd’hui. Mais Ian McDonald, en auteur de Science-Fiction, ne se contente pas de promener — comme Stendhal décrivant le travail du romancier, son miroir le long de la route; il tire les conséquences de l’étrangeté de ses créatures, ce qui vaut aux trois nouvelles et au roman du cycle, une qualité d’hyper-réalisme, paradoxalement tempéré de science.

 Evidemment — car c’est sans aucun doute l’élément le plus important, les Shi’ans n’ont pas la même sexualité que la nôtre. D’aspect physique général très proche de l’humain, ils s’en distinguent sur quelques points radicaux. Ainsi, il n’y a pas de distinction visible entre leurs sexes; un mâle ou une femelle shi’an se différencie au niveau phéromonal uniquement; le repérage de l’identité sexuelle se fonde sur l’odorat — sens considéré par eux comme le plus important, alors que c’est la vue qui domine l’espèce humaine. C’est l’odeur en premier. La vue ensuite, mais d’abord l’odeur. ADN étranger... Biochimie étrangère. Sueurs, transpirations et sécrétions étrangères... Ils ne sentent pas comme il faut, ne sentent pas humain, ne sentent pas comme nous (16).

 Ensuite, la différence sexuelle apparaît tardivement dans la vie d’un individu, les enfants n’ont pas d’identité perceptible, et les rapports sexuels sont réglés par le ballet des molécules à période fixe. Entre deux périodes annuelles d’activité intense, qu’ils appellent le kesh, les shi’ans sont chimiquement réfractaires à toute activité sexuelle. Enfin, et c’est un autre point capital, le viol est physiologiquement impossible chez eux, car le déclenchement de l’activité sexuelle du mâle est déterminé par la libération d’une hormone chez la femelle. Il n’y a donc pas dans leur structure familiale et sociale de notion de domination des hommes sur les femmes, car ce sont ces dernières qui “contrôlent” le désir de leurs partenaires, biologiquement parlant. Une autre conséquence importante en est l’absence quasi-complète d’agressivité chez les hommes, sauf en termes ritualisés, lors des danses qu’ils se livrent pour la séduction de leurs femmes en période de kesh. Ce peuple de chasseurs est fortement ancré dans des traditions, respectueux des lois et des clans de la communauté, et il cherche par dessus tout à protéger ses enfants.

 Ian McDonald se concentre sur les relations sociales, la psychologie et la physiologie des aliens; leur technologie très puissante n’apparaît qu’en arrière-plan — les vaisseaux de leur flotte restent en orbite autour de la Terre, et jamais comme un deus ex machina qui leur permet de se sauver d’une mauvaise situation.

 Considérés comme des immigrants d’un genre nouveau, les Shi’ans s’intègrent tant bien que mal dans la vie des communautés humaines. Les hommes doivent apprendre à communiquer avec ces étrangers, à commencer par le langage non-verbal, porteur de messages. Attention aux impairs ! Ne souris pas. Il est hostile de monter ses dents. Il soulève rapidement les sourcils (17).

 Tous les récits qui leur sont consacrés se déroulent à Londres ou Belfast, et le lecteur y découvre entre autres, des aliens livreurs de pizzas ou serveurs dans les bars. Ils vivent en ghettos et ne cachent pas leur différence. Passé le choc du Premier Contact avec une espèce extraterrestre, la société humaine s’est adaptée au nouvel état de fait. Il est même question d’accorder le droit de vote aux immigrés Shi’ans ! Mais à d’autres endroits, ceux ci se font agresser par des militants néo-nazis.

 Certains, plus que d’autres, se sentent attirés par les étrangers et tentent d’adopter leurs coutumes : langage, religion, travestissement, relations sexuelles — ce qui, dans ce dernier cas, est très mal vu et considéré comme une forme nouvelle de perversion. L’immense majorité des humains se sent finalement très peu concernée par tous ces changements. La vie continue pour monsieur et madame tout le monde.

 Cette banalisation de l’extraordinaire est fascinante dans l’écriture d’Ian McDonald, elle procure une densité de lecture rare, d’une clarté décapante, telle qu’un traitement plus conventionnel en Science-Fiction, ne l’aurait pas laissé filtré.

