L'Instant Borgès (IV)

Santa Fe, Taos, White Sands : Nouveau-Mexique. Février 2010.

Les yeux verts de Lisa, les épaules de Lisa, les jambes de Lisa… Lisa allongée nue sur le lit double queen size dans la chambre du Courtyard by Marriott Hotel, Cerrillos Road, étire ses bras, replie sa jambe gauche, se retourne, plonge son regard dans celui de son compagnon allongé à côté d’elle. Les yeux de Geert ne lâchent pas leur proie, ne quittent pas cette chute de reins, les rondeurs des hanches, les cuisses ;  Geert qui ne peut toutefois aller au bout de son désir, Geert contraint et forcé au coïtus interruptus. Lisa l’impose, Lisa est catholique fervente et pratiquante. Elle fait une entorse à sa foi, Geert son fiancé s’en accommode mal mais Geert est amoureux fou de Lisa, il ferait n’importe quoi pour elle. « Tu m’auras entière après le mariage » elle a dit. Il est d’accord, il veut l’épouser. A leur retour dit-elle. Pourquoi  attendre, partons pour Las Vegas et marions-nous express dit-il. Pour divorcer express ironise-t-elle, mais c’est vrai tu as raison les mariages s’arrangent très vite ici. Ce n’est pas loin dit-il. Geert en a marre des Anasazis, Hopis, Navajos et Pueblos, voila quatre semaines qu’ils sillonnent la région des Fours Corners et Lisa dit qu’il y a toujours plus à faire, à voir, à observer. Il veut se balader sur le Strip, voir du monde, des paillettes, dépenser son argent dans des machines à sous à un dollar, entendre le bling bloing bling de cette petite musique de nuit qui clignote sans interruption dans les halls des casinos-hôtels géants de Vegas. Il veut en avoir pour son argent. Pas avant d’avoir terminé mon travail dit-elle. Lisa a des arguments convaincants, catholique certes et en même temps libertine, experte dans la science de l’amour. Geert s’étonne, et ne s’étonne pas de la contradiction. Quand ils se taquinent ainsi elle a le dernier mot. Coïtus interruptus n’interdit pas d’autres formes d’engagement, elles, ininterrompues. C’est une question de principe et de technique explique-t-elle. Il n’y a pas à discuter ; elle écoute les avis du Pape. Et puis il faut relativiser tout cela, ce sont nos pratiques culturelles. Alors elle se lance dans un long monologue sur le même et l’autre pour conclure par « De toute façon, le mariage est un lien sacré et rien n’est plus sacré que l’amour ». Geert n’y comprend rien mais il est d’accord avec elle. C’est Lisa qui donne le ton de leur relation. Lisa avait dit « partons pour le Nouveau Mexique ». Geert avait compris « partons pour Las Vegas ». Geert comprend mal la passion de Lisa pour l’anthropologie, lui il n’entend rien aux sciences humaines, Geert est un passionné d’analyse du signal à basses et hautes fréquences, d’interférométrie et accessoirement de rayonnement gamma nichés dans les replis lointains des nuages interstellaires. Mais Geert a décidé qu’il n’y avait rien à comprendre à Lisa, lorsqu’elle a dit « nous partirons sur les traces de David Herbert Lawrence », il n’y avait pas à demander qui était ce Lawrence mais à suivre Lisa sans poser de question et ne pas mettre en doute son bonheur.

Le lendemain soir ils ont retrouvé ce fameux David Herbert, ou plutôt le souvenir qu’il a laissé de son passage à Taos, à la grande maison en adobe de Mabel Dodge Luhan qui accueillit aussi Aldous Huxley, Gergia O’Keefe et d’autres célébrités des lettres ou de la peinture au début du vingtième siècle. « C’est d’ici qu’est sorti l’esprit new age avant la lettre » explique Lisa, c’est évidemment une simplification ou une dénaturation des sources et un mélange des genres. Moi j’ai envie d’y suivre un creative writing workshop. Et toi tu feras quoi là-bas ? Geert a son idée, entretemps il s’est un peu renseigné dans les guides touristiques, et puis c’est un physicien, il y a des choses étonnantes qui sont sorties du Nouveau Mexique aussi lui dit-il, tu en as entendu parler certainement, la bombe atomique par exemple. Oui évidemment la bombe, et ça continue avec les laboratoires du Lawrence Livermore et le pas de tir des missiles et la grande base de l’Air Force plus loin dans le sud de l’état près de White Sands. Tu veux aller à White Sands pendant que je fais mes exercices d’écriture demande-t-elle ? Pourquoi pas mais c’est un peu loin. Il y en a pour sept heures de route, trois cent cinquante miles. Pas de problème laisse moi quelques jours ici chez Mabel House et reviens me voir quand tu auras fini de jouer avec tes missiles. Je passerai par Roswell aussi et Alamogordo. Je vais un peu m’éclater à jouer au soldat et à traquer les soucoupes volantes, et puis je suis physicien. Tu t’intéresses aux étoiles dit-elle et aux origines du cosmos. C’est la même chose avec l’atome, c’est la même force à l’œuvre. C’est étrange s’extasie Lisa devant l’immaturité des hommes mais je t’aime dit-elle. Fais comme tu voudras. Reviens. Oui c’est promis je reviens dans quelques jours. Laisse-moi le temps de réfléchir à nous aussi. Tu me manques déjà.

