Miracle à Dresde

Tout aurait pu s’achever comme ça : lors de la destruction complète de la ville de Dresde entre le 13 et le 15 Février 1945, Billy Pilgrim aurait été vaporisé dans la tempête de feu, et on ne parlerait plus de ce livre en train de se faire. Il n’aurait jamais existé pour la bonne raison que moi, Kurt Vonnegut ne serait plus là depuis longtemps pour le rédiger. D’après la loi des probabilités Billy aurait dû disparaître, à peine aurait-il laissé une trace, et encore, sous la forme de poudre d’os ou d’un crâne tout noir, car même les os des humains, des chiens et de tous les animaux du jardin zoologique de Dresde brûlaient. Mais il n’en fut pas ainsi, contrairement à la loi des grands nombres, ou Dieu merci, parce qu’il existe une telle Loi, il y avait une infime chance qu’il survécut. Ce que la science des probabilités ne prétend pas expliquer. C’est peut-être l’œuvre de Dieu dans les cas les plus improbables. Les nombres sont muets au sujet de Dieu, vous ne saviez-pas ? Je vous l’apprends, ils ne révèlent rien de Dieu, ils dénombrent ses œuvres et ce qui échappe à leur loi mortelle est affaire de silence. S’il en réchappât ce fut grâce à l’opiniâtreté d’un homme qui sauva Billy et quelques autres bougres de prisonniers américains de l’enfer de Dresde. Cela parait incroyable, mais ce n’est pas un miracle, c’est grâce à un homme. Ou alors cet homme est Dieu, ou son envoyé sur Terre ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai survécu grâce aux bons soins d’un docteur Français qui était là et qui avait vu la chose arriver. Il ne voulait pas crever, il tenait bien plus à sa peau que nous qui nous laissions aller depuis notre capture dans les Ardennes fin 44 et nous étions trop hébétés, affaiblis, malades. Il s’y connaissait bien en malades, c’est pour ça qu’il nous avait rendu visite dans l’abattoir numéro 5 où nous étions parqués, il n’y avait plus de viande depuis longtemps, mais il y avait de la place pour une centaine de troufions made in USA qui avaient traversé la mer dans des grandes barques pour sauver l’Europe du nazisme. Nous étions gardé par une poignée d’allemands, très redoutables, un vieillard cacochyme, trois gamins de quatorze ou quinze ans et un vétéran de la Wehrmacht qui avait connu trois hivers russes et en était revenu, ça aussi tenait du miracle croyez-moi, blessé d’un peu partout mais pas encore au point de ne plus pouvoir commander notre troupe de loqueteux et les restes de son armée habillée de bric et de broc, à peine mieux que nous, mais ils tenaient des fusils, c’était une différence notable. Notez que nous avions perdu l’envie de nous barrer depuis longtemps, pour commencer il faisait très froid, au moins dans l’abattoir cinq il y avait de quoi se chauffer autour de quelques braseros qui brûlaient des pneus déjantés de camions qui ne partiraient plus jamais pour le front de l’Est.
Nous étions arrivés à Dresde début Février pour travailler sur les routes, boucher les trous, réparer les clôtures, ce genre de choses ; après ma capture avec quelques autres dans les Ardennes nous fûmes transportés par train, classe affaire, jusqu’aux environs de Berlin dans un camp d’Anglais très chic et copains avec Fritz qui avaient tout à leur disposition grâce à une erreur de la Croix Rouge, chaque homme recevait dix fois son colis autorisé depuis cinq ans, ils étaient là depuis le début ces Angliches, capturés à Dunkerque, alors cela leur faisait un fameux stock de sucre, cigarettes, beurre, chocolat, biscuit, corned beef, whiskey, poudre à lessiver, dentifrice, cirage, toute choses très utiles en temps de guerre, bref, j’ai raconté tout cela en long et en large ailleurs, mais ici je vous raconte ce qui est vraiment arrivé à Billy Pilgrim et ses copains, car le fameux Slaughterhouse-Five il était pile dans une des zones qui avaient été marquées en vert par les Mosquitoes, les moustiques, copains des gros bombardiers qui arrivaient par centaines et centaines pour y larguer leurs centaines de milliers de bâtons incendiaires dans les rectangles découpés en couleurs fluo par l’avant-garde de ces massacreurs de civils. Il parait que c’était du moral bombing comme l’avait joliment inventé leurs grands stratèges de la guerre aérienne, cela devait accélérer la fin de la guerre, pour sûr, surtout que Dresde n’était pas un objectif militaire, il s’agissait de donner un grand coup de pied sur cette ville, la Florence sur l’Elbe comme on disait, vous devriez voir les photos d’avant pour vous faire une idée, et nous avions vu toute cette beauté, les Fritz nous y avaient promené le jour de notre arrivée, mon Dieu comme c’était beau ! Nous autres qui venions de Topeka, Kansas, Schenectady, New York, Indianapolis, Indiana ou du Bronx n’avions jamais rien vu de pareil, pour nous l’Europe c’était des plages en Normandie, beaucoup de campagne très jolie, bien découpées en parcelles à n’en plus pouvoir sortir de leur bocage et s’y faire canarder pendant des heures, et puis des forêts pas folichonnes en hiver, mais de l’Europe qui l’eut crût que c’était si beau chez nous, surtout ici, au pays de Fritz, ah au moins nous comprenions pourquoi nous étions venu nous battre, pour préserver cette splendeur intacte et la sauvez des nazis ! Voila, le nez en l’air il faisait très beau dans le ciel, la seule fois dans ma vie où j’ai fait du tourisme culturel, à regarder des églises baroques, comme des gros gâteaux meringués plein de mignons angelots qui souriaient aux passants, et des statues sur un pont, et des maisons comme dans les contes de Grimm, cela je me rappelle, la maîtresse d’école à Indianapolis, elle nous faisait lire les contes de ces deux là, elle venait d’Allemagne, je comprenais tout maintenant, l’Allemagne, les gentils et les ogres qui étaient les nazis et nous les enfants allions leur couper la queue et leur mettre au cul ! Ah, nous étions content d’être prisonniers à Dresde, y avait de la distraction chaque fois qu’ils nous emmenaient en ville la petite compagnie du vétéran multi-blessé du Front Russe. Mais nos stratèges avaient décidé que cette ville intacte était comme une honte en plein milieu de ce champ de ruines général qu’était devenue l’Allemagne en ces années, 1944 – 1945, et puis nos nouveaux amis, les soviets, il fallait leur donner un coup de main. Tout ça je l’ai compris des années plus tard lorsque je me suis documenté sur Dresde, pourquoi nous avions fait cela, pourquoi nous les Alliés avions froidement décidé qu’une telle ville devait être détruite « pour l’exemple ».  Le camarade Staline avait lancé sa grande offensive depuis la Poméranie en Janvier, la dernière, celle qui allait l’amener droit sur Berlin, l’autostrade, et nous, nous étions toujours en train de piétiner dans la Ruhr ou les Ardennes à des centaines de kilomètres de là. Alors pour l’aider, car les soviets étaient nos amis, curieusement quelques mois plus tard nous les regardions d’un drôle d’air, les amitiés changeaient vite à ce moment-là, pour aider Joseph et ses division blindées à foncer sur Berlin nos stratèges avaient décidé de donner ce grand coup de pied sur Dresde qui était là sur la route. Mais il y avait qui à Dresde en Février 45 ? Des centaines de milliers de civils allemands, polonais, baltes, réfugiés qui fuyaient devant la terreur des armées soviétiques. Nos stratèges appelaient cela : provoquer de la « désorganisation en profondeur ». Bon, il y a une raison à tout, même au pire. Il fallait donc une raison pour détruire Dresde. Une petite centaine de prisonniers américains pris au piège avec des centaines de milliers de civils qui avaient fui leurs autres villes bombardées ou leurs villages massacrés ne pesaient pas bien lourds face à l’armada aérienne de quelques milliers de bombardiers anglais et américains. Et donc, nous bien au chaud dans notre Abattoir Cinq nous étions sur la ligne de mire, prêts pour le casse-pipe.
Sauf que, la veille du big bouzouf, voila-t-il pas qu’avec le colonel américain passé aux nazis (Campbell, le gars qui voulait nous recruter pour son ‘Free American Corp’, je l’ai raconté ailleurs, vous vous souvenez ? Non ? Tant pis !), il y avait un médecin français qui l’accompagnait. C’était qui cézigue ? Un gars qui se baladait partout avec un grand sac de voyage dans lequel il avait fait des trous pour que son chat puisse y respirer ! Un chat ! Ici ! Ah, mais attention, fallait pas toucher au chat du Docteur. Pas touche ! Le chat s’appelait Bébert, un gros matou gris qui restait planqué bien au chaud dans son sac pendant que le docteur nous examinait. Il parlait même plutôt bien anglais, c’est pour ça que les allemands l’avaient envoyé chez nous, tous leurs médecins civils ou militaires étaient ou bien morts, ou bien trop occupés ailleurs à soigner d’autres allemands, donc les autorités nous avaient envoyé un médecin français qui passait par là par hasard. Ah non ! Il nous expliqua pourquoi il était là, lui ! C’était un grand blessé de guerre, mais pas de celle-ci, de la précédente, et il y avait plein de gens qui voulaient lui faire la peau chez lui, à Paris, alors il avait décidé de prendre des vacances, bon, les services pour touristes n’étaient pas terribles, mais il se plaignait pas, il était parti avec femme, chat et bagages, et un ami à lui aussi, un acteur qu’il nous expliquait qu’en pouvait plus lui aussi que d’autres français veuillent lui trouer le bide parce que ci- parce que ça. Honnêtement j’ai pas compris grand-chose à son histoire, mais il avait quelque chose de sympathique ce type qui n’arrêtait pas de parler tout en nous examinant « respirez à fond, arrêtez ! respirez ! et là, quand je vous fais toc-toc, ça vous gratouille un peu ? », j’ai cru comprendre que c’était à cause que les français en voulaient à d’autres français, ils parlaient trop, ou pas assez, ou de travers, bref ils n’arrivaient jamais à se mettre d’accord, c’était des questions de principe ou d’opinions. Chez nous on tue les gens pour moins que ça non ? Une bouteille de whiskey, une couverture, une poignée de dollars, mais en France, non ! Pour quelques mots ou quelques phrases ou quelques livres jetés ici ou là. Cela faisait partie de la bizarrerie de ces européens, mais les nazis, il était pour ou contre ce médecin ? « Contre ! ».
Vous vous dites là : « minute, Kurt, tu nous racontes des bobards. Pourquoi t’as jamais parlé de ce type ? Ton bouquin Slaughterhouse-Five, il en cause pas, pourquoi ? Qu’est-ce que tu nous ramène avec cette histoire de médecin ? Tu nous as juste expliqué que les bombes avaient tout rasé et tout brûlé à Dresde, sauf ton petit coin, t’entendais depuis ta cave bien à l’abri les détonations des « high-explosives », les bombes dont les pas de géant martelaient le sol pendant des heures, et puis t’es sorti avec les autres prisonniers, et les Fritz qui vous gardaient, et voila : dehors, c’était la Lune. Mais nous sommes mieux renseignés que toi tu ne l’étais quand t’écrivais ton bouquin, alors cela nous parait un peu court, cette absence d’explication. »
Je vous l’ai dit, il n’y a pas d’explication logique, j’aurais dû disparaître dans la tempête de feu comme tout le monde, et tous mes personnages avec lui, Billy Pilgrim et les autres que j’ai inventé pour pas parler des personnes réelles. Mais je vous explique un truc maintenant, vous ne vous êtes jamais dit que Vonnegut il avait été un peu sonné par son expérience de la guerre, et le traumatisme, et tout ce que sa tête d’écrivain a imaginé par la suite, il sortait tout ça de Dieu sait où. Et son écrivain de science-fiction Kilgore Trout, et les pouvoirs de Billy de voyager dans le temps, enfin le long de la ligne du temps de sa propre vie, comme je l’ai expliqué dans mon livre, tout ça n’est pas venu de la planète Tralfamadore, évidemment, ça c’est inventé, non, tout ça m’est arrivé, réellement. Et pas seulement à moi, au médecin français aussi. C’est à cause de ses dérangements à la tête.