 Deux thèmes de lecture émergent de l’œuvre et pointent vers un dépassement de la problématique identitaire dans laquelle l’essentiel du questionnement sur  les aliens s’est trouvé enfermé jusqu’à présent : ceux de la Loi et de la Sexualité. A travers eux, Ian McDonald pose des questions comme : quelle est la valeur de l’impératif moral ? Que veut dire désirer l’autre ? Il aborde la question du sujet et du désir, comme une forme de réponse possible aux mirages de l’imaginaire et aux fantasmes identitaires bricolés par l’idéologie et dont la Science-Fiction est parfois le véhicule inavoué.

 La question de l’Autre serait-elle enfin posée d’une manière inédite dans une œuvre de Science-Fiction ?


V. Un point de Loi : l’ordre symbolique

 Dans la nouvelle The Undifferentiated Object of Desire, une femme Shi’an, victime d’un viol collectif perpétré par cinq individus, cherche à défendre ses droits et engage un avocat pour la représenter en justice. Les avocats des agresseurs arrivent à faire tomber l’allégation de viol, sous le prétexte que la femme Shi’an était “consentante”, émissions de phéromones à l’appui, résultat de son état d’oestrus — le kesh, et que donc, les hommes ont été attirés par elle, et ne sont pas responsables de leur état.

 Dans le futur proche décrit par l’auteur, la loi sera de plus en plus informatisée, et les décisions des cours se plieront d’autant plus facilement aux données de la jurisprudence enfouie dans les bases logicielles, que les problèmes posés relèveront d’une technique complexe.

 C’est alors que la loi des Shi’ans entre en scène. La victime s’adresse à son avocat: Tu me dois justice. Chez nous, l’avocat et le client ont une relation; l’avocat promet de chercher justice même si cela doit prendre du temps, peu importe le prix. Parfois toute sa vie. Tu me dois justice, et tu dois parler pour moi. Dans notre loi, la victime a le droit de nommer ses agresseurs, elle a le droit de parler.

 Mais que peut la justice si la Loi est aveugle ou sourde ? Ce que la loi ne reconnaît pas, elle ne peut le protéger. C’est pourquoi, les faits concernant les particularités de la sexualité des Shi’ans, sont portés pour la première fois, à la connaissance du monde entier. Et la plaidoirie finale de l’avocat de la victime, qui emportera la décision, est terrible : On dit que personne n’a jamais inventé un nouveau péché. Nos péchés et nos maux ont toujours fait partie de nous. Mais vous êtes appelés ici se soir pour témoigner d’une chose terrible et unique : la naissance d’un nouveau péché. Vous allez dire que le viol n’est pas un nouveau péché... mais je vais vous montrer que c’était une violation nouvelle et terrible, pas seulement de ma cliente, mais de son peuple tout entier.

 La justice est rendue en faveur des Shi’ans à la fin du texte, pourtant, l’avocat s’éloigne pour admirer la beauté de la pluie, car ce ne sont que des mots. L’Etranger acquiert droit de cité, devient citoyen ou sujet, à partir du moment où il est connu pour ce qu’il est, et donc reconnu aux yeux des autres. Qu’est-ce que cela veut dire ?

 La Loi qui fonde l’ordre symbolique définit qui est dans la communauté, sous le régime de la Loi, et qui est en-dehors. En s’installant sur Terre, les Shi’ans ont dû se faire accepter comme une catégorie d’êtres conscients, voire comme des “humains”, pour bénéficier des mêmes droits qu’eux. Et ce n’est pas tant la définition de l’identité Shi’an qui est problématique — c’est une affaire de connaissance et de science, que celle sur laquelle nous nous appuyons lorsque nous évoquons “l’Etre Humain”, car un des fondements de notre identité relève du discours, voire mieux, est produit par un certain type de discours. Sans remonter jusqu’à Saint Paul, qui souligne l’égalité et l’universalité de l’homme Il n’y a plus ni Juif ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus ni homme ni femme; car vous n’êtes tous qu’une personne dans le Christ Jésus (18)mais pour le réaliser dans l’après-monde, les fondements philosophiques des Droits de l’Homme reposent notamment sur le concept de l’homme abstrait et universel, du citoyen membre d’une communauté politique (19). L’homme vaut par ce qu’il est homme, c’est-à-dire un animal parlant; non parce qu’il est catholique, protestant, espagnol, indien, etc ; et lorsque “l’homme” inclut des membres d’une autre espèce, êtres doués de parole et de raison, il n’y a aucune raison de refuser à ces nouveaux membres les mêmes droits accordés à tous les autres.