Au volant de la Chevrolet Impala de location, pendant les longues heures de route en solitaire dans les déserts du Nouveau-Mexique, Geert a le temps de réfléchir à son étrange liaison avec Lisa, il est fou d’elle c’est un fait, il a besoin aussi de prendre l’air et de penser aux raisons pour lesquelles il est ici, et après tout il y a une certaine cohérence aux événements, rien n’est laissé au hasard, Lisa et l’anthropologie, sa thèse sur la culture fusion si particulière du Nouveau Mexique, laboratoire de la mondialisation d’une autre espèce que celle des flux financiers et des cargos, entre les fonds indiens multiples, les traces hispaniques, et la marque du colon Anglo-Saxon, et lui membre d’une équipe de recherche pointue en cosmologie, le spécialiste du traitement des images dans le programme Planck qui fait du tourisme scientifique et s’interroge sur les liens étroits qui ont toujours existé dans sa discipline avec le complexe militaire. Une technologie à double usage pense-t-il. Deux faces pour une réalité, deux illusions. Lisa s’interroge aussi sur les illusions de la culture et sur sa propre illusion mais cela ne l’empêche pas de vivre pleinement son catholicisme, cela n’a rien d’une contradiction avec le regard d’observateur détaché qu’elle porte sur les choses. Cela n’a rien d’une contradiction pour moi non plus pense-t-il, s’intéresser aux bruits de fond du cosmos et développer des technologies qui servent aussi à traquer les sous-marins ennemis dans les grandes profondeurs de l’océan.
Geert traverse un orage dans le désert, il l’a vu venir de loin. Des éclairs frappent le sol.

Pendant un des exercices de l’atelier, Lisa met en scène une partie de ses souvenirs. L’ambiance studieuse du lieu, l’isolement au désert, la profonde concentration des participants et leur diversité, tout cela lui rappelle son premier amour vécu dans la plus grande détresse alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente que sa mère avait envoyé d’Amsterdam vivre une expérience de vie communautaire intense dans un kibboutz d’Israël. Sa mère, Hannah Goldberg… une idéaliste qui croyait encore dans l’esprit kibboutzim des origines, mais l’utopie socialiste et sioniste avait vécu, beaucoup de ces communautés étaient privatisées et cherchaient le rendement et le profit. Pendant l’été de ses dix-sept ans elle avait rejoint la communauté de Kfar Masaryk en Galilée pour y pratiquer un peu l’agriculture et beaucoup l’hébreu. Elle était tout de suite tombée amoureuse d’un jeune juif new-yorkais, vaguement intéressé par le judaïsme, lui aussi poussé par sa famille à retrouver une partie de son identité. Ce jeune kibboutznik s’appelait Amos, il était beau comme le David de Michel-Ange. Lisa rédige un récit un peu autobiographique où elle se met en scène avec Amos dans un épisode magnifié par la distance et déformé par l’imprécision de sa mémoire où ils se promènent sur les berges de la mer de Galilée qu’on appelle aussi le lac de Gennesaret et où ils font l’amour.
C’est au retour du kibboutz que Lisa s’est convertie au catholicisme au grand désarroi de sa mère. Tu n’aurais pas dû m’envoyer là-bas maman, la Galilée c’est aussi la terre de Jésus le Nazaréen et l’église de la Transfiguration sur le Mont Tabor est tellement belle. Elle ne lui a pas parlé d’Amos de Brooklyn. Maman je voudrais partir à New York pour étudier. Etudier quoi ? L’anthropologie à Columbia University. Je ne suis pas riche dit sa mère, ça coûte très cher les études aux Etats-Unis. Commence des études à Amsterdam. Nous verrons plus tard.

