L'Instant Borgès (XV)

Los Alamos, Nouveau-Mexique. 29 Février 2012.

Elohîms créait les ciels et la terre,
La terre était tohu-et-bohu,
Une ténèbre sur les faces de l’abîme,
Mais le souffle d’Elohîms planait sur la face des eaux.

Le vent du désert emporte les paroles d’Amos vers le grand rien ouvert de l’autre côté de la route. Il retourne au Hummer garé face à la maison formée de ronds de bouteilles de verres et de ciment, une des habitations à moitié enfouies dans le sable, typique de l’écologie d’Earth Ship. Les paroles banales qu’il a échangée avec le policier navajo le mettent mal à l’aise, se pourrait-il qu’il ait été suivi, qu’il soit surveillé ? Le lien avec la communauté hassidique qu’il a établi avec lui est-il purement fortuit ?
Il roule moins vite à présent et surveille l’arrière de la route dans le rétroviseur, parfois une voiture le dépasse mais dans l’ensemble il n’y a presque personne d’autre que lui à circuler aujourd’hui dans ces vastes étendues. Il repense à Lisa qui a pris l’avion de retour pour l’Europe depuis Albuquerque où il l’a accompagnée. Tu es partie pour toujours, c’est mieux ainsi. Dieu sait s’il n’aurait pas fini par succomber à ses charmes, mais il est resté attaché à des principes d’autant plus qu’elle a fini par lui avouer qu’elle était mariée. Lisa semblait également hésiter, entre froideur et avances discrètes suivies de repentirs de dernière minute.

Ce fut une étrange relation. Elle débarqua un peu avant minuit à l’aéroport d’Albuquerque par le vol Continental en provenance de New-York. Je suis vannée, ce fut la première chose qu’elle lui dit, la correspondance a eu beaucoup de retard, je suis sur pied depuis vingt-quatre heures, je me sens fripée. Avec quelques secondes de décalage elle lui sourit et réalisa qu’il était là, devant elle, après une absence de treize ans. C’est gentil à toi d’être venu m’accueillir, tu n’aurais pas dû, c’est loin Phoenix. Pas aussi loin qu’Amsterdam lui dit-il, aussitôt fasciné par ses yeux verts, comme jadis. Il remarqua à peine un grand corps fatigué habillé d’une veste et pantalon en jean, ses long cheveux auburn en désordre, la pose à moitié cassée, les épaules alourdies par un grand sac de voyage orange en bandoulière. Laisse-moi t’aider dit-il, détournant le regard. Où allons-nous, je voudrais prendre une douche et me coucher rapidement. Ne t’inquiète pas, j’ai tout prévu quand j’ai vu le retard de ton deuxième avion sur internet, j’ai loué deux chambres dans un bon hôtel pas loin d’ici. Tu es un ange Amos. Je suis contente de te revoir.
Cela avait plutôt bien commencé. Quelques heures plus tard, dans la salle de restaurant du MCM Eleganté, grand hôtel et centre d’événements, Amos attendait tranquillement Lisa, achevant la lecture du USA Today. Quelles sont les nouvelles demanda-t-elle en plongeant avec voracité un gros morceau d’omelette aux piments en bouche. C’est jour bissextile, c’est ça la nouvelle dit-il avec humour en lui montrant la page de titre et la date, et elle, pointant du doigt un article « Iran further complicates relations between Obama, Netanyahu », ce n’est pas plus important dit-elle, après avoir avalé une rasade de café ? Toujours de la politique, Lisa, comme à l’époque du kibboutz. Non, c’est passé tout ça, mais toi, comment vis-tu cette situation, tu es devenu tout à fait juif, elle avait dit ça comme une évidence en bougeant le menton vers le haut, et rajoutant, depuis quand es-tu devenu un hassid ? Cela ne te ressemblait pas beaucoup à l’époque. C’est la vie Lisa, c’est la vie qui m’a changé, se contenta-t-il de répondre platement. Elle n’insista pas à ce moment-là, mais il y eut d’autres moments pendant son séjour où il y eut plus d’un accroc sur la question. Et puis, quelle ne fut pas sa surprise à lui lorsqu’il découvrit ce qui lui était arrivé, à elle. Mais toi, tu es devenue une... une … Il n’arrivait pas à dire le mot. Une quoi : une goy dit-elle, une apostate ? Elle rit, tu vas me lapider, me jeter aux chiens, m’enterrer vivante dans le désert ? Je suis un monstre Amos ? Pense à tous les juifs convertis au christianisme. « Israël Afilou Che-khatà Israël Hou » répondit-il. Tu n’es pas goy, c’est absurde, tu reste juive au-dedans de toi Lisa, tu as simplement changé de pièce dans la maison commune. « Israël même s’il a transgressé, reste Israël », reprit Lisa, au moins je n’ai pas oublié l’hébreu.
