Retour à Byzance (archive: 7 janvier 1998)

  Enrico Dandolo admirait les quatre magnifiques chevaux de bronze à l’entrée principale de la basilique Saint-Marc. Etaient-ils à leur place ici, à Venise ? Depuis l’époque de Constantin lui-même, ils avaient dominé l’hippodrome de la lointaine Byzance. Pourquoi les avaient-ils dérobés ? Les chevaux éblouiraient encore les yeux des visiteurs dans les siècles à venir ; rien ne pouvait leur arriver de fâcheux dans la cité des doges, au fond de sa lagune, alors que là-bas, Constantinople était morte, détruite dans son corps jusqu’à un point inimaginable. Ainsi que le lui avait dit son ami, le chevalier Geoffroy de Villehardouin : « le feu y consuma plus de maisons qu’ils ne s’en trouvent réunies dans les trois plus grandes villes du royaume de France. » Et c’était le deuxième incendie qu’il avait lui-même allumé. Comment le jugerait-on plus tard ? Comme le héros de Venise, ou comme l’assassin de Byzance ?

  A l’abri d’une colonne, un homme observait le vieux doge et songeait amer : « Fou ! Tu te crois investi d’une mission sacrée, alors que tu ne méritais rien d’autre que cette bande de barbares qui t’avaient élu pour chef, et se faisaient appeler croisés. » Il tourna la tête vers le galion en rade au loin, qui avait détourné cinq ans auparavant Dandolo et toute la croisade, de Jérusalem, vers Constantinople. Vermillion de la proue à la poupe, une soie vermeille elle aussi, tendue entre ses bords, c’était au son des cymbales et des trompettes que l’expédition était partie. « Elle ne valait guère mieux qu’une flotte de pirates avides d’or. Au moins les Vandales, les Goths et les Lombards qui s’abattirent sur l’empire romain, ne se dissimulaient pas derrière un discours. Ils pensaient et agissaient en barbares ! »

  Suivant du regard le vol d’un couple de pigeons qui s’élançaient vers le grand canal, l’homme mit un masque d’or fin sur le visage, imagina la route des oiseaux, au-dessus de l’antique Via Egnatia, la route impériale filant vers l’est, la Macédoine et la Thrace, jusqu’à Constantinople, et il s’avança sur la place. Enrico Dandolo se retourna à cet instant.

  Le soleil levant jetait ses feux sur le dôme de Sainte-Sophie, engoncé dans son formidable tambour de pierre, lié au sol par les larges avenues qui rayonnent jusqu’à la mer. Il faisait très chaud, là-bas le Bosphore scintillait, mille et une perles jouaient sur l’eau. Michael Psellos s’était levé de bonne heure pour le service de l’empereur. En tant que grand logothète, il devait préparer les réceptions de la matinée. Les émissaires des francs attendaient à l’entrée du grand palais. Michael trouvait qu’ils avaient une respiration bruyante et qu’ils sentaient mauvais. Il avait tenté sans succès de les convaincre à se changer, prendre des vêtements dignes du Palais, une robe ample, des sandales. Rien à faire ! Ils préféraient garder leurs cuirasses et leurs ornements barbares…

Archives: projet pour une anthologie de Fantasy de Gilles Dumay 

L'empereur Théophile, dans la chronique de Jean Skylitzes (Sicile, 12è siècle)
mise à jour de l'article le 3 janv. 2013 avec ajout de l'image

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