Une vie de Céline

Une vie de Céline racontée par Philippe Sollers et retranscrite par l’auditeur anonyme d’une célèbre émission radiophonique…

« Vous comprenez, tout se termine à Meudon – c’est l’achèvement, le bout de la route, la déchéance, oui – physique, car il est très affaibli à ce moment-là, je parle de 1961, retenez bien cette date, la Nouvelle Vague arrive au Cinéma, et c’est une déferlante, et le Nouveau Roman, révolution des ‘jeunes turcs’ qui balaye l’établissement, et lui, là dans sa villa ouverte aux vents à Meudon, il domine une boucle de la Seine, et il regarde, il est malade, il se souvient, et il écrit, jour et nuit, nuit et jour, il gratte des pages et des pages par milliers, il lui faut huit mille pages manuscrites à la volée, et retravaillées, en combien de versions, on ignore tout ça, pour un livre de trois quatre cent pages, et justement, là, essayez de l’imaginer, on est en plein Juillet, c’est la canicule, il se tient terré au rez-de-chaussée de la villa, aux étages il ne monte jamais, l’étage c’est le domaine réservé, que dis-je ! le royaume de sa femme Lucette, et les cours de danse qu’elle y donne. Malgré sa renommée un peu revenue c’est la misère, le couple vivote, de temps en temps il s’installe couvert de ses peaux de mouton retourné, les cheveux gras, longs, ses pantalons trop grands, nuit et jour, il ne se change pas, imaginez les odeurs, et oui, là il guette les jeunes filles qui viennent des beaux quartiers de Paris pour les leçons de Lucette, il leur fait peur, ça l’amuse, c’est un grand enfant, et puis il y a Coco, le perroquet, il vit avec lui dans son rez-de-chaussée, dans la pièce surchauffée, où les papiers s’amoncellent, un coin où il mange, à peine, un fauteuil en vieux cuir où il dort, mal, et Coco s’amuse à déchirer les pages qu’il tient accrochées par des pinces à linge, c’est grâce à elles d’ailleurs que nous pouvons identifier les chapitres de ses derniers romans, notez cela aussi, c’es important… vous m’écoutez dites ? … oui ! ah bon ! continuons ! … où en étais-je ? Il laisse faire Coco, dans le fond sa fidélité va aux animaux, lui il n’est plus l’ami de personne… cela se comprend, un passé sulfureux ! Que voulez-vous, la collaboration, les années noires, il ne s’en sort pas facilement de ce passé… par l’écriture tout cela devient sublimé évidemment, mais bien que l’époque soit celle de l’avant-garde lui il est loin devant tout le monde, un styliste pareil cela ne vient qu’une ou deux fois par siècle, c’est lui qui le dit, et il écrit à s’en tuer, il a dit aussi : ‘mettre sa peau sur la table’, c’est cela, ‘mettre sa peau sur la table, écrire’, c’est mourir à petit feu… et la mort le guette ; elle est là, il essaye de l’apprivoiser depuis l’époque du ‘Voyage au bout de la nuit’, cela fait trente ans, comme c’est loin la belle vie sur la Butte, Montmartre, les copains, la gouaille, les belles femmes, le succès inouï, d’emblée, et puis très vite l’incompréhension, le scandale, les Pamphlets etc… vous connaissez tout cela, la guerre, la fin de la guerre, la fuite en Allemagne, les trains, les bombes, Berlin en ruine, la profonde déchéance morale, l’exil au Danemark, la prison etc… le retour des années plus tard et l’oubli tranquille, mais lui il est furieux, c’est un récalcitrant à l’oubli, au pardon, un fanatique ? Peut-être… un visionnaire, car il doit terminer son œuvre, cette dernière partie où il raconte tout, où il s’est raconté, il y travaille, une course contre la montre, car il le sait, n’oubliez pas, c’est un médecin, un médecin des pauvres, il reçoit encore une maigre clientèle à Meudon, il ne fait payer personne, dans sa bouche il n’y a qu’un seul mot, il ne jure que par l’hygiène, tous les symptômes de ces corps travaillés par ‘le mal-être’  - comme nous dirions aujourd’hui – il balaye tout cela, futile, signes du corps insignifiants, l’écriture est sa maladie à lui, il doit achever son œuvre, il sait qu’il n’en pas plus pour longtemps, tout a commencé sur le front des Flandes en 1914, le Cuirassier Louis-Ferdinand Destouches est blessé, depuis il traîne dit-il des maux de têtes insupportables etc etc… La mort est toute proche, il a une dernière chose à faire, il écrit dans la nuit une lettre à son éditeur, Gaston Gallimard, pour lui dire que le manuscrit de son dernier roman est terminé, ‘Rigodon’, la fin de la trilogie allemande, il lui écrit encore avec humour qu’il va venir défoncer ses bureaux avec un bulldozer si son roman ne plait pas. Il a mis un point final.
Quelques heures plus tard, allongé sur le divan, Céline est mort.
Les chiens hurlent, Coco se tait, Lucette est effondrée, il sera enterré dans la discrétion.
Le même jour, 1er juillet 1961, Ernest Hemingway se suicide, cela fait les gros titres des journaux. De lui, un petit article en quatrième page…
Et voila, c’est fini.
C’était bon comme ça ?
Et bien merci, au revoir. »



Rédigé en atelier d'écriture 2è série

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