Ce fut tout ce qu’ils échangèrent comme propos un peu vifs durant la première journée qu’ils passèrent ensemble. Le reste du temps fut magnifique. Ils partirent visiter la forêt pétrifiée. Et puis nous irons chez mon oncle à Phoenix. Une journée de route dit-elle, oui mais pour ainsi dire la porte à côté dans ces étendues Lisa, tu es dans l’Ouest, tout est beaucoup plus grand ici. Pendant le trajet il ressentait le trouble que la présence de Lisa provoquait en lui, une sensualité printanière émanait d’elle, comme un bouquet de fleurs sauvages, son parfum soufflait sur les cendres d’une sexualité primitive qui s’était révélée pendant l’été du kibboutz et qui l’avait transformé de l’intérieur, comme les grands troncs d’arbre de la fin du triasique qui jonchaient le lit des anciens fleuves asséchés où la lave des volcans s’était déposée et avait enrobé leurs restes, araucarioxylon arizonicum enrichis, et enfouis sous la couche des sédiments. La pétrification lente avait transformé l’intérieur des arbres en un réseau de cristaux de quartz qui avaient remplacés la matière organique par la silice extraite des cendres volcaniques sous l’action dissolvante de l’eau du fleuve. Amos se demandait s’il ne s’était pas lui aussi pétrifié lentement après le passage de Lisa, cela c’était pendant son adolescence, et il était devenu un homme pieux, et un savant très secret et responsable devant sa communauté. Mais il n’était pas totalement pétrifié se dit-il, pas encore. Qu’allait-il faire pendant tout ce séjour avec elle avec ses côtés, son rire et son corps, ses éclats de voix comme une sonorité de basse qui le frappait dans le ventre. Tu verras, ces arbres fossilisés sont très intéressants, les vestiges d’un processus naturel étalé sur des temps inimaginables, et puis juste à côté du parc aux arbres pétrifiés il y a le désert peint, des couches de couleurs, des bleu, du rouge, des jaunes à profusion, et du blanc encore et du noir, et le magenta, et tout cela vibre  à certaines heures de la journée dans un paysage torturé de badlands. Amos, tu me fais rire, les cheveux de Lisa flottaient devant son visage, la voiture roulait dans le désert, vitres grandes ouvertes, ils étaient seuls sur la route, Amos se sentait heureux comme il ne l’avait plus été depuis longtemps, tout le reste oublié. Lisa, pourquoi es-tu revenue ?
Tard le soir ils arrivèrent dans la riche banlieue de Phoenix. Lisa s’était endormie pendant la fin du trajet. Amos aurait eu envie de la prendre dans ses bras et l’emmener dans sa chambre, la déshabiller, caresser ses cheveux, sa peau, veuillez sur elle pendant son sommeil. Elle se réveilla comme il se garait dans l’allée de la résidence de son oncle. Il y a une belle chambre pour toi lui dit-il, avec salle de bains privée, tout le nécessaire, repose toi aussi longtemps que tu le voudras Lisa. Où es ton oncle demanda-t-elle ? En voyage, la maison est à nous. Tu es chez toi en quelque sorte. Amos, tu es un ange, le dernier mot disparut dans un grand bâillement.
Ils s’installèrent dans une sorte de routine pendant une semaine. Toutefois, dès le lendemain elle lui dit pendant le repas, tu sais je suis une femme mariée, je ne suis pas revenue vers un ancien petit ami mais vers un ami. Je ne comprends toujours pas ce que tu fais ici lui répondit-il. Elle se lança dans une grande explication d’où il captura quelques bribes, comme : mariage à l’improviste à Las Vegas, pas préparée, peu d’affinités avec Geert, sauf au lit, ce qu’elle dit comme allant de soi, la recherche pour ma thèse à l’arrêt, besoin de me ressourcer ici. Il y avait bien d’autres choses sans doute qu’il manqua, il avait reçu un coup à l’estomac, Lisa mariée, adieu ses rêveries peu talmudiques ! Il réagit par un « Al ta'atzben otti! » bien sonore. Holà ! Amos mon ami que dis-tu là, je ne comprends pas ton hébreu fleuri ! Ils rirent tous les deux. Merde Lisa, toi mariée, j’accuse le coup tu vois bien. Adieu espérances persifla-t-elle tout en se rapprochant de lui et l’entourant de ses bras. Comme ça, dit-elle, en toute chasteté, d’accord ? D’accord, berakha, soit bénie.
Ce fut l’acte physique le plus rapproché qu’ils se soient autorisés, n’empêche, à d’autres instants, un sourire, un regard, une manière de se balancer pouvaient suggérer autre chose. Il luttait contre le désir, priait plus ardemment, marmonnait entre ses dents. Cela passait.
