Amsterdam - Arles (III)

Amsterdam...

Station de Bijlmer Arena, banlieue Sud-Est d’Amsterdam. La ligne du métro 54 dégorgeait le flot matinal des employés de bureau dans ce quartier d’affaires décentré et froid. Au début C. avait eu un peu de mal à se repérer sur la ligne jusqu’à ce qu’il identifie le stade de l’équipe d’Ajax… Ajax Amsterdam ! Difficile à manquer, il marquait le point d’entrée de ce grand complexe formé par la gare ultramoderne de Bijlmer, le centre commercial et l’ensemble des bâtiments dispersés des grandes banques néerlandaises, fouillis de constructions cubiques, rectangulaires, obliques, en bleu, rouge, orange, ocre, avec ici et là des formes de bateaux, de fusées, de soucoupes volantes en fer et en béton. Il avait appris à aimer le visage avant-gardiste d’Amsterdam, symbole de réussite économique et de confiance en soi. La silhouette stylisée d’Ajax évoquait le lien entre l’antique et le nouveau, la figure du héros homérique lui rappelait celle de la sagesse, Sophia, et Sophis, le nom de cette société française de logiciel, très pointue en finance de marché qui avait pris pour logo le profil de la déesse Athéna. Ce matin-là il arriva fort stressé sur le site, il regrettait d’avoir pris un petit déjeuner trop copieux au NH Barbizon Palace, mais surtout l’idée de son emploi du temps chargé lui nouait déjà le ventre. Il y avait deux réunions programmées en matinée, une conférence dans la dealing room en début d’après-midi suivie d’une autre réunion de travail et ensuite il devait filer sur Schiphol prendre l’avion de dix-huit heures pour Londres. C’était encore une de ces semaines triangulaires où sur trois jours il circulait, d’abord en Thalys de Bruxelles à Amsterdam, ensuite vers Londres avec British Airways et de retour le surlendemain en Eurostar sur Bruxelles. Train avion train. Train avion train.
Entre les deux réunions de la matinée il se déplaça d’un bâtiment à l’autre de la banque d’affaires sur une distance de trois cent mètres. Dans la rue parallèle à la grande place face à la gare où un chapiteau avait été dressé il n’y avait personne qui circulait, pas même une voiture. Il eut une brève impression de grande solitude autour de lui. Les façades en verre des immeubles se réfléchissaient l’une dans l’autre. Le bâtiment duquel il sortait présentait une structure étroite, en marchant à côté de lui il pensa à un décor de théâtre. Il chassa cette impression légèrement désagréable. Plus loin un petit attroupement d’employés s’était formé devant un autre bâtiment, des fumeurs pendant une pause. Il se dit que ces gens ressemblaient plus à des robots qu’à des hommes. C’était une belle journée ensoleillée de Novembre.

Tirant sa valise à roulettes il avançait rapidement vers la gare. Il était dépassé par de grands Hollandais en chemise blanche qui marchaient très droits, les cheveux longs sculptés au gel face au vent. C’est de ce moment-là qu’il décida inconsciemment de ne plus couper ses cheveux. Il avait envie de laisser une partie de sa vie se développer dans la lenteur. A Londres il y avait trop de mâles dominants dans la City, il n’aimait pas cela, les nuques rouges, le poil ras, les lunettes de soleil à montures droites enserrant des têtes chauves, les cols stricts des chemises, autant de revendications agressives qui s’entrechoquaient en permanence. Pourtant plus redoutables en affaires que les Anglais, les Hollandais n’en donnaient pas moins l’impression d’un laisser aller et d’une plus grande décontraction, chevelures libres, chemises à col ouvert, peu de cravates. Il préférait leur façon d’être.

Le soleil couchant incendiait le large estuaire de la Tamise et la campagne anglaise aux parcelles irrégulières. L’avion entamait une longue descente vers l’aéroport de la City. Londres immense se devinait à l’horizon. Pendant quelques secondes  C. crut voir des galères romaines remonter le fleuve par dizaines avec l’armée de César à la conquête des îles britanniques.

 A l’époque romaine…

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