 Ian McDonald montre par le biais de la fiction, l’efficience de l’universalité du concept des Droits de l’Homme. En philosophe inavoué, il se demande si l’identité n’apparaît pas comme le fait majeur du langage (20). Si ce postulat est accepté dans les rapports entre groupes humains différents, (ou entre terriens et shi’ans), l’identité communautaire — cet agrégat d’influences liées au sol, à l’histoire, la race, la religion, la culture etc... — finit par s’effacer pour laisser place à la reconnaissance de chacun, être différent de tous les autres, au sein d’une loi universelle. L’estime de soi et de l’autre remplace la confrontation des groupes, avec une devise qui pourrait s’énoncer : « tous unis, tous différents ».

 Ce n’est pas un hasard si dans son roman Sacrifice of Fools, il met également en scène un avocat dévoué à la cause des Shi’ans. Cela lui donne l’occasion de développer une réflexion originale sur la Loi, les institutions qui s’y rattachent, et les déviances par rapport à celle-ci. Ce thème apparaît comme une structure profonde de toute son oeuvre. On le retrouve également dans la nouvelle Legitimate Targets, dont le héros est un ancien terroriste « repenti » de l’I.R.A.


VI. Au-delà du Principe d’Identité : le Sujet Divisé

 La nouvelle Frooks (21) est l’illustration parfaite d’une théorie du fétichisme. La sexualité des étrangers fascine et répugne. Ce mélange classique conduit quelques terriens à s’aventurer sur les bords d’un gouffre, d’une perversion nouvelle.

 Les Shi’ans ont amenés avec eux l’objet d’un désir assez radical, et celui qui y succombe est stigmatisé du terme de frook. C’est ce qui arrive au narrateur, novice en la matière, qui se rend pour la première fois dans un club “spécial”, où il espère assouvir sa passion. Juste avant d’y entrer, il voit le boucher chinois sortir un plateau de canards rôtis à suspendre dans la vitrine éclairée. Quelque chose se brouillait au creux de mon estomac. De la viande rouge et dansante. Voila tout ce que le boucher chinois était en train d’accrocher. D’emblée, la perception du club se révèle décevante : Cela faisait miteux sous l’éclairage. Tout avait l’air miteux, même les peintures murales représentant des étoiles, des galaxies et des planètes. A la question du barman qui lui demande s’il ne s’est pas trompé d’endroit, il dépose sur le comptoir le magazine acheté au kiosque, où il avait été regardé d’un drôle d’air, avec les courbes lisses d’une chair ocre brun en couverture. Dans la soirée, il rencontre son premier Shi’an : j’ai vu sa peau, rougre brique et lisse, comme les plus fines des poteries, mais n’étant pas familier avec leur langage non-verbal, son sourire le fait fuir. Plus tard, il se retrouve chez l’un d’entre eux. Il repense à sa sexualité, qu’il compare à la mince ligne rouge de mon état de frook. La prise de conscience de son “anormalité” avait conduit progressivement sa vie amoureuse au désastre : j’ai fantasmé sur les bustes étrusques en terre cuite, sur les setters roux, et sur la douceur des cache-sexe en lycra écarlate. Et alors qu’il est persuadé de bientôt passer à l’acte, il demande à son partenaire s’il est un mâle ou une femelle... Ce qu’il découvre dans un moment d’intense panique, c’est que l’objet de son désir n’est, littéralement, qu’un masque, qu’une deuxième peau, artificielle, rajoutée sur une peau humaine, trop humaine. Deux yeux humains me regardaient. Son « partenaire » malheureux, dépouillé des attributs qui le rendaient si désirable, s’étonne à son tour de la méprise du narrateur : je croyais que vous saviez de quel genre de Club il s’agissait. Ni l’un, ni l’autre n’obtiennent finalement ce qu’ils désiraient le plus, vouloir être avec eux, ou vouloir être comme eux. Mais on peut malgré tout éprouver du plaisir dans la perte, ou à cause d’elle. En effet, les Shi’ans n’ont que quatre doigts à la main ; pour se faire passer pour l’un d’entre eux, les frooks qui poussent leur désir jusqu’à l’identification complète avec les Autres, sont obligés de se faire mutiler. Et c’est justement ce stigmate, ce signe d’une déchirure intime, que le narrateur porte à ses lèvres et embrasse à la fin. C’est très bon, dira-t-il.