Quand il s’est approché de moi pour m’examiner à mon tour, il m’a regardé dans le fond des yeux, ah il m’effrayait, un visage émacié avec un haut front, une paire d’yeux noirs intenses avec ces airs d’acteurs de cinéma muet, je vous jure, c’était qui ce guignol me suis-je dit. En fait il me sondait, à sa manière c’était un médecin des âmes perdues. Après une minute de cette inspection silencieuse il m’a dit tout à trac : « votre problème c’est l’alcool. Eliminez l’alcool, et le tabac. Manger sainement, un peu de viande, des légumes à profusion, faites de l’exercice. Vous vivrez plus longtemps ! Mais l’alcool vous tuera si vous n’y prenez garde. ». Billy Pilgrim avait le pouvoir de voyager dans son propre passé ou son propre futur, il savait ce qui allait lui arriver, mais moi, j’en savais rien. Ce docteur avait l’air d’en connaître un bout sur la question, côté prophétique il avait déjà essayé, il poursuivit : « c’est votre problème, je m’en fiche, mais là je vois que vous êtes tous fichus ! en bouillie ! fumés ! incendiés ! ». Il passa à d’autres clients de l’Abattoir Cinq qui rigolaient. J’aurais dû faire attention à l’alcool, c’est ce qui a fini par me tuer des années plus tard,  c’est à cause de Dresde et de la culpabilité ou de ma faible nature, d’ici d’où je vous parle, d’où je corrige ce que vous pensiez connaître de moi, je l’avoue : ce Docteur avait tapé dans le mille, mes nuits d’insomnie je les passais à téter la bouteille et téléphoner d’un bout à l’autre des Etats-Unis à mes anciens camarades quand l’idée de raconter Dresde et tout ce qui a suivi tambourinait fort sur les parois de mon crâne. Au bout d’un moment il revint vers moi, et il me dit : « vous devez partir d’ici, cette nuit ! demain matin ! au plus tard ! Il ne restera plus rien d’ici demain soir. Tout va brûler ! ». Les gars de la compagnie trouvaient se médecin trop drôle. Il s’entretint avec Fritz qui nous surveillait vaguement de loin et puis avec Campbell le colonel du ‘Free American Corp’. Le conciliabule était animé, on le voyait faire de grands gestes des deux mains, il mimait quelque chose, il parlait beaucoup, il nous montrait du doigt qui s’agitait beaucoup dans notre direction, il avait l’air de s’attarder sur moi, je regardais tout ça mal à l’aise, qu’est-ce qu’il avait dit le docteur, qu’on allait tous cramer ici ? Il avait pas vu Dresde ? C’était la plus belle ville en Allemagne, un joyau de la culture européenne, intacte, pas d’objectif militaire ici, on aurait su si Dresde était du genre à bombarder, ça se saurait partout ! Y aurait des trous, des ruines, tout ce qu’on avait vu ailleurs, mais ici rien ! C’était ça le miracle, y avait erreur sur l’objectif ! Qui aurait fait un truc pareil ? Les nazis ? Les soviets ? Ils avaient pas les moyens de bombarder une ville à grande échelle. Les seuls qui le pouvions, c’étaient nous les gars de Topeka, Greensboro, Sheffield ou Liverpool qui décollions chaque jour, chaque nuit des aérodromes d’Angleterre, par vagues de centaines d’appareils, bombardiers lourds quadrimoteurs Lancaster, B-17 ‘Flying Fortress’, B-24 ‘Liberator’ et nuées de Moustiques en éclaireurs pour pilonner les objectifs militaires du Reich, et Berlin, surtout Berlin qui dégustait. Mais ici ? Non ! non ! non !
A la fin Campbell opinait du chef, le médecin avait peut-être trouvé des arguments pour son ‘Free American Corp’, il vint nous dire que demain matin nous serions tous évacués sur Leipzig dans un bon hôpital de campagne pour y recevoir des soins et nous retaper, et que les Allemands étaient bien gentils de vouloir s’occuper de nous, tout ça dit-il, en montrant le docteur français qui s’excitait maintenant à parler en allemand aux Fritz de surveillance à leur dire Dieu sait quoi, et toujours son sac où le gros Bébert remuait de temps à autre, grâce à cet illuminé qui se prétendait responsable de ses malades, et nous autres prisonniers américains nous étions tous malades, voila. C’était logique. Un médecin s’occupe de ses malades. Il en est responsable. Ce toubib avait le sens du métier.