Lisa partait tôt le matin rejoindre en bus le campus principal de Phoenix University établi non loin de Scottsdale ; elle n’aimait pas l’ambiance de cet établissement qui tenait plus d’un conglomérat de services ou d’une banque d’affaire que d’une école. Ce qui était le cas, en quelque sorte, puisque l’université affichait sans complexe son but d’entreprise commerciale, faisant partie d’un fond d’investissement, le groupe Appolo, mais elle n’avait rien trouvé de mieux à faire ces quelques jours que de s’y inscrire à un séminaire intensif d’anthropologie urbaine donné par Mike Davies dont elle était en train de lire un des livres avec beaucoup d’intérêt. Elle en faisait de longs commentaires le soir, mais il écoutait distraitement ses explications sur les différences entre banlieues suburbaines et exurbaines, les parallèles entre le cloisonnement des riches dans des quartiers protégés d’un côté ou l’explosion de l’industrie pénitentiaire de l’autre, la marque sûre d’une lente dégradation de l’intérêt commun, du sens public, tout cela l’intéressait peu mais lui rappelait avec plaisir sa Lisa rebelle et gauchiste du kibboutz. « Sa Lisa » vivait dans un monde dont il essayait de comprendre l’ordre, il devait bien y en avoir un en dépit du chaos apparent de sa personnalité, juive catholique, mariée à Las Vegas, dont le mari travaillait pour l’agence spatiale européenne sur un projet qui tenait, pour ce qu’elle en comprenait, autant de la science que de la religion ; « voir disait-elle les premières minutes du cosmos », en quelque sorte. Lorsqu’elle lui dit que son mari était informaticien, cela commença à l’interpeller. Pendant qu’elle partait la journée, à côté de son travail à distance pour le laboratoire national de Los Alamos qui l’occupait en partie, il faisait des recherches sur l’ESA, le projet Planck, sur tout ce qu’il pouvait trouver en fouillant un peu, et en lisant beaucoup ; il téléchargea quelques ouvrages de cosmologie sur son lecteur Kindle et plus il avançait, plus il était interpellé en tant que religieux, pour qui la question des origines, cette quête ultime de la science, avait trouvé sa réponse depuis bien longtemps, mais aussi comme scientifique travaillant dans des domaines classifiés à la frontière de l’informatique et de la physique, pour qui la connaissance rationnelle et le progrès expérimental n’étaient pas remis en question, et ces approches ne s’excluaient pas mutuellement, le livre premier de la Torah avait un sens littéral certes, mais relevant du mythe et d’un autre ordre de connaissances, que celles utilisées pour étudier le rayonnement cosmologique à deux degrés Kelvin, le bruit de fond diffus de l’univers. En temps normal, il voulait dire par là, en l’absence de Lisa, le projet Planck aurait peut-être finit par attirer son attention mais il n’aurait pas éprouvé l’irritation grandissante, voire même le sentiment de colère qu’il ressentait à l’encontre de ceux qui étaient là-bas, en Europe, aux commandes du projet. Et il s’en rendait compte, d’autres sentiments peu avouables s’y mêlaient, de la jalousie, mais aussi un peu de mépris, et de l’admiration, il n’aurait sût dire en quelles proportions, à l’égard de Geert, ce hollandais qui laissait partir une épouse aussi superbe sans trop se poser de question et qui faisait un travail pas si éloigné du sien d’après ce qu’il avait put juger en lisant quelques articles postés sur le portail des grands éditeurs scientifiques, il semblait avoir mis le doigt notamment sur un algorithme de calculs de chemins critiques très original; à cela s’ajoutait la rancune qu’il éprouvait à l’égard des européens trop mous pour combattre le terrorisme chez qui par ailleurs l’antisémitisme n’avait jamais cessé, il suffisait d’écouter les informations ; c’était l’ensemble de ces bonnes ou mauvaises raisons qui poussaient Amos à commettre lui-même un péché d’orgueil, pour qu’il finisse par se dire qu’une petite leçon d’humilité assénée à ces hommes du projet Planck, et par ricochet, cette gifle au prestige des technocrates européens, serait une manière de rétablir une certaine justice.
La semaine suivante ils prirent la route pour le Nouveau-Mexique en prenant la boucle du sud de l’état, via Tucson, White Sands et Alamogordo, et remontée vers Los Alamos. Je dois maintenant rejoindre l’équipe du laboratoire dit-il à Lisa après qu’elle eut terminé son séminaire à la Phoenix University ; ma petite période de congé se termine, voudrais-tu m’accompagner jusque là, tu pourrais visiter à nouveau les pueblos de Taos ou autre chose en route. Je veux bien à condition qu’on s’arrête à T or C. Tu rigoles, qu’est-ce que tu veux faire à Truth or Consequences ? C’est un peut tôt pour la parade en l’honneur du célèbre radio show, non, demanda-t-il avec ironie ? Justement, c’est parce qu’il n’y a rien d’intéressant là-bas que je veux m’y rendre et réfléchir un peu. Nous prendrons un motel quelconque, nous mangerons des tacos, tu me parleras de ton boulot, nous boirons quelques bières tièdes et puis moi j’écrirai enfin à mon mari.
