L'Instant Borgès (VII)

Mahabalipuram, Tamil Nadu (Inde du Sud). Février 2010  jusqu’à  moins l’infini

 « Chidam » se lève, étire ses membres et se retourne vers la ligne basse des temples derrières les dunes. Il admire les restes érodés des sikharas construits pendant la très longue période de la dynastie des Cholas qui ornent la côte au sud de Madras d’un chapelet de gros grains sculptés. La culture tamoule et sa langue dont il est très fier est parlée depuis deux millénaires, une des plus vieilles langues encore vivantes, qui a produit des poèmes que la foule chante ce soir en une lente procession sur la plage. Sa méditation interrompue il préfère maintenant se mêler aux pèlerins. Ils arrivent de partout, s’écoulent le long des dunes comme une rivière d’hommes, toutes conditions mêlées pour la fête de Shiva qui va se prolonger la nuit à la lumière de milliers de bougies.
Les étoiles s’allument et nous marchons en chantant pense-t-il, pareils aux luminaires du ciel profond qui brûlent leur hydrogène depuis des milliards d’années pour célébrer le créateur, mais notre vie est bien plus courte, et pourtant plus proche des étoiles, que de tout ce qui a précédé l’allumage soudain du ciel. Les pas du Créateur s’il fallait les compter, je le ferais en puissances de dix dit-il soudain à son voisin en transe. Il y en eut quatre depuis que le ciel est visible jusqu’à nos jours, quatre pas en treize milliards d’années qui ont suffis à peupler l’univers de superamas de galaxies, eux-mêmes formés en amas, eux-mêmes composés de milliers de galaxies, elles-mêmes formées de milliards d’étoiles, seulement quatre pas dans les puissances de dix en montant dans l’échelle de temps de 1013 à 1017 secondes, depuis le moment que Planck est en train d’observer jusqu’à nous qui marchons sur ce rivage habillé de nos temples millénaires, gloire en soi rendue à Lord Shiva.
Mais avant, oui, avant… entre le Big Bang et la libération du rayonnement fossile que nous captons aujourd’hui, il y eut cinquante-six pas de franchis dans l’infiniment court entre 10-43 secondes et 1013 secondes, cinquante-six sauts dans l’ordre des grandeurs. Qu’en reste-t-il dans l’image du ciel sinon des ondes peut-être que nous parviendrons à voir lorsque le projet sera terminé et toutes les données analysées. Chidam parle tout haut et de plus en plus fort, sa voix file dans les aigus et il entonne une mélopée en énumérant les puissances de dix du temps qui le hantent. Cinquante-six pas de Dieux « avant », quatre pas « après » et la durée d’un pas à l’autre augmente exponentiellement, mais cela n’a pas d’importance, seul le nombre de pas et de stations sur la corde ascensionnelle de Shiva, le dieu yogi, comptent pour lui. Chidam invente peut-être une nouvelle religion ce soir, peut-être une nouvelle demeure pour le dieu destructeur et transformateur  de toutes choses…
Quelles sont les formes laissées dans l’image du cosmos primordial, c’est cela que je cherche, le sens de ma vie, ces formes me diront quel est le visage de Dieu. Tout à coup le souvenir de son collègue, le Docteur Chameddine s’impose à lui, il faudra absolument que je lui en parle à mon retour en Europe pense-t-il. Cette quête a commencé pour moi il y a bien longtemps, et pour lui ?
Le long ruban du peuple du rivage s’enfonce dans la nuit emportant avec lui le Docteur Chidambaranathan et ses rêves.


Cette aventure a commencé à New York par une matinée chaude et humide il y a plusieurs décennies, le 21 Mai 1965 très exactement…

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye