Céline sur la touche

Cher Monsieur et néanmoins Confrère,

La vie a été bien vache avec moi jusqu’à présent, je m’en sors à peine d’avoir crapahuté sur les routes, épuisé jusqu’à la corde, aussi griffu et excité qu’un des nombreux chats de gouttière que je vois défiler sur les toits de Montmartre le soir à pousser des miaoulements, à se donner l’envie de les rejoindre jusqu’à en attraper une oreille déchirée.
Si je vous écris c’est pour que vous compreniez à quel point je me suis retrouvé balancé parmi les gredins et la lie de bas-étage des abattoirs à soigner leurs plaies et bosses. C’était la pègre quoi ! Après avoir couru les routes en compagnie des réfugiés et pris comme un rat dans les pièges de ces godiveaux de la Wehrmacht qui nous couraient après, j’estime avoir gagné mon droit à un peu de tranquillité.
Bon, moi je suis médecin, vous le savez déjà je crois, et je recherche à présent un emploi stable pour aider ma petite famille qui en a vu de bien dures, à vous retourner un vidoir sur la tronche sans crier gare ! J’ai entendu parler de ce nouveau dispensaire tout propret, neuf, qui vient de s’ouvrir dans la banlieue, à Bezons, et j’ai décidé de vous écrire cette lettre de ma plus belle plume trempée dans la meilleure encrine noire de Chine qui me restait de ma grand-mère afin de solliciter l’emploi de médecin dans votre dispensaire dont vous assurez la direction.
Je me suis spécialisé dans l’hygiène et par les temps qui courent je crois que cela s’avèrera fort utile pour la population bien éprouvée par les événements et qui n’en peut plus des douleurs stomachiques chroniques. J’avais même en son temps, je sortais de faculté, rédigé des notices pour les laboratoires pharmaceutiques où les dosages et les effets secondaires étaient bien circonscrits, c’est vous dire que je m’y connais un peu dans le vocabulaire, et de nos jours nos pauvres malades ont besoin d’avoir confiance en l’autorité médicale à défaut d’autre chose.
Tenez, un exemple, l’autre jour je visitais un souffrant dans sa piaule, je devrais plutôt dire son lit à baldaquin car il habite les beaux quartiers, et il me dit : « Docteur, vous avez tout à fait raison, la science et l’hygiène, il n’y a que ça de vrai ! ».
Donc, pour conclure, après avoir vu sur les routes de l’exode toute cette lâcheté, tous ces veules à se torcher le derrière des proclamations du 18 Juin, je vous assure que vous ne trouverez pas de Médecin plus attentif au bien-être social et à la réconciliation nationale que moi ! Je chasserai tous les miasmes, toutes les vapeurs délétères, tous les zoospores, gastéropodes et autres limaces qui hantent la santé de nos chers concitoyens !

Votre dévoué,

Dr. Louis Destouches.

Rédigé en atelier d'écriture 2è série

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