L'Instant Borgès (III)

Taos, Los Alamos : Nouveau-Mexique. 29 Février 2012.

Les montagnes du Sangre de Cristo se découpent au loin dans le désert où le Hummer roule rapidement, quelque part entre Taos et Santa Fe. De rares véhicules circulent sur cette route droite à perte de vue. La lumière de l’après-midi éclaire le paysage de roches anciennes, jaunâtres, d’un éclat dur, vitrifié. Il n’y a rien à part de rares cactus. Le véhicule militaire reconverti ralenti à l’approche des bulles et des bâtisses enfouies dans le sable de la communauté Earth Ship que l’on distingue de part et d’autre de la route. « Vaisseau-Terre ! » proclament les panneaux publicitaires de la communauté écolo new age qui s’est établie ici depuis l’époque de la contre-culture. La voiture du sheriff de Taos croise le Hummer, lance un appel de phares et s’arrête. Le sheriff abaisse la vitre de son SUV blanc, et allume une cigarette. Le Hummer s’est arrêté puis fait marche arrière pour se positionner en face de la patrouille de police. Le chauffeur du Hummer abaisse sa vitre teintée. Lui et le sheriff se regardent sans un mot. Le conducteur est un jeune homme avec une kipa sur la tête, des lunettes et des papillotes dans les cheveux. Le sheriff est un indien pueblo avec de longs cheveux noués en une queue de cheval. Il fait signe au chauffeur du Hummer de quitter son véhicule et de le rejoindre. Le jeune homme qui traverse la route est habillé d’une chemise blanche flottante par-dessus un pantalon kaki, il porte des bottines militaires. Le sheriff l’observe se diriger tranquillement à sa rencontre.
« Vous venez de l’Arizona » dit-il. Il a observé la plaque de voiture de loin et il a reconnu le dégradé de couleurs bleu-gris et orangé avec le cactus stylisé du Grand Canyon State. « De Scottsdale, Phoenix » répond le jeune juif qui se tient nonchalamment appuyé sur le rétroviseur de la voiture du sheriff. « Il y a un problème ?
- Vous passez dans le coin ? ». Le sheriff lâche la fumée de cigarette sur le côté. Il a eu la petite vérole dans le temps, son visage est plein de crevasses. « Ce n’est pas la peine de répondre, c’est un pays libre ici » dit-il avec une légère ironie en regardant le jeune juif dans les yeux qui se redresse et se tient droit à côté du sheriff. « Je connais bien la petite communauté Hassidique établie près de Los Alamos reprend-il, et vous, vous les connaissez ?
- J’ai de la famille dans l’Arizona mais je viens de Brooklyn. Je ne connais pas encore grand monde ici. ». Le sheriff jette le mégot de sa cigarette, « Bienvenue au Nouveau-Mexique, dit-il en refermant la vitre, faites bonne route ».

Amos laisse son Hummer au bord de la route et part dans le désert.

Elohîms créait les ciels et la terre,
La terre était tohu-et-bohu,
Une ténèbre sur les faces de l’abîme,
Mais le souffle d’Elohîms planait sur la face des eaux.

Plus tard Amos retrouve d’anciens camarades de Brooklyn ayant quitté la ville pour se retirer dans les grands espaces de l’Ouest Américain. Comme beaucoup d’autres communautés avant eux, savants, artistes, marginaux de toutes tendances, leur groupe d’ultra-orthodoxes apprécie particulièrement la beauté et l’isolement des paysages du Nouveau-Mexique, et l’esprit de tolérance ou d’œcuménisme des autorités. Entre eux ils disent que la Nouvelle Jérusalem, si un jour Jérusalem est à nouveau abattue et le peuple dispersé, se reconstituera autour du noyau fondé par eux à Los Alamos. Il a fait son service militaire avec certains de ses amis, volontairement, en Israël. Ils sont fiers d’avoir travaillé pour Tsahal. Amos est informaticien. Ses amis sont tous diplômés, ingénieurs, mathématiciens, docteurs en physique des particules. La plupart travaillent pour le Los Alamos National Laboratory sur des projets classifiés. C’est ici que le projet Manhattan a vu le jour, l’invention de la bombe atomique. Les enjeux sont différents maintenant.
Le soir venu il leur dit : « le virus est implanté ».

Elohîms dit : « une lumière sera. »
Et c’est une lumière.


Deux ans auparavant, Amos travaillait à Tel-Aviv sur les techniques les plus pointues en infiltration et exfiltration de données.
Le satellite d’observation Planck collectait les infimes traces du rayonnement à deux degrés Kelvin, le Soleil dans le dos, au point de Lagrange L2.
Deux ans auparavant, Geert, et sa petite amie Lisa filaient le parfait amour à Santa Fe.

Une saison touristique au Nouveau-Mexique...

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