L'Instant Borgès (XIII)

Centre de l’Energie Atomique, Saclay, près de Paris, 17 janvier 2012

Le plateau de Saclay en Ile-de-France occupe une superficie de treize mille hectares délimités par de vastes étangs et parcouru de deux cent kilomètres de rigoles d’écoulements d’eau construites pour alimenter par simple gravité les fontaines du château de Versailles. A cette ingénierie hydrologique s’est ajoutée une vocation de pôle de recherche et développements depuis la seconde moitié du vingtième siècle qui concentre la moitié de la recherche française au sein de campus peuplés de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, étudiants, chercheurs, employés d’industries de pointe, administratifs. On l’a souvent comparé à une Silicon Valley européenne. Au centre du dispositif le Centre pour l’Energie Atomique ressemble à une ville idyllique au milieu d’une verte campagne semée des rotondes blanches de réacteurs nucléaires et parcourue par une population de six mille âmes concentrée sur des tâches stratégiques. Dans cette ruche complexe les laboratoires aux acronymes saugrenus se comptent par centaines ; l’un d’eux porte le nom d’Institut de Recherche sur les Lois Fondamentales de l’Univers, l’IRFU, devant lequel un minibus décharge un nouveau lot de visiteurs,  parmi lesquels Chidambaranathan et Chamseddine plongés depuis Paris dans une vive discussion. C’est à peine s’ils remarquent l’accueil chaleureux fait par le directeur de l’institut, sorti en personne accueillir ses deux illustres confrères.
Les trois savants prennent place dans la salle de conférence, le docteur Chidambaranathan a préparé une présentation où les hypothèses-clés sur l’origine de l’univers vont être revues et commentées. Cette réunion va déterminer l’effort principal à porter sur la conduite du projet pendant l’année qui vient.
Les idées fusent de toutes part pendant la réunion, cela ressemble plus à un brainstorming qu’à une réunion de planification, des assistants se sont joints aux trois directeurs et rajoutent des diagrammes ou des équations sur les flips-charts qui encombrent très vite la petite salle de travail, le tout dans un mélange rapide d’anglais et de français. A un moment donné, Chidambaranathan lève la main et intime à tous le silence, il se lève et regarde les assistants du directeur de l’IRFU, le directeur lui-même et son nouveau collègue, le docteur Chamseddine, et leur demande de se départager en deux groupes selon leurs préférence subjective, il insiste sur ce mot, et l’accompagne d’un geste théâtral, autour d’un axe imaginaire qu’il trace sur la table, entre d’un côté, à sa droite, les partisans de la théorie des cordes, et à sa gauche, les adeptes de la théorie des boucles. Il écrit en lettres capitales sur le tableau central : théorie de la gravitation quantique. Et maintenant messieurs, allez-y, placez-vous leur demande-t-il.
Les assistants trouvent l’idée amusante et se prêtent au jeu, qui semble moins du goût de ses collègues plus âgés. Il insiste : allez, allez ! Et vous-même demande un des jeunes assistants, de quel côté de la théorie penchez-vous ? Il salue et rejoint Chamseddine du côté des « cordistes », seuls face à toute l’équipe des « bouclistes » de l’autre côté.
Où voulez-vous en venir demande le directeur de l’IRFU agacé par la plaisanterie. Mais c’est très sérieux au contraire, ce qui va sortir des images de Planck leur explique-t-il est tout autant le résultat d’une réalité indépassable qu’eux tous, scientifiques, tentent de mesurer par approximations, que de leur position consciente de chercheurs confrontés à une pluralité de modèles explicatifs dont aucun ne donne entièrement satisfaction mais qui aimeraient bien voir une certaine réalité apparaître plutôt qu’une autre.
C’est trivial reprend le directeur de l’institut. Non pas rétorque le savant indien l’air inspiré, dressé de toute la hauteur des gopurams de son pays natal qu’il sent vivre dans son corps, c’est littéral, et c’est notre devoir de savants d’en être avertis, ce que nous touchons leur dit-il est trop important pour être considéré comme une autre tâche de routine, l’image primordiale du cosmos sera déterminée par un processus dont nous ne connaissons pas à l’avance ni le résultat ni le fonctionnement ni les modalités d’apparition ni les pièges ni les surprises, les divines surprises. Il termine son discours par ces propos emphatiques puis se rassois et achève la conversation par une conclusion banale : et bien messieurs, rendez-vous dans un an environ, à Bologne n’est-ce pas ?
Le minibus quitte le complexe du Centre pour l’Energie Atomique et s’engage sur la départementale. Arrivés au carrefour avec la route d’Orsay qui passe entre l’Etang Vieux et l’Etang de Saclay d’un côté et la bretelle d’autoroute qui remonte vers Paris de l’autre, Chidambaranathan demande au chauffeur d’arrêter le véhicule quelques minutes sur le bas-côté de la chaussée. Sortez, lui dit-il, je vais vous montrer quelque chose. Les deux hommes sortent, font quelques pas, les occidentaux sont des enfants reprend-il, je ne vous considère pas comme un occidental cher confrère en dépit de votre nationalité américaine, en effet répond Chamseddine, vous dites vrai, je me sens de moins en moins américain, comment avez-vous deviné, ce n’est pas important, vous savez que nous nous approchons d’un mystère n’est-ce pas, et qu’allons nous trouver lorsque le voile sera retiré ? Regardez lui dit-il, voici ce que je voulais vous montrer. Au bord de la route un grand Christ en bois usé par les intempéries regarde le carrefour de ses yeux éteints, quelques fleurs sont déposées au pied de la statue. 
Un silence morne emplit l’habitacle pendant tout le trajet de retour.

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