Amsterdam - Arles (IV)

A l’époque romaine…

Tout ce qui en restait tenait peu de place dans la ville mondiale qu’était devenue Londres en deux millénaires, des fragments de murs, une statue de Trajan, et le nom d’une artère semi-circulaire, le London Wall qui suivait le tracé des fortifications de l’ancienne Londinium, la limite nord du quartier marchand qu’on appellerait plus tard la City. C’était beaucoup en un sens, ce nom qui demeurait ainsi énigmatique, témoin d’un très lointain passé, une artère d’un gigantesque corps urbain vivant entre d’autres noms, Barbican, Finsbury Circus et les stations de métro de Moorgate et Liverpool Street d’où d’autres hordes de travailleurs en col blancs sortaient aux heures matinales alimenter en devises, coupons, obligations et autres produits exotiques les machines infernales des banques. Et C. marchait avec eux, il était l’un d’eux.
La veille au soir l’avion avait atterri à l’heure à laquelle il était parti d’Amsterdam : dix-huit heures précises ; une heure de vol, une heure de décalage. L’unique piste du London City Airport avait été construite sur une île artificielle longue et étroite au milieu d’une échancrure de la Tamise à l’emplacement des anciens Royal Docks, un peu plus loin que l’Ile aux Chiens et le quartier revitalisé des Docklands. Au début C. éprouvait une sensation inconfortable d’atterrir en pleine ville dans un avion qui transportait quelques dizaines d’hommes et de femmes d’affaire non loin des tours de Canary Wharf. Il aimait observer en particulier la haute Canada Tower et sa pointe blanche en forme de pyramide qui émergeait entre les tours de la Citi, de Barclays et de HSBC.
Il n’y pensait plus en s’engouffrant le lendemain matin sur le London Wall dans l’antre d’une autre banque, la branche anglaise de la grande banque d’Amsterdam. Pendant la journée il essayait toujours de s’arranger pour rendre visite aux œuvres d’art du cinquième étage, l’ancien étage de direction de la Barings et ses trésors rachetés après la faillite de cette vénérable institution pour le montant symbolique d’une livre sterling au milieu des années quatre-vingt dix. L’art et la finance, une alliance incongrue et nécessaire pensait-il en admirant quelques tableaux de cette collection où les maîtres anciens côtoyaient des artistes contemporains sponsorisés. La plupart des neuf cent employés de la branche anglaise ne venaient jamais à l’étage de direction, lui-même n’aurait jamais pensé y revenir s’il n’y avait découvert ce musée privé à l’occasion d’une réunion dans une des magnifiques salles aux longues tables ovales polies et aux fauteuils en cuir trop confortables qu’il fallait quitter à regret. Cela compensait le côté parfois très violent, verbalement, de certaines réunions. Les mots ne filaient pas la métaphore comme sur le continent, c’était une forme de guerre entre le patron des traders qui se plaignait de ce que les changements promis n’étaient pas livrés plus rapidement et le directeur financier pour qui le monde entier se résumait à un grand livre comptable ; un grand classique des conflits au sein du management. Ce jour-là, il savait que c’était le dernier, C. parcourut lentement le couloir circulaire et il entra dans les salles de réunions inoccupées dire au revoir à certaines de ses toiles préférées : ici, la nature morte avec pêches, une composition très sobre de trois pêches pas assez mûres sur une serviette blanche à côté d’un verre d’eau ; là, une vieille femme assise devant un poêle et un grand mur rouge face à la table avec le pain coupé et le couteau. Il en avait discuté avec l’archiviste des collections, Lara, une jeune femme agréable à regarder. Ce jour-là il demanda à la réception du cinquième étage à pouvoir la joindre mais elle avait pris un jour de congé. C’était la seule personne de ce bâtiment à laquelle il aurait aimé dire au revoir.

La Mégane s’engageait sur le Haringsvlietbrug, le large bras de mer qui séparait les provinces de Noord-Brabant et de Hollande du Sud. Le ciel couvert et la pluie du matin sur Bruxelles avaient fait place à un ciel bleu et blanc. Tout ce flot de souvenirs avaient distraits C. de la conduite et il s’était trompé d’embranchement à l’entrée de Breda ; au lieu de suivre Utrecht il avait pris la direction de Rotterdam ce qui allongerait son trajet vers Amsterdam d’une bonne demi-heure. Le spectacle des flots bleus de part et d’autre du pont et la vision lointaine de la mer scintillante sous un soleil de plus en plus radieux lui confirma un sentiment de liberté qu’il venait de conquérir en décidant de ne pas se rendre à son travail à Anvers. A l’heure qu’il était il aurait dû entamer la première réunion de la journée. Qu’allait-il faire de cette journée de liberté ?

Une journée de liberté…

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye