Amsterdam - Arles (VI)

Antigone district, Montpellier…

Ricardo Bofill, le célèbre architecte catalan, avait été chargé par la municipalité de Montpellier fin des années soixante-dix d’un projet de développement urbain très ambitieux destiné à relier le centre-ville à la rivière Lez à l’est de la cité. D’inspiration néo-classique cet ensemble dont la construction avait démarré cinq années avant l’arrivée de C. s’était achevé vingt ans après. Lorsque C. le découvrit, le site d’Antigone comprenait déjà l’esplanade de l’Europe et le demi-cercle d’un long bâtiment continu rythmé de colonnes avec une pelouse centrale traversée d’une voie blanche. Il ne se doutait de rien. Montpellier était le nom d’une ville qu’il devait joindre depuis Bruxelles pour y déposer les plans d’un nouveau protocole expérimental destiné à combattre les troubles de la mémoire. A l’époque il travaillait pour l’industrie pharmaceutique. Il devait rencontrer des neurologues aux établissements hospitalo-universitaires de Montpellier et discuter avec eux des essais cliniques, du recrutement des volontaires et des patients. Il avait parcouru les mille kilomètres de distance en dix heures de route, par une belle journée de Juin, un grand sentiment d’élévation l’avait envahi pendant la conduite, et obsédé comme il l’était déjà par le respect des moyennes, il avait forcé sur le champignon à cent soixante dix à l’heure pour compenser les périodes d’arrêt. Il était arrivé à l’hôtel à dix-huit heures exactement, et il était immédiatement reparti pour découvrir la ville. Il ne connaissait rien de Montpellier mais il était attiré par cette vaste zone vide à côté du centre et surtout par le nom d’Antigone porté sur la carte. Et ce fut une surprise totale, l’harmonie, la musique de l’architecture, parfaite, sereine, lumineuse, la beauté de l’antique reconstitué et pourtant moderne le long du péristyle circulaire où entre chaque colonne le soleil allumait les hautes croisées des fenêtres. Il comprit à cet instant précis que c’est pour le spectacle de ce moment-là qu’il était venu à Montpellier. Quelques secondes d’éblouissements suffisaient, la journée s’achevait en apothéose.
La mémoire, et l’oubli, la mémoire et ses tours, ses détours, les pièges de la remémoration, les attrapes de l’amnésie, l’effarante créativité du cerveau à combler les trous, à gommer les vides ou les silences, le chaos de ce qu’est une conscience, l’anarchie des pensées élémentaires en concurrence pour arriver à capter l’attention de l’œil intérieur, les multiples syndromes rétrogrades et antérogrades, les amnésies partielles, lacunaires, les grands vides progressifs de la démence, tout cela comme l’expression d’une matière plastique dégoûtante, un cerveau, que l’on découpait en tranches, quel rapport tout cela entretenait-il avec le sentiment du temps à l’arrêt, suspendu de l’éblouissement ? C. connaissait un peu la question, en fait il y travaillait depuis trois ans, pourtant avec ses collègues il ne trouvait rien d’important à leur dire ; oui il fallait mesurer des temps de réponse, comparer des réactions physiologiques, croiser les données d’expérience entre groupes de sujets et conditions, c’était l’œuvre des fourmis  à l’étude de la mémoire. C. était l’une d’entre elles mais il n’était pas très heureux, il aurait préféré plus d’ambition de la part des autres fourmis, autre chose au croisement d’une chimie des émotions, du calcul des chemins de probabilité empruntés par l’information dans les réseaux neuronaux et de la jubilation poétique du souvenir, d’une trace mémorielle pure qui défiait l’usure du temps, qui était comme la preuve que même détruites les colonnes des temples grecs vivaient toujours.
Il y avait bien un compagnon de recherche avec lequel il s’entendait bien, il devint pour lui l’ami de Montpellier, Philippe, le grand médecin qui était parti à l’assaut des bastilles de l’autisme infantile. Et puis ils partageaient une étrange passion pour les jeux de plateau… C’était très curieux en effet, voila l’explication se disait C. au volant de sa Mégane toujours lancée sur les routes de Hollande des liens qui l’unissaient à la boutique Warhammer d’Amsterdam. La dernière partie qu’il avait jouée avec Philippe était inachevée, elles étaient toutes trop longues, et qui sait, peut-être attendait-il encore vingt ans après à reprendre son tour et bouger des pions sur une carte ? Un geste suspendu pendant vingt ans… ou pour toujours. Comment savoir ?

C’était une route étrange que la mémoire, pleine de chemins de traverse à travers les bois, de surprises, de fantômes. Philippe l’avait conduit dans un nouveau flashback le jour de son trentième anniversaire à Bruxelles, le jour des Dieux Drôles…

Les Dieux Drôles...

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