L'Instant Borgès (II)

Centre de recherche de l’Agence spatiale européenne, Noordwijk, Pays-Bas. 29 Février 2012.

Un ordinateur de la classe z9 d’IBM est une machine étonnamment silencieuse. Elle siège au milieu du data center réfrigéré, deux tours noires élégantes formant bloc sans témoin d’activité, monolithes livrés à leurs opérations internes, hautement sécurisés. Derrière la baie vitrée du centre de contrôle un groupe d’opérateurs consultent leurs terminaux, le chargement des données de Planck dans la base de données du monstre noir, comme l’appellent familièrement les contrôleurs, se termine sans faute.
Au début de l’année un des deux instruments du satellite d’observation s’est arrêté de transmettre les données comme prévu après trente mois d’activité à l’écoute du fond de rayonnement cosmologique. Le deuxième instrument va s’arrêter de fonctionner pendant l’année en cours. L’ensemble des données récoltées dans les hautes et basses fréquences du spectre sera combinée pour fournir une carte de grande précision de l’état initial de l’univers. Les premiers résultats seront publiés au début de l’année suivante.
Les techniciens se félicitent du succès de l’opération de la nuit. Le responsable d’équipe envoie un email laconique au Docteur Chidambaranathan et à l’ensemble des scientifiques.

« Croyez-vous en la pluralité des mondes, Docteur ? ». Le jeune Geert s’est servi un grand latté et rejoint ses collègues pour la réunion informelle du matin, debout devant les distributeurs de l’institut. Chidambaranathan sourit de la naïveté apparente de la question, il n’y répond pas vraiment : « Il n’y a qu’une pluralité d’hypothèses, tout le reste est un peu vain. ».  Ils boivent leur café en silence.
Geert reprend : « il y a beaucoup de chance que nous ne soyons pas plus avancés dans un an, nous aurons peut-être éliminé certains modèles de l’état initial, peut-être pas… Cela dépend de la qualité du traitement des données. ». Tout le monde acquiesce. Chidambaranathan consulte son Blackberry : « de ce côté-là les nouvelles sont plutôt bonnes, le chargement des images dans le mainframe s’est déroulé à la perfection. ». L’ambiance se détend, chacun retourne à ses occupations.

Après sa journée de travail à l’agence spatiale un homme élégamment vêtu se rend à pied à la mosquée de Noordwijk. Il est absorbé dans ses pensées. C’est un homme très pieux qui s’abîme dans la récitation des sourates d’al-maghrib, la prière du coucher du soleil.

Dans la salle des machines le technicien de surveillance des traitements de la nuit consulte sa page de nouvelles personnalisée sur Internet. il prend le temps de lire attentivement une dépêche de l’agence Reuteurs, Experts say Iran has « neutralized » Stuxnet virus. Il envoie un email.

Un ordinateur de la classe z9 d’IBM est une machine étonnamment silencieuse. Le bruit du système de refroidissement s’arrête dans la salle. Le silence devient plus vaste, il englobe les grappes d’ordinateurs les uns après les autres. Très vite la température commence à s’élever.

Au même moment, quelque part dans le désert du Nouveau-Mexique…

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