La marquise sortit à cinq heures

Variation anti-romanesque (Paul Valéry...)

La marquise sortit à cinq heures, ayant oublié les clés de la cabriolet dans la boîte à gants sur la cheminée du salon qu’Anita, la veille, avait déplacé lors du nettoyage hebdomadaire, et peu fortuitement déposé sur la table basse devant le téléviseur où traînait le carton à chaussures de sa fille Juliette qui contenait parmi des coccinelles la clé des champs qu’elle empruntait le soir pour ses promenades mystérieuses et solitaires au bord de l’étang de la propriété, non loin de la grille principale d’où l’allée se déroulait dans toute sa plénitude de statues et de gravier vers le garage au cabriolet jaune que la marquise aimait conduire lorsque les beaux jours revenaient, et qui attendait serein que sa propriétaire daigne l’utiliser, sauf que, lorsqu’elle sortit à cinq heures, la marquise réalisa que la clé électronique qu’elle pensait avoir laissé dans la voiture n’y était plus ; irritée par ce contretemps la chercha en vain dans son petit sac à main, ce qui eut pour effet fâcheux après quelques minutes d’excitation qu’elle renonça à faire du shopping ce jour-là, et s’en retourna fort dépitée dans sa belle demeure sur le coup de cinq heures et quart se vider aussi sec une première rasade du whisky pur malt importé directement d’Ecosse par son grand-père, cet aventurier dont la photo campait de pied sur la cheminée du salon et qui semblait ironiquement observer de loin la cuite naissante de sa descendante de plus en plus vacillante à force de vider ligne par ligne, sans eau ni glaçon, le malt aux senteurs de tourbière jusqu’à ce qu’elle se rappela vaguement de l’idée d’une boîte qui traînait par là avec peut-être, fol espoir, le souvenir d’une clé quelconque égarée par distraction avec d’autres objets ouvrant les portes d’un impossible rêve. 

Rédigé en atelier d'écriture, 2è série

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