L'Instant Borgès (XIV)

Phoenix, Arizona, 17 janvier 2012

Pourquoi reviens-tu ? L’email de confirmation transmis par Lisa s’affiche sur l’écran entre deux fenêtres de code défilant à vive allure. Pendant qu’une moitié de son cerveau observe les sauts d’exécution du logiciel en mode de débogage, l’autre moitié médite le sens du message de Lisa et fait silence. L’homme jeune, portant lunettes, cheveux en papillotes et kipa, retire ses lunettes, s’enfonce dans son fauteuil qui bascule en arrière, pivote sur son axe, et détournant ses yeux de la console il se projette de l’autre côté de la fenêtre d’un pavillon de banlieue. Pendant qu’il nettoie lentement ses verres ronds à l’aide d’un chiffon en peau de chamois qu’il retire d’une poche de son gilet, il observe la boite aux lettres métallique fichées au bout d’un bâton qui grince lorsque le vent s’agite devant sa pelouse. Un peu de poussière se soulève de la route et retombe mollement, il fait sec, les brindilles d’herbe ramassées en touffes roulent entre les voitures garées chacune devant leur pavillon. La lutte du désert et de la ville recommence chaque jour. Avec le temps le désert finira par l’emporter pense-t-il, il n’y a plus assez d’eau pour subvenir aux besoins des grandes agglomérations urbaines du sud-ouest américain, elles se sont développées trop vite et l’eau du Colorado ne suffit plus, déjà le niveau du lac Powell plus haut sur le fleuve est à son plus bas depuis vingt ans, une haute bande blanche dessine ses conteurs dans la roche rose des canyons où l’eau s’est retirée ; cela n’arriverait pas en Judée-Samarie, là-bas les gens font attention à ce qu’ils consomment, même le désert du Néguev ne l’emportera pas comme ici le grand désert qui grandit après chacun de ses retours. Lorsqu’il est revenu d’Israël la dernière fois après une absence de dix-huit mois il fut étonné de la vitesse à laquelle l’eau du lac avait baissé, et des traces de sécheresse de plus en plus visibles dans les pavillons de cette banlieue pourtant cossue de Phoenix. Scottsdale devient chaque jour un peu plus jaune, pendant l’été l’eau est sévèrement rationnée, plus moyen d’entretenir une pelouse verte comme en Angleterre, sans parler des terrains de golf à l’abandon. Les gens d’ici ne seront jamais comme les kibboutzim ou les colons dans les territoires, ils veulent tout, et tout de suite. Le désert reviendra et ils reprendront la route en longues caravanes à travers des cités fantômes, comme jadis, pour aller où, vers l’océan. Après, plus rien.
Lisa, pourquoi reviens-tu ? Amos lit une fois de plus le courrier électronique envoyé depuis Paris, ainsi donc, tu arrives dans deux jours, et tu n’es plus sûre de l’endroit où tu dois me rejoindre. Il lui répond rapidement qu’il l’attend chez son oncle à Phoenix, ensuite ils partiront pour le Nouveau-Mexique et les endroits qu’elle aime tant, ils passeront aussi par la ville où il a trouvé du travail, Los Alamos et où il projette de s’installer. Pour l’instant c’est du provisoire, il y a une chambre pour toi chez mon oncle, après nous nous arrangerons. Il se rappelle bien de la jeune Goldberg lors de son passage par le kibboutz de Kfar Masaryk. C’était une effrontée qui était en révolte contre tout, elle n’avait pas demandé d’être envoyée aux travaux des champs, quelle idée, elle parlait assez mal l’hébreu en plus. Il est vrai que lui-même n’était pas un exemple de vertu civique, mais avec Lisa il défendait les principes et la judaïté pendant qu’elle s’énervait en lui balançant Freud et Marcuse. Ils s’étaient rapidement trouvé d’autres points communs, Lisa avait la peau si douce et des dents si blanches, et elle aimait ses cheveux noirs bouclés et son air sérieux.
Mais pourquoi revenir ? C’est insensé se dit Amos, elle a retrouvé ma trace, elle m’écrit qu’elle n’a pas arrêté de penser à moi depuis deux ans, qu’elle est en train de se fourvoyer, elle veut me voir, me parler, juste me voir, comprendre peut-être pourquoi des choses reviennent après une longue absence. Mais elle a changé se dit-il, et moi aussi, beaucoup, sans doute plus qu’elle ne l’imagine, comment va-t-elle réagir ? Tant pis, c’est ce qu’elle veut. Ce sera cher payé venir faire la conversation, nous pourrions en rester à nous écrire de temps à autre, il lui a proposé cela, elle a suivi son impulsion et lui annonce qu’elle a acheté un billet d’avion, avec la date de retour ouverte précise-t-elle. Comme à l’époque se rappelle-t-il, c’est elle qui avait fait les premiers pas, l’effrontée. Que fait-elle maintenant dans la vie, l’anthropologie, cela ne m’étonne pas, est-elle fiancée à quelqu’un ? Elle n’a pas répondu à ma question.

Amos referme sa boite email, j’ai perdu assez de temps comme cela se dit-il, au travail. Il sera toujours temps d’aborder ces questions avec Lisa en face à face. Je me demande comment je réagirai, est-ce que je vais la trouver aussi attirante ? De quoi me donnera-t-elle envie, comment va-t-elle m’inspirer ? Prie-t-elle ?
Le programme en mode de débogage s’est arrêté de tourner et livre ses résultats dans des fichiers qu’il s’empresse d’analyser. C’est bien dit-il tout haut, c’est très bien, nous disposons maintenant d’une meilleure version. Nos ennemis n’ont qu’à bien se tenir.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Cœur ouvert XI

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye