La gavotte du tendre

Pour Marie


Camus, il s’appelait Camus et il en portait le nom au milieu du visage, son orifice nasal ridiculement court et plat comme le reste de sa figure de chien écrasé.
« Mon ami comme vous êtes drôle, mais quelle tête vous faites ! », Mathilde espiègle taquinait le pauvre Camus qui se tenait bêtement face à elle, sa lettre de recommandation tendue dans l’espoir d’être secouru. Ah ! Et la cruelle en rajoutait, car elle avait de l’esprit : « voulez-vous me rendre un peu camuse aussi ? »
Le dénommé Camus réagissait gauchement : « Madame, Madame… » ; il dansait d’un pied sur l’autre, ses gros souliers à boucles frappaient le plancher du salon de danse. Les élèves de Mathilde le pied posé sur la barre d’exercices observaient amusées la scène de ce Camus qui de guingois perché bredouillait de la bouche qu’il avait comme les poissons, ronde et luisante.
Mathilde faussement lasse finit par décacheter la lettre, jeta l’enveloppe qui atterrit en vol plané aux pieds d’une grande élève blonde, déplia le papier blanc crème aux armes du Duc de Valhombreuse, et lut à voix haute:
Chère sœur et néanmoins amie, vous cherchez un accompagnateur pour vos leçons ; vous ne trouverez pas d’employé plus discret ni attentif aux petits plaisirs de vos élèves que ce bon Caro Camus, le meilleur professeur de piano que ma pauvre mère nous a laissé, hélas partie si vite ; prenez-le, il a le sens du rythme au naturel, et peu de besoins, il se contentera de ce que vous voudrez lui accorder.
« Allons, voila qui est dit ! » et elle rendit la lettre à Camus.
« Madame, est-ce… est-ce… 
- Vous commencez votre emploi… tout de suite ! » Elle lui indiqua le pianoforte du menton. « Allons mon ami, prenez place, la leçon continue ! ».
Caro Camus, déférent, recula face à Mathilde, comme il avait vu faire l’ambassadeur d’Espagne devant la Reine alors qu’il se cachait dans le sillage de la duchesse de Valhombreuse ; on entendit aussi comme une volée d’oiseaux pépier dans le salon de danse aux grandes fenêtres ouvertes qui donnaient sur la Seine, c’étaient les élèves qui reprenaient place au milieu du salon pour une chorégraphie en chaconne. Ses mains attaquèrent la partition sur le clavier, une joyeuse descente chromatique en sol fit s’envoler les jambes et les bras des danseuses suivie d’une poussée d’accords martelés qui enclencha la virevolte des mains blanches au-dessus des visages concentrés.
« Ah, mais mon ami, c’est extraordinaire ! ». Mathilde battait la mesure de ses mains. La danse à trois temps se poursuivit sur la basse obstinée, les genoux fléchissaient, se redressaient, les corps des jeunes filles semblaient tirés par des fils invisibles qui les reliaient aux cordes du pianoforte.
Puis la musique s’adoucit de plus en plus, diminuendo et la dernière note fut jouée in arcate morendo. « Toute les notes s’achèvent en mourant » dit Caro Camus en se levant ; il salua gracieusement l’audience. Mathilde lui accorda un beau sourire et un compliment : « Monsieur, vous nous avez conquises ! ». Se tournant vers ses élèves elle leur souhaita la bonne journée. « Mesdemoiselles, à demain ! ».

