Amsterdam - Arles (I)

A l'arrêt...

A l’arrêt dans la station-service du groupe Total qu’il utilisait pour son véhicule de société, C. remarqua une fois de plus que la pompe numéro trois Diesel remplissait son réservoir à moitié puis se bloquait. Le cran de sûreté se libérait après l’injection des vingt premiers litres de carburant. C. réenclenchait la manette du pistolet chromé toutes les secondes jusqu’à l’arrivée du chiffre quarante sur le tableau d’affichage mouillé où le compteur avançait par saccades des chiffres blancs à droite de la virgule. Il prit ensuite la direction du Ring Ouest. L’horloge de bord indiquait en chiffres lumineux rouge 08 :10 qu’il ajusta mentalement sur l’heure d’hiver. Chaque minute de perdue après sept heures du matin pour s’engager sur la bretelle d’autoroute à Drogenbos ajoutait en moyenne cinq minutes d’attente supplémentaire aux files de voitures ralenties dans les goulots d’étranglements étalés sur près de douze kilomètres entre la sortie d’Ostende à Grand-Bigard et celle d’Anvers après la longue boucle du viaduc de Vilvorde. Les feux de freinage et les clignotants dessinaient un long ruban de lueurs tremblotantes rouges et orangées visible à l’avant de la route sur six lignes d’épaisseur. Les grands essuie-glaces de la Mégane balayaient la vitre à vitesse élevée. C. multiplia par cinquante pour cent le temps nécessaire avant de quitter le grand Ring de contournement de Bruxelles et s’engager sur l’autoroute très fluide vers Anvers. La radio calée sur Musique 3 diffusait le premier agenda culturel de la journée. Il estima cette durée maximale à quarante-cinq minutes ; de l’index gauche il traçait devant lui sur un graphique invisible des kilomètres et des durées une ligne droite dont la pente montait de plus en plus en relation inverse avec sa vitesse. Il renonça à imaginer l’exposant réel de l’équation polynomiale dont il venait de figurer pour ses yeux encore fatigués la première tangente.
La nouvelle du jour concernait le décès d’Hubert Nyssen, l’écrivain belge établi dans le Midi, éditeur de la maison Actes Sud. Le moteur de la Mégane bondit enfin à cent-trente kilomètres à l’heure passé Machelen, il dépassait toutes les voitures à sa droite un sourire aux lèvres. Les pneus d’hiver venaient d’être installés, C. força l’allure confiant dans la bonne adhérence de son véhicule à la route malgré la forte pluie. Hubert Nyssen était mort depuis un jour ou deux chez lui. Il avait quatre-vingt six ans. C. étendit la main droite vers le vide-poche à côté de l’allume cigare, tâtonnant à la recherche de son badge d’identification. Il n’y était pas, il l’avait peut-être laissé dans la petite poche à l’avant du large sac noir qui contenait l’ordinateur portable dans le coffre de la voiture. Il devrait s’arrêter pour vérifier. C. se dit qu’il aimait le format étroit des romans d’Actes Sud, il n’avait rien lu depuis longtemps, il regrettait de ne plus en avoir le temps comme avant…

Avant

Commentaires

  1. J'ai connu une personne, il doit bien y avoir 25 ans de cela, qui travaillait à Actes Sud. A l'époque, j'ignorais tout de ce qui entoure le livre. Et aujourd'hui encore...
    Je suis toujours étonné du rythme de ton écriture; la façon dont tu te lances dans tes décors et tes portraits. j'ai l'impression que tu ne regardes pas derrière toi, ni même devant, avant d'avoir trouvé ce qui t'a fait sauter le pas... Alors seulement, tu racontes l'histoire.

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  2. enfin, pas toujours une histoire, mais ce qui lie les éléments entre eux...

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