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Sans famille ! J’ai toujours été sans famille. Toute ma vie. Cinquante-six ans.

Toute ma vie a été noire, noire noire. Seul toute ma vie. Seul absolument jusqu’à aujourd’hui. Grâce à Madame Nikki. Je vous remercie mon Dieu de vous être penché sur ma vie misérable. Je vous remercie du fond du cœur Madame Nikki. J’allumerai toujours un cierge pour vous à l’église. Pour votre santé, pour votre famille. Vous avez de la famille Madame Nikki, vous n’avez jamais été seule comme moi. Chaque fois que j’irai prier dans la petite église d’Aghios Loukas, comme chaque année pour le pèlerinage des enfants, j’allumerai un cierge pour vous car vous avez été trop bonne pour moi. Vous m’avez aidé et vous avez pleuré devant tous ces gens. Vous n’avez pas eu peur de montrer combien vous êtes bonne, car vous avez un grand cœur, et c’est pour ça que les gens vous aiment, tous les gens du pays vous aiment. Dieu me pardonne cette image, mais vous étiez pour moi hier soir, pauvre, misérable, noir, sans famille, abandonné par ma mère depuis ma naissance, élevé jusqu’à l’âge de dix-huit ans dans un orphelinat si triste, si barbare, si dur pour les petits, cet orphelinat près de Chania où j’ai été abandonné par ma mère, moi je n’ai jamais connu ma mère vous comprenez, jamais prononcé les doux mots de « Maman », de « Papa », jamais, jamais pendant cinquante-six ans connu ce qu’est que d’avoir une famille, de ne pas être seul, de ne pas avoir d’amis, car sans famille nul homme ne reçoit le don d’aller vers les autres, de se faire des amis, je suis resté cinquante-six ans comme un chien qui a peur des gens parce qu’il a reçu des coups, et des coups j’en ai beaucoup reçu, dans l’orphelinat, mais hier soir Madame Nikki vous étiez pour moi la Mère de Dieu, de notre Seigneur, Isous Christos, la Théotoke, Panagia Theotokou, j’en ai les larmes aux yeux, je pleure sur ce papier, mes larmes effacent les mots que je vous adresse, ce sont des mots à moi, nus, pauvres, sans éducation, car qu’est-ce que j’ai eu comme éducation, qu’est-ce que j’ai appris à l’école, les lettres, ta grammata, je peux lire Dieu merci, je n’ai jamais écris de lettre à quelqu’un de ma vie, et grâce à vous Madame Nikki, Théotokou, Mère de notre Seigneur Jésus-Christ en ce début de Grande Semaine j’ose mettre mes mots sans éducation, sans recherche, les mots d’un chien solitaire, pendant cinquante-six ans, les mots d’un homme qui connaît la méchanceté des gens, avec ceux qu’on appelait les « grands » d’abord à l’orphelinat, ils nous faisaient souffrir, nous les petits, ils nous volaient, ils nous humiliaient, tous les soirs de l’année, été, hiver, c’était tellement dur en hiver, nous sortions nous les petits presque nus, pardonnez-moi Madame Nikki, juste habillés d’un petit slip, nous sortions nous laver les pieds au robinet à l’extérieur de l’orphelinat sous la conduite d’un grand, et il fallait le voir rire, rire de nous, les pauvres petits grelottants de froid à laver nos pieds meurtris par les pierres coupantes de la cour, alignés en file devant ce robinet comme des condamnés à l’heure du châtiment, nous attendions notre tour et le grand il venait, il nous insultait, il se moquait de nous, c’est comme ça que j’ai appris l’école de la vie, se courber devant les plus forts, ne pas dire un mot, accepter les brimades de peur qu’il ne tombe des coups plus forts, des humiliations plus terribles.
J’ai épuisé maintenant les larmes de mon corps, quelques mots ont été effacés pendant que j’écrivais en pensant à vous Madame Nikki, qui avez été pour moi hier soir comme la mère que je n’ai pas connue, qui avez permis que je retrouve ma famille, qui m’avez mis au monde pour une seconde fois. C’est un miracle comme il en arrive dans ce pays pendant la Grande Semaine, elle commence aujourd’hui, et je vais prier et jeûner mieux, plus intensément, pour honorer les souffrances de notre Seigneur.
