La Maestranza de Séville

Le sang noir giclait sur le sable chaud par grosses pulsations ; ce furent d’abord de multiples rigoles creusées à la pointe des piques dans la peau percée ; avec grâce et précision le picador poursuivait sa valse lente à cheval autour de la bête son geste achevé, serein, rayonnant et cruel ; puis ce fut au tour du matador d’entamer sa danse de mort, et d’exécuter le coup de grâce d’une fine lame de Tolède plantée dans la nuque pendant qu’une mare de sang s’agrandissait sous les pieds du taureau, et que les jets bouillonnants de cette sève animale s’épanchaient pour le sacrifice offert aux dieux de l’arène, la foule sous le Soleil brûlant de Midi, laquelle, sueur collée aux corps mêlée d’exhalaisons de femmes en un puissant musc d’animale humanité montait, offrande rituelle des fidèles au héros de la cité, l’athlète de la force sombre qui sautillait tout en bas sur le sable chaud, cape rouge, costume doré, taille de guêpe noire, si petit, si grand, si divin, car c’était pour lui que la foule en délire ovationnait, tapait des pieds, chaussures noires brillantes et pointues qui piquaient, moustaches frémissantes et sadiques des hommes qui se dressaient dans le tremblement de l’air chaud, mouchoirs des femmes excitées qui s’envolaient avec les fleurs, et non pas en un cris mais des milliers de cris, non pas un applaudissement, mais un tonnerre, le roulement du ciel pour la bête qui s’effondrait enfin, la part maudite du peuple qui lança un jour le cri « Viva la Muerte ! », leurs pulsions vaincues, mortes, aux pieds du prêtre de cette étrange religion que j’observais fasciné, dégoûté, répulsion, attrait mêlés, pendant cette découverte des arènes et de ce sport ; seize ans ce premier voyage en Espagne sous le franquisme arrivé au bout de sa route, et ce ne serait pas avant longtemps que j’y remettrais les pieds.

Rédigé en Atelier d'Ecriture - 1ère série: 22/11/11



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