Moïra (suite)

… Elle chantait une douce mélopée accompagnée de la harpe celtique ; le feu craquait dans la cheminée, le vent soufflait fort, rude et râpeux, les paroles en gaélique produisaient un curieux effet sur moi, je ne le parlais plus, pourtant j’en avais été bercé dans ma petite enfance, je le comprenais à peine et ce langage avait pour lui la puissance des commencements du monde, j’y tenais ma vocation de poète. Moïra chantait :

Lá na mara
Lá na mara nó rabharta
Guth na dtonnta a leanadh

(The day of the sea
The day of the sea or
of the high tides)

A ce moment quelqu’un ouvrit la porte, le vent entra si brutalement dans le pub qu’il éteignit d’un coup toutes les chandelles. Moïra poursuivit le chant de sa belle voix liquide d’où de petits poissons argentés jaillissaient, notes grêles et vives…

Lá na mara nó lom trá
Lá na mara nó rabharta
Lá an ghainimh, lom trá
Lá an ghainimh

 L’audience l’écoutait très calme. J’étais subjugué. Old Paddy rallumait quelques bougies. Une paire d'yeux verts croisa un instant mon regard dans la pénombre, deux prunelles aussi profondes que les eaux du lac. « Mon dieu, me suis-je dit, mais je me damnerais pour ces yeux là… ». Le regard de Moïra telle une flamme verte m’a brûlé l’esprit. Fallait-il que je sois subjugué pour mon malheur par tant de douceur ?

Car hélas, Moïra n’est plus, un hiver mauvais se levait des forêts de Germanie, l’ombre des vieilles divinités jalouses s’étendrait sur nous, sur elle…

Pendant la pause je l'invitai à ma table ; petite, vigoureuse, Moïra s'installa sans complexe et but d’une traite la pinte de l’onctueuse bière noire que je lui présentai, la déposa et parti d’un franc rire communicatif, ses dents blanches bien découpées, l’ornement d’une belle fleur rouge volubile qui m’entretint le temps d’une brève conversation des choses qui tenaient à mon cœur. « Nous nous reverrons demain soir, me dit-elle, si tu veux ». Le concert repris de plus belle…
Je revis Moïra les jours suivants, et tous les soirs jusqu’à la Saint-Patrick chez Paddy’s Pub, là-bas à Tullycross au pied du château de Ballynahinch. Pendant la journée je me promenais sur la lande et me perdit plus d’une fois au détour d’un lac ou d’un promontoire compliqué. J’y récoltais des impressions, des couleurs, le souffle du vent, que je retranscrivais dans mon carnet, et le soir je me tenais dans le coin le plus obscur du pub, j’attendais l’arrivée de Moïra et ses frères, ils étaient fameux dans la région, la renommée de leur groupe folklorique s’étendait dans le comté voisin du Donneghal où Clannad, c’était leur nom, partirait en tournée après la Saint-Patrick.
Je la dévorais des yeux pendant qu’elle jouait de la harpe, très droite ; j’aimais sa longue chevelure noire déposée sur ses épaules nues, la longue robe d’un beau vert foncé fermée d’une ample ceinture de cuir et la chaîne argentée avec une croix pour tout ornement autour du cou qui l’habillaient comme une dame du temps jadis. Pendant les pauses elle me rejoignait et nous vidions nos pintes de Guinness d’un rire joyeux. Old Paddy me glissa un soir à l’oreille : « tu en as de la veine O’Cadhain ! On dit que c’est ta poésie qui a capturé l’oiseau, ne la met surtout pas en cage… ».
Des affaires pressantes de ma famille me forcèrent à quitter le Connemara pour Dublin au début du printemps. Lorsque je repassai par Tullycross l’année suivante j’appris que Moïra et ses frères étaient partis pour l’Amérique, la renommée de Clannad avait franchi l’océan où nos compatriotes à New-York avaient pris soin d’inviter le groupe pour une grande tournée à travers les Etats-Unis.

Les années passèrent, je l’oubliai un peu… je revis Moïra au printemps de l’année 1940… 

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