Camus rêvassait sur le Pont-Neuf en regardant la Seine s’écouler autour de l’île de Notre-Dame. Il s’en était plutôt bien tiré de cette première rencontre avec Mathilde de Valhombreuse, l’enfant gâtée de la défunte duchesse. Cela se passait souvent de cette manière, son visage ingrat était source de moquerie, il avait vraiment le nez très plat et pour comble il s’appelait Camus… pauvre père, il n’allait pas le renier, c’était ainsi, de père en fils, c’était le nom de cette petite lignée d’artisans auvergnats montés à Paris pour vivre un peu mieux que dans leur pauvre province. Il louait son père qui l’avait envoyé chez les meilleurs maîtres en musique lorsqu’il avait deviné les dispositions de son fils. Dès qu’il touchait le clavier, il n’était plus le ‘pauvre Camus’ mais il devenait un magicien ensorceleur, l’étourdisseur de ces dames. Hélas, le charme s’arrêtait aussitôt que ses mains ne touchaient plus l’instrument. Plus personne ne le regardait. Il pensait à Mathilde, elle avait été bien bonne de lui adresser une parole aimable.

Le lendemain et les jours suivants les leçons se poursuivirent de plus en plus intenses, ces demoiselles préparaient un spectacle en l’honneur de Monsieur, le Frère du Roi. Mathilde ne lui adressait la parole que pour l’inviter à prendre place à son instrument et puis à partir lorsque la leçon était finie. Pourtant il croyait percevoir une insistance appuyée dans les regards qu’elle lui adressait parfois en détournant la tête. Les premiers jours il avait été trop intimidé pour oser regarder la duchesse de Valhombreuse autrement qu’avec beaucoup d’humilité ; il n’avait pas remarqué que Mathilde était une des plus belles femmes de la Cour, et pour tout dire, la plus belle femme que lui Caro Camus avait eu l’audace de regarder plus de cinq secondes pendant toute sa vie.
Lorsqu’il touchait les notes blanches et noires il ne voyait plus un clavier sur lequel ses doigts frappaient mais la peau du cou et des épaules de Mathilde et les boucles de ses cheveux sombres. Il caressait alors les notes, il n’appuyait plus si fortement, son jeu devenait plus délicat, plus intimiste, un jeu pour deux. « Monsieur ! Reprenez-vous, nous passons à la gavotte maintenant, il nous faut de la joie, de la couleur ». Mathilde venait de le tirer de sa rêverie. Il rougit jusqu’au bout des orteils, comme si ses pensées avaient été étalées au vu et à la moquerie de toutes les demoiselles, et puis surtout de Mathilde. Il attaqua le jeu de la gavotte avec un rien de sérieux au début, puis les formes simples de la mélodie évoluèrent en croches à la façon des pas des danseuses. L’effet en fut des plus charmants. A la fin de la leçon les élèves saluèrent en direction de la loge où se trouverait Monsieur, le Frère du Roi, le soir du spectacle. Mathilde se tourna vers lui et le salua d’un sourire qui valait bien tous les hommages au Roi et sa famille. Camus en fut tout ébloui.

Les dernières répétitions eurent lieu dans le petit théâtre de Versailles en costumes et avec tous les musiciens de la chambre du Roi ; un imposant personnage tapait le sol d’un grand bâton de musique qui donnait le rythme. Ils jouèrent d’abord la Marche pour la Cérémonie des Turcs de Monsieur de Lully, puis les danseuses prirent place sur la scène sous la conduite discrète de Mathilde qui restait invisible dans l’orchestre. Caro Camus était à côté d’elle, au clavier pour appuyer la basse continue de l’orchestre. Il se sentait tout d’un coup très proche d’elle physiquement et au moral, après tout, cette représentation pour la cour, il en partageait aussi l’épreuve et une part d’angoisse. On savait Monsieur très exigeant sur le plan de la musique, pour le reste, il laissait les affaires du royaume à son frère aîné, mais pour la musique il était aussi inflexible que Louis pour la diplomatie et les affaires d’Espagne.
C’était la répétition générale, l’excitation était palpable chez les demoiselles, Mathilde très droite dirigeait, encourageait, se montrait bonne et ferme, les musiciens sous la direction de Monsieur Marin Marais, c’était lui en effet le maître de musique de la chambre du Roi, jouaient à la perfection, Caro Camus était l’un d’entre eux, Mathilde avait en effet exigé de Monsieur Marais que son accompagnateur ait l’honneur et le privilège de jouer du clavecin, car lui dit-elle « Monsieur Camus est notre homme, c’est lui qui tire les fils de la danse ! ». Monsieur Marais, galant homme n’avait pas insisté « il en sera fait comme vous le désirez chère Duchesse, je vous salue très bas » avait-il dit en laissant traîner par terre les longues manches de sa chemise qui dépassaient.

Cet après diné là il faisait chaud, le soir était lourd d’orages, les musiciens et la troupe de danse s’étaient accordés une pause dans les jardins. « Venez mon ami, promenons-nous », Mathilde entraînait Caro Camus par le bras, « allons nous rafraîchir sous ses arbres, il fait étouffant dans cette loge d’orchestre, quelle idée j’ai eu de diriger moi-même cette troupe, ne trouvez-vous pas ? ». Camus ne savait quoi répondre, il était redevenu le fils d’artisan auvergnat mal dégrossi dès qu’il n’était plus en contact avec la finesse de l’instrument. « Madame, mon langage est pauvre, pardonnez-moi, je ne sais que dire… » Mathilde sourit, et puis quelque chose de farouche et décidé s’anima sur son visage blanc où brillaient les flammes vertes de ses yeux, elle courut dans les allées du grand jardin en riant aux éclats, « venez ! dépêchez vous ! allons, plus vite ! ». Elle disparut dans une allée sombre entre deux rangées étroites d’arbustes taillés droits. Camus la rejoignit, un peu essoufflé. « Madame, Madame… » Il n’y avait personne, ni de près ni de loin. Mathilde riait, elle était plus belle que tout ce qu’il avait jamais vu jusque là, elle dégrafât le haut de sa robe, ses dents et sa bouche rouge étaient tout ce que Camus vit à ce moment, et le rayon vert de ses grands yeux effilés dont il n’osait pas accrocher la lumière. Il s’approcha toute timidité vaincue, habité par une force nouvelle, « Mathilde… »… « Chut, ne dites rien ! » répondit-elle en lui mettant le doit sur sa bouche ronde, « plus près, venez, venez… ». Elle s’était entièrement dénudée le cou, l’épaule gauche, et le sein gauche qui émergeaient dans la lumière blanche du soir ; le sein menu plus blanc que la blancheur rosée de sa peau, plus lisse et net qu’une statue de nymphe aimantait son regard et tous ses sens. Camus osa à peine toucher ce bel objet d’art et l’effleura du bout des doigts, mais il fut prit tout d’un coup d’une faim dévorante, d’un besoin inconnu de goûter ce sein plus beau que les fruits juteux qui apaisaient sa soif lorsqu’il rentrait le soir chez lui en longeant la Seine ; il prit Mathilde par la taille et embrassa le sein en y faisant rouler sa langue autour du téton durci. Sa grande bouche de poisson venait d’attraper un petit poisson et il n’allait pas le lâcher de sitôt. Ils glissèrent dans les eaux bienheureuses du plaisir.

« Monsieur Camus, Monsieur Camus ! ». C’était la grosse voix de Monsieur Marais qui rappela brutalement le pauvre Caro à lui. Il reprit ses esprits. Où était Mathilde ? Il la vit au bras de Monsieur Marais qui l’appelait : « Nous reprenons la répétition, ne traînez pas ! ». Lorsqu’il se rapprocha du couple, Mathilde lui dit un sourire aux lèvres : « Mon pauvre ami, aviez-vous vu perdu l’esprit ? Que faisiez-vous là tout seul à embrasser le sein de cette nymphe ? ». Elle et Marin Marais rirent aux éclats. Sous la lumière de la Lune qui s’était levée, la statue d’une nymphe nue au fond du jardin gardait l’allée des rêves éperdus des pauvres fils d’artisans d’Auvergne.

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