Moïra (Fragment)

Le conteur s’est dressé sur le vieux siège en bois grinçant posé au milieu du pub où l’audience fait cercle. Il déclame de la voix forte qui nous a subjugués pendant un long moment la conclusion de sa version très personnelle de la Ballade du Vieux Marin qui mêle Coleridge à des réminiscences antiques:

Et le Vieux Marin dit :

Elle est la fille du vent râpeux, elle hante les vertes collines d’Irlande, elle est ma femme ma déesse ma souffrance, son nom est porteur d’effroi d’épées de têtes tranchées, elle sème le sable noir des cauchemars dans la tête des enfants. Les fleurs hésitent, les corolles se replient, le printemps recule devant le dernier assaut de l’hiver mêlé aux promesses d’îles et d’azur des golfes lointains.
Elle est la fille du dieu du vent cruel qui se lève en tempête et soulève les bateaux. Le sang ruisselle des nuages à flots orangés lumineux lorsqu’elle chante et son chant m’a rattrapé pendant que je traversais l’océan perdu dans un rêve de pierre et m’a réveillé. Je suis de retour chez moi avec mes amis les elfes, leprechauns et hobbits des rivages rieurs, et nous chantons tous en chœur maintenant : elle est ma femme ma déesse ma souffrance… 

And old sailor said: 

she was my wife
she became cursed after a while
after I lost my ship
for all my sins she expired.

« C’est une histoire bien triste » disent les enfants qui ont écouté ; leurs parents fument tranquillement l’herbe à pipe dans les coins patinés de ce pub du Connemara. Old Paddy invite le conteur à partager quelques Guinness au comptoir avec les habitués. Trois musiciens s’installent à leur tour au milieu du pub, violons et tambourin et l’ambiance repart sur une gigue de tous les diables. Les gens se lèvent spontanément et dansent en tapant du pied, les bottines à talons durs claquent sur le bois. L’ambiance est joyeuse. Le conteur et sa triste ballade sont déjà loin. Amuser à se faire peur et puis rire, danser, écouter de la poésie, c’est une soirée presque ordinaire chez Old Paddy, sauf que pour moi, cela ne prend pas aujourd’hui, je reste caché dans un coin du pub, mon carnet ouvert, l’inspiration ne vient pas, à peine y ai-je griffonné quelques phrases. Mes pensées dérivent vers le passé, quoi de plus normal, c’est ici que je rencontrai Moïra pour la première fois, dans un autre temps, une autre vie. Moïra ma femme ma déesse …

Commentaires

  1. Je n'ai jamais autant voyagé que dans les histoires d'Hugo Pratt. Il y avait dans "Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine" une Moira Banshee émouvante, égarée dans les faux semblants du courage, de l'amour et de la trahison...

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    1. Oui, dans l'album 'Les Celtiques', j'avais complètement oublié... Une belle histoire que je viens de relire. J'ai rédigé ce conte 'Moïra' d'une traite la semaine passée, maintenant je revois un peu les morceaux et les mets en ligne, il y a eu un nouveau post aujourd'hui. A la fin j'expliquerai l'origine du texte. Nous pourrons toujours commenter à propos du lien possible et inconscient avec la Banshee d'Hugo Pratt...

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