L'Instant Borgès (I)

Centre National de Recherche, Bologne, Italie. Février 2013

La conférence très attendue va enfin commencer. Le palais des congrès vibre du bruissement des conversations dans l’atrium où les délégués se sont empiffrés de sandwiches et d’antipasti. Il est près de quatorze heures. A l’appel des organisateurs ils rejoignent précipitamment la grande salle où se déroule la communication plénière. En quelques minutes toutes les rangées se remplissent. De nombreux participants restent debout dans les allées latérales, il y a une excitation sensible, les visages sont tendus, les délégués se serrent pour faire place à la presse qui a été invitée, ce qui est exceptionnel. Les journalistes des principales chaînes d’informations européennes et américaines ont disposés leurs équipements, caméras, micros, dans le fond de la salle. Les lumières s’amenuisent, le grand écran de projection sur l’estrade annonce le sujet de la communication, le silence s’installe tout doucement. Il est bref.
L’arrivée du Docteur Chidambaranathan est annoncée par des applaudissements discrets. Les délégués du premier rang se sont levés, ils applaudissement plus forts, les autres rangs les rejoignent, puis les autres derrière, c’est une vague qui se soulève ; bientôt toute la salle est debout et le vacarme emporte la parole des commentateurs de la télévision qui s’apprêtent en direct à transmettre l’événement.
De la main le conférencier qui s’est installé sur l’estrade invite la salle à se rasseoir. C’est un homme sans âge, petit et mince, la peau très brune, les cheveux noirs brillants. Il est habillé d’un costume beige, une chemise noire à col ouvert. Une caméra fait un gros plan sur son visage orné d’une grosse moustache, il a les lèvres charnues, le sourcil épais, les yeux petits et noirs enfoncés, il sourit, une rangée impeccable de dents blanches illumine sa face sombre. Il fait glisser les premières diapositives de l’exposé et puis il raconte de sa voix aigüe, dans un anglais à l’accent britannique impeccable, ce que toute la salle attend depuis le matin, ce que par-delà les murs d’enceinte du palais des congrès, un peu partout dans le monde entier des esprits inquiets, curieux, passionnés attendent… certains depuis un an, d’autres depuis quelques jours suite au buzz qui s’est emparé de la planète, mais d’autres attendent depuis des temps immémoriaux, des temps aussi vieux que l’humanité.
 Ceux qui attendent depuis un an sont probablement les plus avertis ; c’est en effet dans ces mêmes lieux, il y a une année exactement, que s’est déroulée la conférence d’astrophysique sponsorisée par l’agence spatiale européenne sur les premiers résultats du traitement des données du projet Planck. A l’époque, ce sujet hautement technique n’avait alerté que les spécialistes. Mais l’intérêt est monté petit à petit, à travers le Net où tout d’un coup le nombre de followers du compte ESA Planck sur Twitter a explosé, multiplié par dix en quelques jours, et puis encore par dix au bout de deux semaines, se stabilisant autour de trois millions d’abonnés au début de l’hiver. Les observateurs de la planète média ont parlé d’un phénomène émergeant. Par les réseaux sociaux, les médias classiques où par les conversations partagées dans les restaurants d’entreprise ou les cantines scolaires, petit à petit tout le monde, ou presque, avait entendu parler de la plus grande découverte astronomique de tous les temps. Pour la plupart des gens c’était totalement incompréhensible, alors les réactions habituelles après la curiosité initiale avaient été marquées par le désintérêt pur et simple et l’oubli, le rejet de l’information, ou la conviction qu’il s’agissait d’un canular, d’une rumeur. La vague avait fini par retomber.
Le Docteur Chidambaranathan explique ce que la plupart des délégués connaissent déjà, mais il fait un effort de pédagogie pour la presse internationale ; alors il rappelle quelles ont été les grandes étapes du projet, ce qui s’est passé un an auparavant avec la publication des premières données intelligibles tirées de l’expérience. Il explique avec des graphiques et des photos quelles ont été les difficultés principales rencontrées pendant l’analyse des données, l’immense complexité du décodage, voire littéralement du décryptage des informations cachées dans les terra-octets de données brutes envoyées par le satellite Planck vers la Terre. La véritable difficulté de l’expérience dit-il était d’ordre informatique, des algorithmes et du calcul ; il a fallu reprogrammer plusieurs fois l’ensemble de la grille de calculateurs distribués sur les centres de recherche européens. Un travail laborieux mais nécessaire. Utile. Il dit cela d’une manière appuyée, il répète ce dernier mot, lentement : utile, u-ti-le. La caméra zoome sur une fine trace de sueur à peine perceptible qui coule le long de sa tempe droite. Les narines frémissent, la bouche se ferme, le regard se fait dur et fixe un point dans le vide au milieu de la salle. Les délégués sont suspendus aux dernières paroles du Docteur Chidambaranathan. Ils se tiennent sur le bord de leur fauteuil, le dos tendu vers l’avant. Sur l’écran, la diapositive annonce la conclusion, la découverte, qui va être dévoilée. Le doigt de Chidambaranathan s’apprête à glisser sur l’écran de son ordinateur vers la prochaine diapositive de la présentation. D’une parole un peu théâtrale il dit enfin : « et voici ce que nous avons vu. »
Un délégué du premier rang s’est levé et monte sur l’estrade d’un pas rapide. Chidambaranathan le voit et ne parait pas surpris, il détourne son attention un instant du geste qu’il s’apprêtait à accomplir, tend la main et désigne son collègue à l’ensemble des participants à la conférence : « je vous présente le Docteur Chamseddine, mon plus précieux collaborateur sans lequel les ultimes travaux n’auraient pu être menés à bien ». Les caméras se détournent sur Chamseddine, c’est un bel homme, grand, le visage mince, aigu, presque chauve, en costume trois-pièces gris perle d’excellente coupe, une cravate amarante. Il a un sourire extatique sur le visage. Il se rapproche de Chidambaranathan. Les deux hommes se regardent en silence pendant quelques secondes.
Trois coups de feu claquent rapidement. Le conférencier s’effondre.
Chamseddine se tourne vers les délégués, vers les caméras qui renvoient instantanément son image et son geste dans le monde entier. « Moi Chamseddine, j’ai tué le diable. Dieu est le plus grand ! ». La confusion s’empare de l’assistance. Puis toutes les communications vers l’extérieur sont coupées.
  
Un an avant…

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