L'Instant Borgès (IX)

Adrogué, environs de Buenos-Aires, Argentine. 21 Mai 1940

L’écrivain est assis à la table de travail. Le ciel bas de ce jour d’automne disperse chichement une lumière grise qui salit les fenêtres. L’ampoule de la chambre ne fonctionne pas, voici plusieurs jours qu’il pense le signaler à la réception de l’hôtel et qu’il l’oublie. Il éclaire son univers à l’aide de la seule lampe de bureau, ses manuscrits, la petite machine à écrire qui l’accompagne toujours en voyage, la feuille de papier glissée et qui contient au milieu de la page le mot FIN. Il n’est pas loin de Buenos-Aires où il habite mais il s’est retiré quelques jours se faire oublier, et pour oublier, dans cet hôtel Las Delicias où sa famille avait l’habitude de l’emmener pour les vacances d’été. La pénombre envahissante ressemble aux monde des ombres qui grandit en lui, il perd la vue tout doucement, écrire le fatigue de plus en plus. Pourtant, il le faut. Ecrire il le faut et voici la dernière touche d’une nouvelle pour laquelle il a beaucoup travaillé. Demain se dit-il, dans une enveloppe en papier kraft timbrée les feuillets seront expédiés à la rédaction du magasine Sur, le Sud, ils seront lus par Victoria Ocampo. Mais c’est une des deux sœurs de Victoria, la jeune Silvina qui l’encourage à écrire des nouvelles, il faudra les réunir dans un recueil, tu verras lui a-t-elle dit, elles te rendront célèbre. Il n’y croit pas trop, la gloire l’intéresse peu, seuls ses amis les livres ont de l’importance pour lui ; hélas le jour de ses yeux décline, la nuit viendra inexorable où il ne verra plus les choses de la même manière ; écrivain il l’est surtout parce que poète et que la poésie est faite pour la mémoire, la récitation. Homère, le poète aveugle n’est-il pas son modèle ? S’il a rédigé ce texte c’est pour elle, pour Silvina… Son cœur se serre, il n’a d’yeux que pour elle, secrètement, et cela le brûle depuis si longtemps. Son meilleur ami aussi, mais lui il en est l’amant ; Silvina et Adolfo Bioy se connaissent depuis l’enfance, ils ont finalement annoncés leur mariage, pour très bientôt. Il est parti pour masquer sa souffrance, quelques jours, le temps que cela passe. Silvina et ses yeux clairs, ses beaux cheveux châtains soyeux et bouclés, Silvina aux longs bras blancs et à la pose d’ange lorsqu’elle lui parle, sa tête penchée, appuyée sur sa main, c’est elle qui l’encourage toujours, qui croit en lui comme écrivain, mais c’est Bioy qu’elle aime. C’est ainsi se dit Jorge, assis à la table de travail où il vient d’achever la rédaction d’une nouvelle. Il songe au recueil dans lequel il va l’insérer : El jardin de senderos que se bifurcan. C’est le chemin qu’a pris sa vie, une bifurcation, Silvina restera à jamais inaccessible ; et lui poursuivra une route en solitaire. Quel étrange récit que je lui adresse, y verra-t-elle les clés que j’y ai dissimulé pour elle ? Qu’y verront les autres lecteurs ? Cela l’a amusé, cette histoire de société secrète, un livre qui change le monde, littéralement, non pas à la manière des idéologies dont ses contemporains sont en train de brutaliser les frontières. Un texte est peut-être une arme pense Jorge Luis, et sa cible, le cerveau de ses lecteurs. Ainsi soit-il Silvina, pense au monde qui pourrait-être avec toi, mon épouse, moi, ton époux. Adieu Silvina.
L’écrivain, retire la dernière page de la machine, l’ajoute aux autres feuillets, soupèse le tout, trouve cela assez beau, le glisse dans la grosse enveloppe jaune. Il jette un dernier coup d’œil au titre :

Tlön Uqbar Orbis Tertius

Il effleure l’enveloppe d’un chaste baiser et murmure le prénom adoré.

Jorge Luis quitte sa chambre, dépose l’enveloppe à la réception, fait quelques pas devant le perron de la demeure néo-classique à l’entrée étroite et haute soutenue par deux colonnes, il s’avance dans le jardin et décide de poursuivre sa promenade jusqu’à la côte plus bas.
Le soir tombe lentement sur les eaux amères du Rio de la Plata vaste comme une mer. Très loin, de l’autre côté du bras de l’Atlantique sud qui s’enfonce en coin dans les terres, les lumières de Montevideo s’allument comme les feux d’une galaxie. Leur lumière atteint la rétine des yeux las de l’écrivain mais lui voit déjà de plus profondes éclaboussures derrière leur froideur.

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