Amsterdam - Arles (II)

Avant

La grande porte vitrée du NH Barbizon Palace coulissait silencieusement devant les hommes d’affaire qui débarquaient du Thalys. Une petite file se formait à la réception. Deux jeunes femmes, une blonde et une brune, se tenaient impeccables dans leurs tailleurs noirs cintrés derrière le comptoir d’enregistrement de l’hôtel. Les vélos glissaient sur Prins Hendrikkade et filaient au-dessus du canal vers le centre-ville. Accoudé à la pierre polie du comptoir le regard de C. balayait l’enfilade des colonnes blanches, le lobby baignant dans la lumière zénithale d’un début d’après-midi de Novembre, la jeune femme blonde aux yeux effilés qui lui demandait s’il avait des souhaits particuliers pour son séjour. Elle lui tendit la clé électronique de sa chambre et un voucher pour le bar. Sur le lit l’attendaient le recueil de nouvelles Bedside Stories des finalistes du concours Mario Vargas Llosa, et sous emballage plastifié un ensemble de savons et d’huiles de bain de la marque Agua de la Tierra, cadeau de la semaine pour son épouse. Il avait déjà reçu plusieurs exemplaires de ce recueil qu’il n’avait pas le temps de lire lorsqu’il passait par Amsterdam, ni même ailleurs.
L’unique promenade qu’il s’octroya lors de ce dernier séjour fut de repasser par le magasin Games Workshop non loin du Palais Royal face au canal. Deux plateaux de jeu s’offraient en vitrine à l’attention des passants, le premier avec une scène tirée du jeu médiéval-fantastique Warhammer où une armée de l’Empire affrontait dans un nouveau combat absurde et désespéré des créatures du chaos ; l’autre illustrant une autre scène de combat tout aussi grotesque tirée du jeu de science-fiction de la compagnie mais il n’aimait pas ce dernier, il trouvait déplaisante la mécanisation des figurines. Toute son admiration allait aux détails des simples lansquenets qui affrontaient avec leurs hallebardes et des mousquets tirant une petite bille en fer toutes les deux minutes des nuées de monstres couverts de carapaces d’insectes et maniant la hache double à tour de bras. Cette guerre éternelle des figurines le fascinait. Il entra dans le magasin et bavarda une heure avec un grand hollandais de vingt ans qui l’encourageait à pratiquer le jeu lorsqu’il le voudrait, le magasin accueillait les débutants pour des séances d’initiation, en une demi-heure il pouvait se faire une idée du jeu. C. souriait et semblait heureux. Le soir il prit son menu favori à l’hôtel : potage aux piments, filet de sébaste grillé avec sa purée à la mousseline qu’il accompagna d’un verre de Chardonnay. Le lendemain soir il prenait l’avion à Schiphol pour Londres. Depuis un an il n’avait plus eu l’occasion de penser à ce magasin.
 
Un an déjà… Et le lendemain allait être l’anniversaire de sa fille. Dix-huit ans. Mais il n’aurait pas l’occasion de la voir ni même de l’entendre. Elle était partie depuis l’été aux Etats-Unis. Elle était loin. Pourtant cela comptait un âge pareil, à cet âge. Il songea qu’ils pourraient peut-être se téléphoner mais le décalage horaire n’était pas favorable en semaine, neuf heures d’écart avec la Côte Ouest. Ses pensées se concentrèrent à nouveau sur la route. L’heure avançait. La pluie s’était arrêtée. Les bandes d’autoroute se divisaient à proximité des grands panneaux qui annonçaient les principales bifurcations, à gauche pour le centre-ville et Berchem où il devait se rendre comme tous les Mardi matins, au milieu et à droite pour le Ring Est, le contournement de l’agglomération d'Anvers et ensuite la route des Pays-Bas, Breda, Rotterdam… Les voitures roulaient rapidement dans le tunnel Craeybeckx. Au dernier moment C. tourna le volant à droite et la Mégane passa juste devant une camionnette qui se mit à klaxonner. Il n’en eut cure, il appuya sur l’accélérateur, repassa en deux secondes en cinquième vitesse et la voiture s’engagea de la puissance de ses mille neuf cent chevaux vapeur sur le Ring. Il était  temps de retourner à Amsterdam.

Amsterdam...

Commentaires

  1. Voilà. Tip-top le rythme. Enfin, celui qui me convient à moi, le mauvais lecteur...

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