J’ai cherché ma mère en vain, au début, puis j’ai abandonné, je vous l’ai raconté à vous, et devant tout le monde, tous les gens qui étaient là dans la salle et tous les autres qui nous regardaient, le pays entier, je le sais, c’est ainsi que moi aussi j’ai découvert votre émission et que je me suis dit « et pourquoi pas moi, pourquoi Madame Nikki ne pourrait pas m’aider comme elle le fait depuis des années pour tous ces pauvres gens qui racontent leur histoire à la télévision ». Alors j’ai pris ma décision, j’irais vous parler, raconter mon histoire devant les gens à cœur ouvert. Je remercie Dieu d’avoir créer la télévision et votre émission bénie, cette bonne invention qui aide les gens à se retrouver.
Comment ont-ils fait pour retrouver sa trace ? La femme qui m’a mise au monde, Dieu ait son âme, de là où elle est au Ciel, elle me regarde et je lèves mes yeux vers le Ciel à la recherche d’une reponse, qui je suis, pourquoi je suis là, quel sens donner à ma vie ? Quelle importance peut avoir la vie d’un homme s’il est seul au monde, s’il n’y a personne pour lui parler avec douceur, pour l’embrasser le soir quand il rentre fourbu de son travail, quand il est malade et qu’il a besoin de réconfort. N’ayant jamais pu prononcer les doux mots de « Mère » ou de « Père » j’ai eu peur de me marrier, fonder une famille, d’être obligé un jour de laisser mes enfants et de partir, j’ai eu si peur de m’engager avec les gens n’ayant jamais connu dans l’enfance que brimades et corrections.
La seule famille, ou ce qui s’en rapproche le plus, c’est à l’armée que je l’ai rencontrée. A dix-huit ans j’ai enfin quitté l’orphelinat, entre-temps j’étais moi-même devenu un grand, d’autres petits avaient remplacés ceux que j’avais connu, certains avaient eu la chance d’être accueillis dans une nouvelle famille, d’autres sont restés à jamais au bord de la route, trop faibles pour lutter, d’autres se sont construits seuls contre les autres, la méchanceté et la bêtise du monde. Je fus de ceux-là. Je ne suis pas devenu à mon tour le bourreau des petits. Je les ai aidés du mieux que j’ai pu avec l’aide de Pater Iannis, je gardais pour eux les petits gâteaux au miel et aux amandes que les femmes en noir du village préparaient pour nous le dimanche après la messe. J’ai griffé, j’ai montré les dents, j’ai cogné pour protéger les petits gâteaux au miel et aux amandes de la convoitise des grands. Et j’ai gardé cette habitude, chaque année je retourne là-bas près de Chania, toutes mes maigres économies y passent, je prends le bâteau au Pirée en troisième classe, et chaque année le prix du billet augmente, et chaque année mes revenus diminuent un peu plus, et maintenant à cinquante-six ans je n’ai plus de travail et s’il le faut je m’endetterai pour y retourner cette année encore, et les prochaines années, je retournerai à l’orphelinat en Crète apporter des gâteaux pour tous les enfants. Dans les bonnes patisseries de Chania on trouve maintenant à côté des gâteaux traditionnels des éclairs au chocolat ou au moka et des merveilleux, ce sont des pâtisseries de France ils disent, on les trouve chez nous aussi, j’apporterai des immenses boîtes en carton remplies d’éclairs, de merveilleux, pour les enfants, tous les enfants abandonnés qui remplissent toujours les orphelinats, car hélas le temps passe, la société avance, les hommes deviennent plus habiles, ils accomplissent de grandes choses mais des parents qui n’ont pas la force d’élever leurs enfants ou des tous petits que le destin a déjà frappé d’un tragédie et qui ont perdus leurs parents, hélas cela continue, cela ne s’arrètera jamais, alors c’est cela le sens de ma vie, leur donner un peu de bonheur, et puis j’irai à l’église d’Aghios Loukas allumer un cierge comme chaque année, un cierge pour le saint patron du village, et je ferai lire une messe pour le repos de Pater Iannis, qui m’a appris à lire et à écrire, qui m’a donné quelques bases dans la vie, la décence, l’humilité, l’histoire sainte, et j’allumerai aussi un cierge pour vous ma bonne dame Nikki comme je l’ai déjà dit car vous avez été si bonne.
