L'Instant Borgès (X)

Centre des Conventions, Washington D.C. 23 Avril 1992

C’est le grand jour, la réunion annuelle de la Société américaine de physique. Très tôt, dès cinq heures du matin, l’équipe des chercheurs a rassemblé les documents dans les grandes boîtes en carton, quitté l’hôtel et remonté Constitution Avenue le long du National Mall, des grands Mémoriaux et du Smithsonian Institute, le cœur symbolique des Etats-Unis d’Amérique. Ils rejoignent le bâtiment de verre et de béton du Centre des Conventions au sommet de Mt Vernon Place à sept heures trente pour trouver les portes closes. A huit heures tout le monde est là ainsi qu’une équipe de la télévision. La salle bruisse d’impatience, la communication qui va être présentée mettra un terme à dix-huit longues années de recherche, de doutes, d’espoirs. Les délégués savent bien que quelque chose de fondamental va être annoncé mais ils n’en connaissent pas les détails ; jusqu’au bout l’équipe de chercheurs et le directeur du programme, le Docteur Georges Smoot vont garder le secret.
A neuf heures du matin le petit monde des scientifiques de la puissante Société américaine de physique, et la presse qui va relayer l’information via tous les grands réseaux nationaux en cette matinée de Jeudi apprend la découverte des rides de l’espace-temps.
Un homme dans la salle de conférence s’agite sur son siège ; cette découverte annoncée à tel renfort de publicité est pour lui un secret de polichinelle, il le savait, il avait anticipé cette découverte par la puissance de la théorie et des calculs, avait-on besoin de monter une observation aussi complexe et coûteuse que celle du satellite COBE pour le prouver ? La puissance de l’idée devrait suffire à entraîner l’adhésion des incrédules par la pure démonstration mathématique, rigoureuse, sèche, parfaite. La science a parfois besoin d’évidences matérielles, de preuves, d’images, de cette « photo primordiale » reconstituée à partir des mesures de COBE, le Cosmic Background Explorer… Il jubile et fulmine de colère rentrée, il aurait dû faire partie de l’équipe du docteur Smoot lorsqu’ils ont commencé cette aventure en 1974, il était peut-être trop jeune mais le premier de son groupe d’âge, diplômé de physique théorique à l’âge de dix-huit ans ! Docteur à vingt-trois ans ! Et au lieu de cela, il a eu du mal à passer les échelons administratifs lui ouvrant des portes vers les projets les plus intéressants. Qu’est-ce qui a posé problème ? Son âge ? Son nom ? Il l’observe, tous ces savants sont des WASP bon teints. Est-ce à cause de cela, ses origines obscures, fils d’émigré égyptien ? Il ne veut pas le croire ! Il n’a pas eu assez d’ambition pour pousser quelques concurrents du coude, voila tout.

Le docteur Chamseddine se dirige pensif vers son hôtel. Le trafic de voitures est dense au-dessus du pont qui enjambe le Potomac, la lumière joue sur les rides du fleuve, il observe les véhicules qui filent vers la Virginie et le cimetière militaire d’Arlington. C’est la frontière du Sud pense-t-il, frontière théorique car beaucoup de Virginiens de l’autre côté travaillent dans les administrations du gouvernement fédéral à Washington D.C. Pourtant une frontière de sang passait ici à une certaine époque, on s’est battu sauvagement, et le Nord a fini par triompher. Les souvenirs de high school et des classes d’histoire américaine remontent, il trouvait cette matière très ennuyeuse ; aujourd’hui pourtant alors que la discipline scientifique qui fait l’objet de toute son attention est au premier plan de l’actualité il se détourne des profondeurs du cosmos et médite sur l’histoire des hommes qui semble se répéter. Chamseddine est américain, il se sent profondément solidaire de son pays, mais l’image des soldats occidentaux dans la guerre de libération du Koweït, foulant les lieux saints d’Arabie, y établissant leurs bases et leurs habitudes le dérange sans qu’il puisse l’expliquer. Il fallait déloger Saddam du Koweït évidement, l’opération Desert Storm fut un grand succès mais plus il y repense, plus il trouve l’idée de ses compatriotes polluant le désert d’Arabie déplaisante. 
Il ne comprend pas pourquoi cette pensée s’infiltre en lui, il n’a jamais été religieux, son père l’a élevé pour lui donner une bonne éducation, réussir dans la vie, s’élever au-dessus de sa propre condition d’émigré pauvre se tuant au travail, chauffeur de taxi, livreur, manutentionnaire, et tant d’autres jobs précaires, pour que son fils s’intègre au pays de l’opportunité et trouve sa voie, et il l’a fait. Aujourd’hui la grande découverte des rides du temps chère à Georges Smoot et l’équipe du projet COBE tremble à l’image du fleuve. Est-ce parce qu’il a éprouvé une grande frustration à ne pas pouvoir travailler sur ce projet ? Il serait temps pense-t-il de rencontrer ses contacts à la société d’astrophysique de Paris, et par la même occasion de découvrir l’Europe, et qui sait, faire rebondir une carrière qui s’enlise.
Le docteur Chamseddine retrouve le sourire. La carte de l’univers trois cent mille ans après le Big Bang se superpose aux sables du Hedjaz et à Notre-Dame de Paris.

Carte des "rides du temps" découverte par COBE

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