Pour mon job ce sera un peu difficile Lisa. Oui, tu me l’as déjà dit, « classifié », tu travaille pour l’armée, ça je m’en doute, sur des grosses simulations numériques d’explosions thermonucléaires, c’est ça ? Le laboratoire à beaucoup changé depuis l’époque du projet Manhattan tu sais. Nous travaillons aussi pour le secteur de la santé : par exemple, l’imagerie médicale ou la sécurité contre les épidémies, cela t’étonne non ? Pour ce qui est de mon travail, oui, on peut le résumer à concevoir des programmes informatiques très compliqués qui reproduisent les conditions des explosions d’armes nucléaires, parce qu’heureusement il est interdit de les faire détonner à l’air libre. Et ça te passionne ? Il y a toutes les applications civiles qui en découlent aussi, tout système chaotique complexe comme la dynamique d’un ouragan peut être modélisé avec les mêmes équations que nous utilisons, ce qui change c’est la vitesse à laquelle on peut faire des calculs, cela s’appelle de l’optimisation et implique des millions, voire des dizaines de millions de longs chemins de calculs qu’il faut faire pour déterminer l’état moyen d’un système non-linéaire. Je ne comprends rien à ce que tu dis, tu me fais penser à mon mari. Mais ça pourrait mieux prévoir la route des tempêtes, des ouragans ? Oui et si Dieu le veut, nos ordinateurs finiront par y arriver répondit Amos, on finira par prévenir les tsunamis, les tremblements de terre, les épidémies, les guerres… Les guerres dit Lisa…
Ils en étaient restés là, Lisa boudait un peu dans la voiture pendant la suite du trajet vers Truth or Consequences. On y est lui dit-il : un grand panneau à l’entrée de l’agglomération sur la rue principale annonçait fièrement qu’ici une ville avait changé son nom en 1950 pour avoir l’honneur d’accueillir chaque année un présentateur célèbre de la chaîne NBC à la radio qui animait un quiz au titre « Truth or Consequences ». Les habitants du Nouveau Mexique avaient raccourci en « T or C ».
Ils s’étaient installés à la petite terrasse d’un motel au bord de la grand-route, comme elle l’avait demandé, et pendant que Lisa rédigeait son émail à son mari, Amos mettait la dernière main au programme spécial qu’il avait adapté pour « donner une leçon » à ses ennemis.
 Amos n’avait jamais eu l’intention de dire à Lisa quelle était la nature réelle de son travail. Après tout, prétendre qu’il travaillait sur des bombes atomiques, même pour en faire des simulations, agissait suffisamment comme un leurre chez la plupart des gens pour qu’ils n’aient pas envie de poursuivre la conversation. Non, son travail consistait à empêcher les autres d’acquérir la bombe atomique, en fait un ennemi en particulier, celui qui représentait une menace vitale pour Israël dans ce domaine.
Depuis plusieurs années Amos améliorait le code du programme informatique connu sous le nom de Stuxnet dans la grande presse.
Il en avait terminé une nouvelle version, très prometteuse. Encore fallait-il la tester quelque part, rien ne vaut un test grandeur nature pensait-il. Les laboratoires de l’agence spatiale européenne l’apprendraient assez vite à leurs dépens. Finalement, Lisa servait inconsciemment ses desseins. Sans remords ni culpabilité, Amos, l’expert en guerre informatique, appuya sur la touche Return de son clavier, déclencha la mise à feu d’un missile balistique intercontinental virtuel qui emportait comme charge utile une arme logicielle redoutable faite de dizaines de tête indépendantes à l’intérieur desquelles le code super-enroulé d’un immense ver des sables attendait de se déployer.

Il est seul maintenant à rouler vers Los Alamos, Lisa est partie pour l’Europe.
Arrivé à son bureau, il a le temps de vérifier que les charges du missile à têtes multiples se sont effectivement déployées au-dessus de leur objectif ; pareil au code génétique d’un rétrovirus qui infecte la cellule-hôte sans la tuer mais détourne subtilement ses fonctions habituelles, le code du virus, ou plutôt du ver, déroule sa double hélice dans les entrailles des ordinateurs ennemis qu’il a contaminé, et ayant pris place, depuis l’intérieur du programme infecté commence à rechercher tout ce qui de près ou de loin concerne le contrôle du satellite Planck et des données qu’il a transmises au sol.

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