Et encore. Je n’ai pas tout dit. Pendant que je vous racontais mes malheurs, et le chomage qui me pèse en plus de tout le reste, vous vous êtes retournée vers la caméra, vers les téléspectateurs, vers toute la Grèce qui nous regardait et vous avez dit : « j’ose croire qu’il y a dans ce pays quelqu’un, une entreprise, une communauté, qui a besoin des services de Monsieur Petros, qui pourra mettre à profit ses talents, qui pourra l’aider à retrouver du travail dans son domaine, rappelez-vous quelle est votre spécialité Monsieur Petros? – Je suis technicien en radio-télévision j’ai répondu. C’est ce que la chance m’a permis d’apprendre comme métier. » Alors vous avez terminé par un beau sourire devant la caméra et vous avez dit : « appelez nous, au numéro de téléphone suivant. » Et vous avez donné le numéro.
Je suis resté à l’armée le plus longtemps possible. A mon époque le service militaire était obligatoire et durait deux années dans l’armée de terre et trois années dans la marine. Je suis resté à l’armée pendant quatre ans. J’y ai appris mon métier. Je suis monté à Athènes comme tous les jeunes gens qui cherchaient du travail et j’y suis toujours resté, et quel bonheur, c’était la première fois de ma vie où je me sentais heureux et fort. A cette époque la ville grandissait très vite dans toutes les directions, c’était sale, bruyant, de plus en plus pollué mais qu’est-ce que j’y étais heureux ! Au début l’été était épouvantable dans ces petits appartements surchauffés, il n’y avait pas encore d’air conditionné, le ventilateur brassait un air chaud et lourd comme les vagues dans la mer. Dès que je le pouvais je descendais chercher un peu de fraîcheur à l’ombre des platanes, j’y fumais tranquillement ma cigarette sur un banc et songeais aux préparatifs de mon pèlerinage à l’orphelinat.

Voilà donc ma vie Madame Nikki, je vous ai tout raconté et je m’étonne : comment avez-vous fait en quelques semaines pour retrouver la trace de ma mère et de ma famille ? Vous l’avez expliqué à la télévision, mais j’apprenais tellement de choses sur moi-même : comment ma mère fut chassée par son propre père du village natal en 1940 ou 1941 pour avoir connu un homme, apparemment, qui ne plaisait pas à mon grand-père, ma mère, l’ainée d’une famille très pauvre de cinq enfants qui fut chassée comme une bête malpropre de sa maison, et qui survécut aux terribles années de la guerre, comment, on ne sait pas, et qui monta sur Athènes à la fin de la guerre, elle ne s’est jamais mariée, cela est certain, pourtant moi je suis né en 1956 en Crète et elle m’a abandonné, étais-je le seul enfant qu’elle ait abandonné, est-ce qu’il y a d’autres enfants, peut-être mes frères ou mes sœurs qui se demandent où est leur famille ? Je garde ces pensées pour moi, il y a beaucoup de trous dans les explications que vous avez donnés, mais quelle émotion ! Je n’ai sans doute pas fait attenton à tout, j’étais comme drogué, et puis vous avez expliqué comment l’équipe de la télévision avait retrouvé la trace de deux membres de ma famille, vivants, et ils étaient là, ils étaient venus à l’émission, ils avaient accepté de me rencontrer sur le plateau. J’étais sans voix, drogué oui, abruti, on aurait dit l’idiot du village, c’étaient les filles de mon oncle Thanassis et de ma tante Litsa, mes deux cousines ! Plus jeunes elles avaient rencontré ma mère ! Quel bonheur, des témoins directs ! Hélàs, quand cela s’es passé, ma mère était mourante, c’était en 1992 vous avez raconté, son frère, mon oncle Thanassis qui l’adorait avait passé sa vie à la chercher partout, et il avait finis par la retrouver mais trop tard ! Dans la famille de mes oncles et tantes, l’histoire de ma mère était un mystère, une part obscure, un peu honteuse, mais ces cousines que j’allais retrouver avaient rencontré ma mère, fut-ce à ses derniers instants.



