L'Instant Borgès (V)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010.

Les vagues agitées du golfe du Bengale déroulent l’incessant tapis de leur énergie primordiale sur les côtes du Coromandel. Le tsunami de Décembre 2004 a laissé ici d’étranges traces, la vague géante en se retirant a laissé huit mille morts et les restes de deux sites archéologiques engloutis mis soudainement à nu. Non loin des temples du rivage, l’un consacré à Shiva, l’autre à Vishnou, Chidambaranathan assis sur le sable s’abîme dans la contemplation du flux et du reflux incessant de la mer. Il est ici chez lui, son prénom en Tamoul signifie une des demeures du Dieu Shiva, une des incarnations du destructeur – transformateur des choses, yogi conscient de tout ce qui se passe dans l’univers.

« Chidam » comme l’appellent familièrement ses proches appartient à la caste des brahmanes. La plupart des lettrés, des académiques, des scientifiques en Inde sont des brahmanes, les héritiers des prêtres de l’hindouisme. Les castes restent importantes en Inde, malgré plus de soixante ans d’égalité des droits garantie par la Constitution du jeune état de l’Union Indienne, mais cela ne pèse pas lourd face aux traditions d’une société plusieurs fois millénaire. Chidam n’accorde plus beaucoup d’importance aux aspects sociaux du système dont il est pourtant un des représentants élus par la naissance pour en occuper le sommet, dans les termes d’une hiérarchie, qui n’est pas celle du pouvoir temporel, ou de la richesse, ou des honneurs, mais d’une pyramide sociale basée sur l’échelle de la pureté. Les brahmanes, même pauvres, même sales, sont les plus purs des hindous. Le pur et l’impur, cela laisse des traces dans le psychisme des individus conditionnés par l’apprentissage d’une foule de règles. Ses parents se rappellent encore d’une époque, d’avant l’indépendance, lorsque un hors-caste, un mendiant, un intouchable, pour ne pas les nommer, était tué sur le champ s’il transgressait quelques interdits, comme de croiser la route d’un kshatryia sans se prosterner ou s’il franchissait le seuil de la maison d’un brahmane la souillant de son ignoble impureté. Autre époque, préjugés révolus… Chidam est conscient des contradictions de sa culture, lui par exemple, il a été éduqué en Occident, il y travaille, il y a fondé une famille ; pourtant il ne lui viendrait jamais à l’esprit de consommer une autre nourriture que celle préparée par un autre membre de sa caste. Non seulement il est strictement végétarien mais comme tout brahmane qui se respecte il prépare lui-même sa nourriture, question de pureté. En Occident cela pose parfais quelques petits problèmes. Comment accepter des invitations au restaurant de la part de collègues bien intentionnés ? Uniquement s’il parvient à les convaincre que son estomac ne supporte que la nourriture végétarienne à l’indienne, car dans un restaurant indien, s’il est bien côté, le cuisinier sera par nécessité rituelle un brahmane. Rien à voir avec l’estomac. Etrange caste… cuistot ou professeur d’astrophysique théorique… Certains de ses collègues ne comprennent rien à sa culture, le jeune Geert par exemple, c’est sans espoir. Le seul avec lequel il ressent une certaine connivence est son bras droit, le Docteur Chamseddine, lui aussi élevé dans des principes et qui accorde une grande importance à la moralité. Ce qui ne l’empêche pas de courir après toutes les femmes, c’est un grand séducteur. Chamseddine… il pense à lui face à la mer du Bengale, il est le seul qui pourrait comprendre les questions qu’il se pose.

 Les structures pyramidales des temples du rivage reposent sur la base carrée qui enserre la salle de dévotions. Il est passé tout à l’heure déposer une offrande devant le lingam du Seigneur Shiva. Un vieux brahmane, « un vrai » pense-t-il gêné, quasi-nu avec son pagne blanc passe et repasse avec son plumeau pour nettoyer les impuretés laissées par les visiteurs. Il s’occupe aussi de garnir de pétales de fleurs et de maintenir les bougies allumées, le symbole viril du dieu. « Il mène une vie en harmonie avec son milieu » pense-t-il « mais moi qu’est-ce qui donne du sens à ma recherche de la vérité ? ». D’une manière détournée il se dit que lui aussi nettoie les impuretés, les scories qui nous empêchent de voir l’image du cosmos primordial. Mais quelle est cette image ?

Planck est un instrument de très grande précision, le fruit d’un labeur d’exception. Il capte tout mais ce qui intéresse les scientifiques est dissimulé par l’ombre de la Voie Lactée, par le plan galactique qui traverse le ciel à l’horizontale et inonde le champ visuel d’une trop forte lumière. Ce qui intéresse l’équipe de chercheurs qu’il dirige ce sont les traces du rayonnement fossile de l’univers qui s’est manifesté trois cent mille ans après le Big Bang. Trois cent mille ans… Et fiat lux ! Une goutte d’eau infime dans l’océan des rides du temps. Le docteur Chidambaranathan calcule mentalement les ordres de grandeurs qui séparent les moments-clés de l’histoire du cosmos. Ils tiennent en quelques chiffres simples et effrayants, les puissances de dix…


Les puissances de dix racontent la vraie dimension du Temps…

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