 La question de la sexualité, de l’identité sexuelle et du rapport sexuel, se pose dans Frooks avec une acuité rarement atteinte. Ian McDonald montre les ravages opérés chez les humains par le fétichisme qui a pris les Shi’ans pour objet; et le tour de force du texte consiste à en démonter le mécanisme, au sens psychanalytique du terme, avec le déni de la réalité et le clivage psychique qui l’accompagnent (22). Mais il y a plus. Par exemple, La main gauche de la nuit d’Ursula K. Le Guin aborda la question sexuelle dans une optique anthropologique. Là où Le Guin s’intéressait aux mœurs d’une race d’hermaphrodites qui changent de sexe comme la nature change de saison, ce qui est finalement presque compréhensible pour nous — après tout ce n’est jamais qu’un sexe, puis l’autre qui est assumé par un individu, Ian McDonald s’adresse à notre incapacité psychique à nous situer comme être de mâle ou être de femelle (23). C’est la question de la sexuation, dans ce qu’elle comporte d’à-priori mutuellement exclusif et de différence des sexes, qui saisit le narrateur d’étonnement. Des opérateurs quasi-logiques sont à l’œuvre; c’est au ras de mots qu’il faut les prendre. Etre l’un ou l’autre, il y a un exclu, une perte. Toute la problématique de la castration et du complexe d’Œdipe de Freud se retrouve là.

 Si le narrateur de Frooks apprends bien quelque vérité, là aussi sous forme de plaisanterie involontaire, c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel (24). C’est une façon de dire que ce rapport n’est pas une opération arithmétique; mieux, qu’il est incommensurable; tout comme le sont les distances infinies qui séparent le pauvre frook des étoiles, des Shi’ans, de l’objet de son désir, et de lui-même. Ce que sa perversion met en évidence, c’est que la sexualité est une affaire de surfaces et de bords, une question de peaux et de découpes, de symboles et de masques : un problème de lieux, d’où le sujet sort profondément divisé d’avec lui-même, barré d’un trait différentiel, qu’on appelle castration ou manque. Et pourtant, il y trouve encore du plaisir, du sens, fut-il de l’ordre du fantasme plutôt que de l’acte.

 Sexualité et langage, c’est le noyau dur de la création science-fictionnelle d’Ian McDonald.

 Là où les nouvelles abordent le sujet par tranches, par incursions rapides dans l’inexploré, son roman Sacrifice of Fools, s’y établit en pays conquis. Se dérobant derrière la structure d’un polar, le roman a pour objet principal cette question de la sexualité et du langage, doublement articulée à la problématique identitaire. Polar, le roman l’est indubitablement. Toute l’action est concentrée sur quelques journées rapides, à Belfast; il est trempé de violence et d’intrigue d’un bout à l’autre. L’avocat Andy Gillespie est entraîné malgré lui sur la piste d’un meurtrier en série qui sème sa route de cadavres Shi’ans ou humains. Est-ce que ce sont les vieux démons de l’Irlande du Nord à peine pacifiée, les milices paramilitaires, les Catholiques, les Protestants ? Quels rôles jouent les Communautés Shi’ans elles-mêmes ?

