Moïra (suite et fin)

Elle ne manifestait plus la même spontanéité que lors de nos premières rencontres. J’avais perdu aussi de ma timidité, nos retraits et avancées respectives s’équilibraient, ayant gagné en assurance je pris l’initiative de pousser plus loin notre embryon d’histoire. Elle accepta et une chose entraînant l’autre nos destins se scellèrent autour d’un anneau comme dans toutes les belles histoires. Mais l’histoire, la grande rattrapait les peuples les uns après les autres, l’Europe continentale était tombée, la prochaine invasion se préparait. Bientôt, la musique joyeuse des pubs d’Irlande laissa la place au crachotement du poste de radio et l’audience écoutait anxieuse les nouvelles de la BBC, jusqu’à ce que nous apprenions terrifiés que la bataille d’Angleterre était perdue, la courageuse Royal Air Force décimée plus rien ne pouvait contenir les débarquements. Londres tomba en Novembre, la Croix Gammée flottait sur Westminster, les troupes de l’Ordre Noir traversaient la mer d’Irlande pour nous soumettre à notre tour…
Rapidement, une cinquième colonne prit le contrôle de la police et de l’Etat à Dublin au nom d’une fumeuse idéologie panceltique et accueillit les autorités militaires du Grand Reich sans qu’un coup de feu ait été tiré. Pourtant, c’est dans un comté aussi traditionnel que le Connemara que la résistance s’organisa et fut la plus vive. N’étaient pas Gaëls et fils ou filles de Gaëls pour rien ceux qui n’aimaient pas d’abord la liberté avant leurs racines dans le sol, la langue ou la communauté. Des groupes armés aidés par nos cousins d’Amérique s’organisaient, des attentas eurent lieu contre l’occupant. La répression s’abattit féroce, le château de Ballynahinch qui dominait le village et le pub d’Old Paddy devint le point de concentration extrême du mal. L’hiver était bien avancé, j’avais déjà vécu l’apogée de mon histoire avec Moïra. Elle partait de plus en plus souvent avec ses frères le soir mais ce n’était pas pour jouer de la musique. Dans le fond, j’ignorais d’elle le plus important, sa passion véritable. Et Moïra fut arrêtée, détenue dans le château, interrogée. Soupçonnée d’être l’âme de la résistance elle finit par succomber à la souffrance mais n’en mourut pas. Elle en fut métamorphosée. Et c’est ici que je devins fou. J’entendis la rumeur gonfler, ma femme, ma déesse devint murmurait-on une créature de la nuit ; son regard si doux, si pénétrant, ce vert d’Irlande, un vert chimique, un poison qui brûlait les cerveaux figeait ses ennemis en poses grotesques, tétanisés d’effroi, rigidifiés dans une mort foudroyantes. Elle disparut, on dit qu’elle parcourait les landes la nuit en chantant et malheur à qui croisait son regard.
J’avais été embarqué avec les gars du village, raflés, massés dans les trains de nuit, débarqués sur les quais fumant d’une gare près de Dublin. Nous nous attendions à être exécutés. Les autorités nous parquèrent dans un camp de travail. J’y perdis tout pendant mes longues années de captivité : vêtements cheveux santé dignité humanité. Je survécu pourtant à cet enfer et revins au pays après la victoire à la recherche de Moïra. Je n’étais plus rien. Plus d’endroit où habiter, partout un vide inconsolable. Tous les lieux m’étaient devenus odieux, tous les endroits que nous avions connus ensemble, une nuée d’espaces inhabitables. Le château avait été bombardé, rasé. Des landes de mon cher Connemara je ne reconnaissais plus grand-chose, tout avait brûlé, la terre et le ciel étaient devenus gris…

« Chris ! Christopher O’Cadhain ! Wake up! Réveille-toi!”. Old Paddy me secoue. Que se passe-t-il? Les volutes de la fumée d’herbe à pipe traînent dans les coins du pub, j’ai les idées fameusement embrumées, j’ai un peu forcé sur la Guinness aussi et je sens dans mon dos une transpiration glacée. Devant moi mon carnet de route, journal de bord du Capitaine O’Cadhain en route à travers de périlleux récifs. Où en étais-je ? J’ai rêvé je crois. Suis-je encore capable de me piloter ce soir ? Une amertume plus forte que le goût onctueux de la bière noire emplit tout d’un coup ma bouche et je me souviens.
Old Paddy reste un moment à côté de moi, le pub s’est presque vidé, il doit être tard. « Chris, tu as encore tout fait de travers ! Maïre m’a demandé de te glisser ce mot de sa part… tu sais, elle ne reviendra plus avant longtemps ici… ». Il me glisse une enveloppe blanche toute simple, à l’intérieur, une lettre sur papier bleuté fragile et je reconnais son écriture fine. « Merci Old Paddy, je crois savoir… »
Tu es partie Maïre, c’est ta décision, tu sors de ma vie. Bon vent ! Que les dieux soient favorables aux Clannad pour leur tournée américaine !
Je referme mon carnet, salue Old Paddy. « Sweet dreams Chris ! T’en fais pas, une de perdue… » Hélas non Old Paddy, Maïre je t’ai perdue à jamais, en moi ton dernier regard a gelé mon sang. Mais toi Moïra je reviendrai te chercher, où que tu sois, en 1933, en 1940, je reviendrai, wherever you are I will find you.

Sur cette dernière pensée, Chris O’Cadhain enroula sa grosse écharpe de laine et s’enfonça serein dans la nuit profonde de la campagne. Le vent chantait au loin sur la lande et Chris sifflotait :
she was my wife
she became cursed after a while
after I lost my ship
for all my sins she expired.

Commentaires

  1. Belle histoire. J'aurais préféré ne pas savoir au milieu du récit que "Moïra n'est plus", mais c'est mon côté "obsessionnel de la chute", même si Moïra n'est qu'un rêve. A part ça, que de souffle. Quelle surprise que cette bannière sur Westminster. Belle trouvaille que cette presque homonymie Moïra-Maïre qui apparaît au réveil de Chris. Où est la réalité dans ces moments-là? Quelle belle mélancolie latente aussi.
    Toujours dans 'Les Celtiques", on retrouve une chanteuse joueuse de harpe: Melody Gaël, la sorcière aux yeux verts... Merci

    RépondreSupprimer
  2. Hello, merci pour ton retour. Bonne remarque concernant l'effet de surprise et la chute. J'en tiendrai compte si ce texte continue à évoluer en-dehors du blog. Pour la petite histoire, le groupe de musique irlandaise Clannad existe bel et bien et la chanteuse s'appelle Maïre Brennan. Le fragment en gaélique est tiré d'une de leurs chansons (sur l'album Clannad 2 me semble-t-il).

    PS - les "bugs" concernant l'accès aux pages de commentaires sur Blogspot dont je t'avais parlé, j'ai eu le même souci avec mon propre blog qu'avec le tien en utilisant Firefox. J'ai installé le navigateur 'Chrome' de Google... et tout va bien. Software bugs!

    RépondreSupprimer
  3. Oui, Je me souviens d'avoir entendu Clannad dans les années septante, à l'époque du "Temps des Cerises" et de "Marie clap sabots"...
    Merci pour le PS

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye