L'Instant Borgès (XII)

Jardins du Luxembourg, Paris, 17 janvier 2012

Ce n’est pas l’idéal pour une promenade d’amoureux, le temps est frais, il a gelé la nuit dernière, mais heureusement le ciel est découvert, et puis il faut en profiter un peu pense Geert qui enroule sa grosse écharpe de laine en sortant de l’institut, les jardins sont à quinze minutes à pied, ce n’est pas la peine de prendre le métro pour un arrêt, de toute manière la station Port-Royal est sur la ligne du RER B, quelle idée de prendre le train jusqu’à la station Luxembourg, heureusement que le vélib, comme ils disent ici pour les vélos en libre service, commence à se répandre un peu partout à Paris, d’accord, difficile de comparer avec Amsterdam, et sans doute ce ne sera jamais comme chez nous. Il frissonne à l’évocation de ce pronom qui revêt pour lui une signification très personnelle, comme chez nous, mais sommes-nous vraiment chez nous à Amsterdam Lisa et moi ? Deux années depuis notre mariage un peu fou à Las Vegas, un coup de tête, mais enfin, il y a des hauts et des bas, plutôt des bas en ce moment, Lisa est très occupée à boucler sa thèse qu’elle défend ici même à la Sorbonne, pourquoi avoir choisi Paris, il ne comprend toujours pas grand-chose à l’anthropologie, quoiqu’il s’amollisse aux angles comme lui dit Lisa en enfonçant ses doigts dans les côtes pendant l’amour, l’amour enfin, complet, le mariage condition sine qua non disait Lisa, soit elle l’a voulu mais pourquoi cette distance qu’il ressent depuis peu, pourquoi cet air boudeur ou triste qu’il surprend chez elle lorsqu’elle défait sa longue chevelure et se regarde dans le miroir, rien à voir avec l’anthropologie, lui alors, il est vrai que Geert est très occupé également avec le projet Planck qui entre maintenant dans sa phase finale, la plus délicate, celle où lui-même sera responsable de l’achèvement des travaux, l’analyse des données qu’il a déjà tenté en vain d’expliquer à Lisa, cela ne sert à rien, chacun vit dans son monde professionnel, heureusement qu’il y a pour moi les yeux de Lisa, et les épaules nues de Lisa, et les longues jambes de Lisa et…
Geert est arrivé au centre des jardins du Luxembourg où il a fixé rendez-vous à Lisa autour du vaste étang circulaire. En dépit de la froide journée il y a quand même des promeneurs qui se sont installés bien emmitouflés sur les chaises et savourent un moment de détente loin du bruit de la circulation incessante de la capitale.
Lisa est plongée dans la lecture d’un livre de poche, elle ne l’entend pas arriver. Elle lève les yeux vers Geert comme si elle voyait un inconnu lui demander l’heure ou la direction du Sénat, mais c’est droit devant vous, Lisa voit Geert lui parler ouvrir les bras et sourire, elle reste sur sa chaise à l’écouter l’esprit encore troublé par sa lecture, distraite par quelque chose d’énorme qui est en train de lui arriver, que dis-tu finit-elle par lui demander, que me veux-tu, pourquoi m’avoir fait venir ici, j’étais occupée, tu fais juste un aller-retour sur Paris pour ton travail, tu ne pouvais pas me laisser tranquille, pourquoi as-tu besoin de moi. Son mari finit par prendre une chaise et s’installe en silence à ses côtés. Ensemble ils regardent l’étang, cela les apaise un peu, un petit vent se lève, il faut bouger propose Geert, marchons dans le parc, oui d’accord, marchons. Ils marchent et Geert parle de son travail, il ressent tout d’un coup qu’il n’a rien d’autre à lui dire, qu’il ne veut pas entendre ce qu’elle pourrait avoir à lui dire. Quand reviens-tu à Amsterdam finit-il par demander, dans une semaine, dans un mois, j’ai besoin de savoir, dis-le moi, ce n’est pas pour Amsterdam que je partirai d’ici finit-elle par dire ennuyée, mon travail n’avance pas j’ai besoin de retourner là-bas. Où ça demande son mari, là-bas enfin, au Nouveau-Mexique, avec l’évidence butée de sa jeunesse et de son insolence répond-elle. Quand dans quelques jours pour combien de temps je ne sais pas mais pourquoi je te l’ai dit d’ailleurs tu n’y comprends rien pourquoi partir si loin tu as la Sorbonne à ta disposition, à tes pieds, à tes genoux, en adoration pense-t-il, toute la jeunesse étudiante de Paris à tes pieds Lisa tu pourrais en faire ce que tu veux, hommes femmes, tout à toi, tous à toi si tu le voulais, mais que veux-tu enfin lâche-moi je pars parce que je dois partir je dois un peu réfléchir finit-elle par dire lentement, réfléchir je comprends tout ça est un peu compliqué toi ici moi où ça dans la Lune quelque part dans l’univers quelque part dans des lignes de code informatique à débroussailler des problèmes complexes toi avec les navajos toi nue face au Soleil toi vieille comme le monde et que je salue d’un geste las car cela me fatigue. Cela me fatigue finit par avouer Geert énervé en regardant Lisa dans les yeux et la secouant par les épaules, tu entends Lisa, je suis fatigué, et bien pars si c’est ce que tu veux.
Il s’éloigne d’elle de quelques pas, décidé, se retourne après dix pas, quand reviens-tu écris-moi, reviens, je t’en supplie, reviens, reviens.
Il s’éloigne encore plus, s’arrête, ne se retourne pas.
Lisa les larmes aux yeux regarde l’homme qu’elle aime fuir d’elle comme la lumière emprisonnée par la gravité qui se libère apporte une nouvelle aux hommes de ce monde. Le col de son manteau relevé elle retourne sur ses pas et se dirige vers la sortie rue Vaugirard.
Toute son action la pousse dans une direction physique et morale diamétralement opposée, vers d’autres énigmes, vers d’autres origines. Ce soir se dit-elle je m’occupe de mon billet d’avion, je me demande si les vols pour Albuquerque sont plus chers que les vols pour Denver en cette période de l’année. Elle essaye d’évaluer les distances entre ces villes et sa destination ultime dans le Nouveau-Mexique sur les contours d’une grande carte en couleurs et fort usée aux plis, la carte de son précédent voyage avec Geert, qu’ils s’amusaient à plier et déplier sur le capot de la voiture dans les déserts de l’Ouest en riant aux éclats. C’était si bon, bien sûr c’est plus court depuis Albuquerque, enfin, non peut-être pas…
Mais où donc au juste Amos lui a-t-il fixé rendez-vous ? A Taos ou à Los Alamos ?

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