  Le biotope de White Sands est très particulier. C’est un désert de gypse blanc dans une cuvette naturelle, le basin de Tularosa. Le gypse est soluble dans l’eau mais il pleut très rarement à White Sands et l’eau ne s’y écoule pas vers la mer. Le désert est alimenté en gypse par l’érosion des montagnes de Sacramento et de San Andres. Ce sable quand on l’y touche est froid même en plein soleil, en plein été. Geert observe la faune et la flore. Ces touffes d’herbes qui jaillissent du sable blanc comme des cheveux en désordre : c’est du yucca ; un lézard blanc s’y faufile. Geert à l’arrêt observe l’animal qui s’est complètement adapté à son environnement. Les tempêtes sont fréquentes pendant l’hiver. Geert retourne à l’abri de la voiture et quitte le désert blanc à regret. C’est un paysage qui n’est pas de ce monde se dit-il, mais c’est quoi le monde. Ses pensées dérivent vers les points abstraits qui peuplent ses nuits au laboratoire de Noorwijk, des abstractions d’étoiles, des constructions d’amas de galaxies, des pixels colorés qui n’ont que le sens qu’on leur prête. Il songe qu’il n’a jamais vraiment pensé au sens des images sur lesquelles il travaille. Il se demande si ces collègues y pensent parfois. Pour la plupart d’entre eux ce sont des défis à relever dans une rude concurrence internationale car la science est aussi un champ de bataille. Il s’arrête en lisière de la zone interdite aux touristes, l’immense pas de tir des missiles de White Sands. Que ferais-je si je travaillais pour l’armée se demande Geert. Améliorer la qualité du traitement d’images pour mieux repérer et frapper l’ennemi. Qui est l’ennemi ? Plus loin il va lire les panneaux d’information qui racontent l’histoire du site et de la base aérienne d’Holloman toute proche. Ici est déployée la 49è escadrille de combat de l’armée de l’air américaine. Il regarde les photos des F22-Raptor. L’un d’eux en plein vol au-dessus du basin de Tularosa. La tache blanche aux filaments étirés de White Sands vue à haute altitude lui fait penser à un nuage de gaz intergalactique qui s’interpose entre les appareils de mesure de Planck et le vide profond du cosmos. Son rôle dans le projet est de nettoyer les images de leurs impuretés pour y dévoiler les infimes vibrations du ciel archaïque, pour y déceler les germes originaires des protogalaxies. Le Raptor effilé monte vers le soleil. Dans le ciel des avions à réaction déchirent le silence.

Tu as ou tu n’as pas d’idée sur la question interroge Lisa. Ils se sont retrouvés avec sauvagerie dans la chambre meublée à l’ancienne de Mabel House. Non pas plus loin, arrête. Je t’en prie. Arrête. Geert s’est retiré et se lève fâché, cette fois il n’en a cure des préceptes de Lisa, c’est moi ou ta religion lui balance-t-il méchamment. C’est quoi cette comédie, et des préservatifs tu n’en veux pas non plus. Non, à l’ancienne dit-elle, discipline du corps et de l’esprit. Nous nous marions à Las Vegas dit-il, c’est maintenant ou jamais. Je n’attendrai plus. Lisa fait oui de la tête, elle ne veut pas perdre Geert, elle ne veut pas revivre un abandon. Plus tard apaisé il lui demande de réexpliquer sa question. Le principe anthropique dit Lisa, tu as une opinion ou tu n’en a pas. Je ne comprends pas de quoi il s’agit dit Geert. Explique moi, apprends-moi je ne connais rien en-dehors du calcul, du traitement du signal, et d’un peu d’astrophysique. Parle-moi de ton monde. Lisa raconte, Teilhard de Chardin tu en as déjà entendu parler ?

Le mariage à Las Vegas est un pur bonheur. Loin de leurs parents, de leurs amis, de leurs collègues, de leurs souvenirs perdus, c’est un moment de joie immense rien qu’à eux deux. Deux témoins fournis obligeamment par le service religieux viennent compléter le tableau. Merci c’était une très belle cérémonie. La mariée en blanc et le marié en smoking défilent en limousine sur le Strip extravagant de la grande folle qu’est Vegas. La nuit qu’ils passent à l’hôtel Bellagio vaut bien toutes les dépenses. Geert a obtenu ce qu’il est voulait. Sa nuit de noces. Lisa a obtenu ce qu’elle voulait. Un mari dans les règles de l’art. Dans le vol de retour vers l’Europe Geert exhibe fièrement le certificat de mariage. Il se dit qu’il va étudier sérieusement les questions de Lisa. Il a du retard à rattraper. Pour commencer, Lisa lui fourre un petit livre de fictions dans les mains, une édition de poche à bon marché qu’elle a déniché à l’aéroport International Mac Carran avant le départ ; c’est très bien explique-t-elle, il y a là-dedans une nouvelle qui vaut plusieurs traités de philosophie. C’est quoi. Tlön Uqbar Orbis Tertius. Etrange se dit Geert, je ne comprends déjà rien au titre.

Le bruit de fond des galaxies est agité, les récepteurs de Planck enregistrent tout. Les données se déversent vers la Terre. Il faudra des années pour analyser cette masse brute de signaux : filtrer, décoder, rehausser, supprimer, avant de pouvoir lire et comprendre. Mais comprendre quoi ? C’est la question que se pose au même moment le Docteur Chidambaranathan en vacances chez lui.

Mahabalipuram, Inde du Sud.

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