 Ian McDonald dévoile à un moment capital du récit, un fait majeur concernant les Shi’ans : leur langage, le Narha, est double; il est lié à leur sexualité, avec une part “froide”, et une autre part “chaude”. Elles sont différentes l’une de l’autre par exemple, il n’y a que le genre neutre en Narha froid; par contre, les mots sont masculins ou féminins en Narha chaud. Le Narha froid est parlé pendant les phases de rémission sexuelle, et le Narha chaud en périodes de kesh. Ce sont deux langues distinctes, vocabulaire, syntaxe, et les individus basculent de l’une à l’autre en fonction de l’état de leurs hormones.

 L’acquisition du langage chez l’être humain dépend de l’existence de structures cérébrales appropriées, et de l’exposition précoce à une langue. Chez les Shi’ans, un élément s’y ajoute, la langue se transmet également de l’adulte à l’enfant par des agents chimiques, véhiculés par la salive ou le lait maternel. Le narrateur est ainsi très surpris d’apprendre qu’il ne connaissait que la moitié du langage Shi’an. Il demande à une étrangère :
 ‘Comment est-ce que j’apprend le Narha Chaud ?’
 ‘A partir de moi’. [...]
 ‘Comment ?’
 ‘Comme un enfant.’  (25)
 Il se voit alors proposer le sein, d’où il tête la part manquante du langage... Cette idée géniale est le raccourci brillant que la licence poétique autorise, de sèches théories académiques.

 La théorie freudienne justement, a contribué à notre perception d’un sujet divisé entre instances psychiques (26). La théorie lacanienne en a tiré certaines conséquences, notamment que le sujet, parce qu’il est divisé, est soumis à l’aliénation, au désir de l’autre, et qu’il n’a pas d’être propre, qu’il n’existe que par le langage. Lacan insiste également beaucoup sur le fait qu’il ne faut pas confondre le Sujet avec le Moi, qui est une construction imaginaire, tirée de l’image au miroir, opposé à l’image de nos semblables, et source de dérives narcissiques ou paranoïdes.

 Les Shi’ans incarnent cette division essentielle qui coupe à travers corps et langages. Les humains qui s’en approchent de trop près en sortent eux-mêmes profondément divisés, les frooks par exemple, ou enrichis, tel le narrateur de Sacrifice of Fools; d’autres maintiennent leurs distances, et leurs préjugés, source de haine raciale.

 Les figures de l’extraterrestre dans l’œuvre d’Ian McDonald, apportent une réponse originale à la question de l’Autre. Trop souvent, la Science-Fiction s’est contenté de décliner l’alien dans le registre de l’identique, du semblant, fut-il inversé monstrueusement, ou alors dans l’altérité la plus radicale et incompréhensible. Mais dans un cas comme dans l’autre, la rencontre véritable est manquée. Les extraterrestres mis en scène par Ian McDonald produisent du sens, ils nous renvoient à nos propres déchirures communautaires et aux failles de nos désirs.

 Que veut dire rencontrer l’autre ? L’autre dont le corps, la peau même, présente des signes étranges, inquiétants peut-être ? L’autre qui n’est qu’une peau, que l’on désire caresser ou lacérer. Les signes que nous ne comprenons pas en sa présence, lents clignements des yeux, odeurs entêtantes, couleur de la peau ou des cheveux, peuvent nous faire fuir, ou au contraire exciter notre curiosité, notre désir d’en savoir d’avantage. Ian McDonald nous rappelle que rencontrer l’autre, c’est traverser la peau et les apparences pour accéder à la parole.