C’est comme ça qu’on y a réchappé, mais ça j’ai pas pu le raconter dans mon livre, c’était juste un miracle ; on s’est  retrouvé le lendemain matin tôt dans des camions, le docteur il partait avec nous, et il y avait son chat évidemment, de temps à autre il sortait du sac et amusait les gars, ça nous faisait quelque chose de voir un animal en bonne santé qui était heureux avec ses maîtres, je l’ai même pris sur mes genoux un moment, il avait une bonne tête ce Bébert, il aimait bien qu’on lui frotte le poil, et la dame était avec son médecin de mari, très discrète, elle n’a pas dit un mot du trajet, sauf pour gronder Bébert qui prenait des libertés dans le camion à sauter d’un bond à l’autre et s’amuser avec les gars, elle parlait français, c’était joli comme musique. J’étais assis à côté de Louis-Ferdinand, nous étions devenu à tu et à toi, il m’appelait Kurt en disant que je m’étais trompé de guerre, que l’ennemi c’était pas Fritz mais Ivan, il y tenait à nous baratiner comme quoi il était le seul qui avait vu juste et que personne l’avait écouté, et qu’il avait vu qu’on l’allongeait d’une rafale de mitraillette dans la rue Girardon, c’est sur la Butte de Montmartre qu’il habitait avant de tout laisser tomber, il avait vu la scène et il voulait pas finir comme son pote Robert qui s’était fait flinguer pour avoir eu le crime de publier ses livres, et qu’il avait vu la suite, ce qui allait nous arriver à Dresde, enfin il a juste glissé une allusion à mon oreille et puis il n’a plus rien dit jusqu’à ce qu’on nous débarque quelques heures plus tard, mais ça je ne l’oublierai jamais : « tu verras Kurt, c’est un don et une malédiction, mais je vois les choses qui vont arriver, et je choisis de ne pas me laisser faire, toi , je te le répète, tu serais mort cette nuit à Dresde qui va complètement cramer, avec tous les autres américains et on ne sait pas combien de civils, mais tu vois tu ne vas pas mourir maintenant, ton problème c’est l’alcool ! ». La nuit suivante les sirènes hurlèrent un peu partout à Leipzig mais ce n’était pas pour nous, on a vu passer les armadas, de temps à autre un bombardier était accroché par le faisceau d’un projecteur. Ils poursuivaient leur route vers l’est. On n’arrivera jamais à estimer le nombre des victimes de cette nuit-là, 13 février 1945, et du lendemain et du surlendemain, car ils s’y sont pris avec méthode pour tout nettoyer ; longtemps après la guerre je me suis documenté sur le sujet, y en a qui disaient « vingt-cinq mille », d’autres « deux cent cinquante mille », on ne saura jamais, c’est à cause des centaines de milliers de réfugiés de toute l’Allemagne qui s’étaient entassés à Dresde, la seule ville encore intacte et qu’on n’avait jamais recensés, alors je sais pas, c’est morbide comme intérêt, j’ai laissé tomber, j’ai écrit mon bouquin, j’ai jamais cru qu’il aurait eu tant de succès, mais j’ai pas tout raconté, la vérité c’est Louis qui la connaissait à ce moment-là, je me disais ce type est fou mais j’aimerais être fou comme lui. Je l’ai plus jamais revu ce docteur Destouches, c’est grâce à lui que j’ai pu vous raconter mon histoire. C’est lui qui m’a donné l’idée de voyager dans le temps comme j’ai essayé d’expliquer, mais je m’y suis mal pris, tout le monde à pensé « Vonnegut invente n’importe quoi, de la science-fiction ! », sauf que c’est peut-être vrai, comment expliquer, il avait peut-être un don le docteur. Il avait vu juste pour moi, je ne suis pas mort à Dresde mais bien des années plus tard c’est l’alcool qui m’a achevé, je me suis cassé la pipe une nuit bourré dans mes escaliers, et je m’y suis fracassé le crâne.
Tout aurait pu s’achever autrement. On n’échappe pas à son destin.



Commentaires

  1. J'ai parcouru un peu tout ce que tu as mis ici et c'est passionnant! Vraiment, il faudrait penser à une version papier, recueil de nouvelles, de textes, etc.... Continue, amigo! Super! H.

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  2. J'aime beaucoup cette ambiance de fin du monde. J'ai vu Abattoir 5 quand j'étais ado; trop jeune, je n'en garde que de images éparses. Il faudrait que je le revoie.. et que je lise... J'ai pensé aussi aux "Ruskoffs" de Cavanna. Lui était à Berlin durant cette grandiose période...

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