Amsterdam - Arles (VII)

Les Dieux Drôles…

Ils avaient loué un entresol avenue de Floréal à Bruxelles où la bande des copains se retrouvaient tous les Samedis soirs pour y jouer à des jeux de plateaux, des jeux de rôles. Cela durait depuis une bonne petite année. Pour son anniversaire C. avait convié le club à une super-partie dont il avait élaboré le scénario avec deux amis, Philippe (un autre psychiatre), et Jean-François. Il y aurait du suspense, de la baston, une quête furieuse avec des joueurs incarnant des magiciens niveau douze, autant dire des lanceurs de sorts à la Harry Potter (mais on n’en parlait pas encore à l’époque, d’ailleurs l’idée de l’école des sorciers avait été inventée bien avant J.K. Rowland qui avait piqué les bonnes idées à des tas de gens obscurs et était devenue multimillionnaire). Les boules de feu allaient pleuvoir comme jamais, ils allaient bien s’y défouler. Les adversaires qu’ils avaient à combattre étaient un cran au-dessus, voire deux au minimum. C. avait conservé la plupart des scénarios rédigés pendant les années où il avait joué activement aux jeux. Il se demandait parfois s’il allait en faire encore quelque chose, probablement plus rien, mais les vieilles fiches de personnages, les synopsis, cartes, liste d’objets magiques, de monstres et autres accessoires dont les fameux dés de toutes les couleurs, à quatre, huit, dix, douze, vingt faces étaient de vieux souvenirs qui le rattachaient à un passé qu’il ne voulait pas abolir. C’était bon de s’en rappeler. Pendant une de ces soirées ils avaient joué chez un ami, encore un autre médecin, un neurologue, père de quatre filles. La plus âgée était très curieuse, elle jouait parfois avec les grands, ses parents et leurs amis un peu fous. C. avait eu récemment de ses nouvelles par Tina, la mère, qui était établie en Irlande depuis longtemps : sa fille Chloé était devenue une acrobate célèbre dans un cirque en tournée en Australie… Tina quand à elle continuait à écrire, de la poésie, des livres pour enfants et des romans. Il avait remarqué sur Amazon la réédition de son premier roman en format digital Only a Paper Moon, une histoire d’amour sur fond de guerre en Irlande. Mais C. n’avait plus le temps de lire, il n’avait plus le temps de s’arrêter pour rassembler les morceaux de sa mémoire, il lui fallait une fugue en Hollande, sur un mode mineur, pour commencer à y penser. Que lui faudrait-il pour s’arrêter pour de bon?

Il s’était engagé depuis peu dans les faubourgs sud de la ville, l’Amstelveen, des quartiers résidentiels paisibles. Il roulait tranquillement. Il prenait son temps. Il y était arrivé à Amsterdam finalement, sans drame, sans y faire attention, c’est une fugue pensa-t-il, mais en mode mineur. Il reconnaissait les lieux et s’engagea sur l’Apollolaan, une large avenue bordée d’arbres et de belles villas art déco. Finalement la Mégane s’arrêta à l’entrée d’un hôtel où il s’était rendu avec Marie, le Bildeberg Garden. On mangeait très bien ici, d’ailleurs il était bientôt l’heure de déjeuner, il n’avait rien pris qu’un café noir, ni lait ni sucre, jamais, tôt ce matin avant de partir pressé sur le Ring de Bruxelles, pressé par le temps, comptant chaque minute qui passait dans les bouchons de l’autoroute urbaine ; ce n’était pas possible que ce fut seulement ce matin, il avait le sentiment d’avoir beaucoup voyagé entretemps. La voiture était au repos. Il sortit et se dirigea directement au restaurant de l’hôtel, De Kersentuin où il fut conduit à une table isolée avec vue sur le jardin. Tout cela était très naturel. C’était donc ainsi, il avait pris du temps pour lui, il était heureux.
Maître de lui il téléphona au bureau et s’excusa pour les rendez-vous manqués de la matinée à Anvers, ce n’était pas bien grave en effet. Il prenait congé de la journée, cela ne posait pas de problème. Il laissa un message sur le répondeur de Marie en lui disant qu’il aurait une belle histoire à lui raconter pour le soir, tard, après vingt et une heure, car avant cela, et il réalisa avec l’évidence de cette journée solaire de Novembre, le jour des dix-huit ans de sa fille Clara, partie aux Etats-Unis, loin, si loin, pendant une année, une longue année, qu’il avait encore quelque chose à faire à Bruxelles, le soir. Il comprit qu’il allait partir en Arles…

Arles...

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