Notes

(1) Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique : la question de l’Autre, Seuil, 1982.
(2) on estime à plus de 90% la destruction de la population des Amériques au milieu du seizième siècle.
(3) Avant d’en arriver là, il y eut ces temps forts de la pensée occidentale que constitua la découverte du cogito par Descartes et la critique du sujet par Kant. Lire l’article de Jocelyn Benoist La Subjectivité, in Notions de Philosophie, tome II op. cit.
(4)  T. Todorov, op. cit., p. 133
(5)  T. Todorov, op. cit., pp. 67-68
(6)  Parmi les plus importants de ces philosophes analytiques : John L. Austin, Quand dire, c’est faire (How to do Things with Words, 1962), Seuil - L’ordre philosophique, 1970; John R. Searle, Les actes de langage (Speech Acts, 1969), Hermann, 1972.
(7) Stanley Schmidt, New attitutes for new frontiers, Editorial, Analog, june 1997.
(8) Jacques Goimard et Roland Stragliati, Histoires de Doubles, in La Grande Anthologie du Fantastique, Presses-Pocket n° 1465, 1977.
(9) voir l’excellente analyse que Roger Bozzetto applique au Horla de Maupassant : Le texte hanté, in Guy de Maupassant, Les Horlas, Babel Actes Sud, 1995; où il montre les liens et les ruptures du fantastique traditionnel avec la thématique de l’aliénation du double, d’une part, et d’autre part avec le merveilleux scientifique d’un Rosny aîné ou d’un H.G. Wells, annonciateurs de notre Science-Fiction moderne.
(10) Clute and Nichols, op. cit.
(11) Ian McDonald Information Page (Internet)
http://www.lysator.liu.se/˜unicorn/mcdonald/ian_mcdonald.htm

Shi’an Stories
• The Undifferentiated Object of Desire, Asimov’s Science Fiction Magazine, June 1993.
• Legitimate Targets, New Worlds 4 (David Garnett ed.), 1994.
• Frooks, Interzone, October 1995 (trad. fr. in CyberDreams 07, DLM Editions, Juin 1996).
• Sacrifice of Fools, Gollancz, London, 1996.
 Chaga Stories
• Toward Kilimanjaro, Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine, August 1990
• Chaga, Gollancz, London, 1995 (US - Evolution’s Shore, Bantam Spectra 1995, Paperback, 1997).
• Kirinya, scheduled for January 1998.
(12) Ian McDonald a publié onze livres, dont trois seulement traduits en français : une lacune à combler !
• Desolation Road, R. Laffont, 1989 (Livre de Poche, n° 7168, 1994).
• Etat de Rêve, R. Laffont, 1990 (Empire Dreams, 1988,  nouvelles).
• Nécroville, J’ai Lu, 1996 (US - Terminal Café, 1994).
(13) Ian McDonald utilise deux orthographes : Shi’an, dans ses premiers textes et Shian, dans les textes plus récents. J’ai choisi d’utiliser systématiquement la première épellation, car, comme le dit un personnage de “Legitimate Targets” : On prononce Shi’an.Quelque chose à voir avec l’aspect double de leur sexualité.
(14) The Undifferentiated Object of Desire.
(15)  ibid.
(16)  ibid.
(17)  ibid.
(18)  Saint Paul, Epître aux Galates, III, 28
(19) lire avec profit la discussion sur l’origine des Déclarations Américaine et Française, dans l’article de Jean-François Kervéga, Les Droits de l’Homme, in Notions de Philosophie, tome II op. cit.
 (20) P. Guenancia, op. cit.
 (21) terme à peu près intraduisible, qui tient, à mon avis, de frog (grenouille), spook (fantôme) et freak (monstre).
 (22) Ce sont là les mécanismes des perversions en général, mis en évidence par Sigmund Freud, et résumés dans un article de 1927 : Le fétichisme, in La vie sexuelle, PUF, 1969
 (23) d’après la formule à l’emporte-pièce de Jacques Lacan, in Le Séminaire livre XI - Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 186.
 (24) comme le disait Lacan, une fois de plus sous une forme énigmatique qui a fait couler beaucoup d’encre, dans Le Séminaire livre XX - Encore, Seuil, 1975, p. 
 (25) Sacrifice of Fools.
 (26) La première topique de 1900, développée dans le Chapitre VII de L’interprétation des rêves, PUF, avec la distinction classique du Conscient, Préconscient et de l’Inconscient. La seconde topique de 1923, dans l’article Le Moi et le ça, in Essais de Psychanalyse, Payot.



Christo DATSO
Première parution : Galaxies 14, septembre 1999
Mise en ligne : Métamorphoses de C.,  31/07/2013





Bibliographie de Ian McDonald

Auteur : Christo DATSO
Genre : bibliographie
Edition : Galaxies 14, septembre 1999

1. Livres
1988 Desolation Road (roman, trad. fr. Désolation Road, Robert Laffont)
1988 Empire Dreams (recueil de nouvelles, trad. fr. Etat de rêve, Robert Laffont)
1989 Out on Blue Six (roman)
1991 King of Morning, Queen of Day (roman)
1992 Speaking in Tongues (recueil de nouvelles)
1992 Hearts, Hands and Voices (recueil de nouvelles, édition américaine : The Broken Land)
1992 Kling, Klang, Klatch (bande dessinée en collaboration avec David Lyttleton
1994 Necroville (roman, édition américaine : Terminal café, trad. fr. Nécroville, J’ai Lu)
1994 Scissors Cut Paper Wrap Stone (novella)
1995 Chaga (roman, édition américaine : Evolution’s Shore)
1996 Sacrifice of Fools
1998 Kirinya

2. Nouvelles parues isolément en français
1994 My father’s son  (Le fils de mon père, dans Le cycle des légendes, Pocket n°5597)
1995 Frooks (Frooks, CyberDreams 07)
1997 After Kerry (à paraître dans Galaxies)
1998 The Days of Solomon Gursky (Les travaux et les jours de Solomon Gursky Galaxies 14)

Note : bibliographie arrêtée en 1999

Christo DATSO
Première parution : Galaxies 14, septembre 1999




Table chronologique


1995
Baby Brain, Greg EGAN, Icarus
Notre-Dame de Tchernobyl, Greg EGAN, Icarus

1996
Notre-Dame de Tchernobyl, Greg EGAN, KWS 21-22, 09/96
CyberDreams 07 : Rencontres cosmiques, Francis VALERY, KWS 21-22, 09/96
L’homme des jeux, Iain M. BANKS, Icarus

1997
Mars la bleue, Kim Stanley ROBINSON, Ozone 5, 03/97
L’homme des jeux, Iain M. BANKS, KWS 23, 04/97
L’état des arts, Iain M. BANKS, KWS 23, 04/97
CyberDreams 08 : Les mondes d’à-côté, Francis VALERY, KWS 23, 04/97
CyberDreams 09 : Société sens dessus-dessous, Francis VALERY, KWS 23, 04/97
Endymion, Dan SIMMONS, KWS 24-25, 06/97
La machine à différences, William GIBSON & Bruce STERLING, KWS 24-25, 06/97
Requiem pour Philip K. Dick, Michaël BISHOP, Ozone 6, 06/97
Axiomatique, Greg EGAN, KWS 26, 11/97
Chaga, Ian McDONALD, KWS 26, 11/97
BALZAC, LOVECRAFT, Jean RAY, Jack LONDON, Barbara SADOUL (éd.), KWS 26, 11/97
Le faiseur de veuves, Mike RESNICK, KWS 27, 12/97
Le Disque rayé, Kurt STEINER, Ozone 7, 12/97
La guerre des mondes n’aura pas lieu, Christo DATSO, Ozone 7, 12/97

1998
Dans les replis du temps, Kate ATKINSON, KWS 28, 05/98

1999
L'Âge de diamant, Neal STEPHENSON, Galaxies 12, 03/99
Le Problème de Turing, Harry HARRISON & Marvin MINSKY, Galaxies 12, 03/99
Les Vaisseaux du temps, Stephen BAXTER, Galaxies 12, 03/99
Babylon Babies, Maurice G. DANTEC, Galaxies 13, 06/99
Derrière l'écran, Richard MATHESON, Galaxies 13, 06/99
Le Voile de l'espace, Robert REED, Galaxies 13, 06/99
L'Homme qui rétrécit, Richard MATHESON, Galaxies 14, 09/99
La Lune et le roi-soleil, Vonda N. McINTYRE (mai 1999)
La peau de l’autre : figures extraterrestres chez Ian McDONALD, Christo DATSO, Galaxies 14
Voyage - 2, Stephen BAXTER, Galaxies 15, 12/99


Par publications

Icarus/Noosfere
1995/Baby Brain, Greg Egan
1995/Notre-Dame de Tchernobyl, Greg Egan
1995/L’homme des jeux, Iain M. Banks

KWS/Quarante-Deux
KWS 21-22/Notre-Dame de Tchernobyl, Greg Egan, septembre 1996
KWS 21-22/CyberDreams 07 – 1, Francis Valéry, septembre 1996
KWS 23/L'État des arts, Iain M. Banks, avril 1997
KWS 23/L'Homme des jeux, Iain M. Banks, avril 1997
KWS 23/CyberDreams 08 & 09, Francis Valéry, avril 1997
KWS 24-25/Endymion, Dan Simmons, juin 1997
KWS 24-25/La Machine à différences, Gibson & Sterling, juin 1997
KWS 26/Axiomatique – 1, Greg Egan, novembre 1997
KWS 26/Lectures pressées (la Dimension Fantastique), Jacques Sadoul, novembre 1997
KWS 26/Chaga, Ian McDonald, novembre 1997
KWS 27/le Faiseur de veuves, Mike Resnick, décembre 1997
KWS 28/Dans les replis du temps, Kate Atkinson, mai 1998
KWS 28/L'Énigme de l'univers, Greg Egan, mai 1998

Ozone/Noosfere
Ozone 5/ Mars la Bleue, Kim Stanley Robinson, mars 1997
Ozone 6/ Requiem pour Philip K. Dick, Michaël Bishop, juillet 1997
Ozone 7/ Le disque rayé, Kurt Steiner, octobre 1997

Galaxies/Noosfere
Galaxies 12/Les vaisseaux du temps, Stephen Baxter, mars 1999
Galaxies 12/L’âge de diamant, Neal Stephenson, mars 1999
Galaxies 13/Babylon Babies, Maurice G. Dantec, juin 1999
Galaxies 13/Derrière l’écran, Richard Matheson, juin 1999
Galaxies 13/Le voile de l’espace, Robert Reed, juin 1999
Galaxies 14/L’homme qui rétrécit, Richard Matheson, septembre 1999
Galaxies 15/Voyage – 2, Stephen Baxter, décembre 1999

Métamorphoses de C.
08-05-2012/Baby Brain, Greg Egan
08-05-2012/Notre-Dame de Tchernobyl (I), Greg Egan
08-05-2012/Requiem pour Philip K. Dick, Michaël Bishop
31-07-2013/La peau de l’autre. Figures extraterrestres chez Ian McDonald, Christo Datso
16-01-2014/La guerre des mondes n’aura pas lieu. HG Wells un siècle plus tard, Christo Datso
17-01-2014/Les Vaisseaux du temps, Stephen Baxter
22-02-2014/L’homme des jeux (I), Iain M. Banks
20-03-2014/L’homme des jeux (II), Iain M. Banks



Index des auteurs chroniqués




Alain LE BUSSY, 26
Brian STABLEFORD, 24
Christo DATSO, 65, 72, 85
Dan SIMMONS, 27
F. PAUL DOSTER, 11
Francis VALERY, 8, 21, 24
Greg EGAN, 3, 4, 6, 33, 47
Gregory BENFORD et David BRIN, 23
Harry HARRISON & Marvin MINSKY, 50
Herbert Georges WELLS, 65
Iain M. BANKS, 12, 15, 19
Ian McDONALD, 9, 35, 72, 85
Jack DEIGHTON, 10
Jean-Jacques GIRARDOT, 26
Jerry OLTION, 10
Kate ATKINSON, 44
Kim NEWMAN, 22
Kim Stanley ROBINSON, 14
Kurt STEINER, 43
Martha SOUKUP, 25
Maurice G. DANTEC, 54
Michael BISHOP, 32
Mike RESNICK, 42
Neal STEPHENSON, 49
Paul DI FILIPPO, 25
Richard MATHESON, 56, 59
Robert REED, 58
Roland C. WAGNER, 23
Stephen BAXTER, 52, 63
Vonda N. McINTYRE, 61
William GIBSON & Bruce STERLING, 29





FIN

échantillon (avec intrus)