Aujourd’hui, c’est Lundi, le grand Lundi de la Semaine Sainte. J’ai téléphoné à mes deux cousines, Madame Voula et Madame Sophia pour leur souhaiter une bonne semaine de Pâques. Nous nous étions échangés nos numéros de téléphone après l’émission en nous jurant de nous rappeler vite, très vite.
Elles étaient très contentes, nous nous sommes racontés l’émotion de nos retrouvailles pendant cette émission de télévision et la bonté de Madame Nikki grâce à laquelle nous avons été rassemblés. Elles ont leur famille, je leur ai dit, je ne veux pas m’imposer chez vous, je voudrais juste avoir de vos nouvelles de temps en temps, j’ai vécu si longtemps seul que je ne veux rien changer à ma vie, juste un peu de chaleur humaine. De temps à temps.



Ma cousine, Madame Voula m’a téléphoné ! Celle qui me ressemble. On dirait frère et sœur à nous voir. C’est vrai que nous sommes de la même famille. Elle est la fille de mon oncle Thanassis mais il est parti lui aussi, Dieu ait son âme. J’aurais aimé connaître cet oncle qui avait été le plus proche de ma mère, celui qui n’a jamais désespéré toute sa vie de la retrouver et qui y est arrivé. Madame Sophia mon autre cousine est très bonne aussi mais je la sens un peu plus distante ou réservée, elle a encore ses enfants à la maison. J’ai hâte de rencontrer mes neveux. Madame Voula nous a invité pour Pâques, dimanche prochain nous irons tous dans sa grande maison à la campagne faire rôtir le mouton à la broche et le kokoretsi ! Quel bonheur, j’ai hâte d’y être !



Vendredi. Epitaphio. Le Vendredi Saint où nous pleurons la mise au tombeau du Seigneur, je reviens de l’église de mon quartier, Aghia Markela, j’y suis allé tous les soirs de la grande semaine avec une ferveur renouvelée prier et chanter avec les fidèles. Dans ce quartier d’Athènes où je vis depuis quarante ans j’en ai vu passer des choses, gaies et tristes, beaucoup plus de choses tristes ces derniers temps. Il y a beaucoup d’étrangers maintenant, c’est vrai, les grecs qui en ont les moyens quittent ces quartiers centraux pour la grande banlieue chic au nord de la ville ou bien pour les nouveaux quartiers près de l’aéroport. Je ne reconnais plus ma ville. Qui sont tous ces gens ? Pourquoi viennent-ils dans ce pays ? J’entends à la télévision, ils viennent d’Asie, de pays où il y a la guerre et la misère et d’Afrique aussi, des noirs il y en a aussi. Ils viennent du Pakistan, d’Afghanistan et de Dieu sait où. Ils ne parlent pas notre langue. La plupart sont des illégaux. Ils ne sont pas comme nous. Ils ne connaissent pas la fête de Pâques, je les vois dans la rue manger des souvlakis, des brochettes de viande, ignorent-ils qu’on ne mange pas de viande pendant la Grande Semaine ? Certains disent qu’il faut les chasser à coup de bâtons de nos villes, de nos foyers, les renvoyer chez eux. Moi je vois des malheureux qui essayent tant bien que mal de conserver leur dignité. Dieu aie pitié de nous !



Le Lundi après Pâque, j’écris pour remercier ma cousine. Ce fut une grande et belle fête. Ils ont une belle maison à la campagne à Loutraki. J’ai pris le train le matin. Je ne suis jamais allé à Loutraki, ce n’est pourtant qu’à une heure de route d’Athènes, c’était un peu comme des vacances, c’est une belle petite ville balnéaire où les riches athéniens ont fait construire une résidence secondaire et il y a beaucoup de touristes aussi. Il y avait une grande terrasse où la table était dressée pour quarante personnes au moins. Je suis arrivé les bras chargés de gâteaux, je ne savais pas où les déposer, je voulais les remettre à ma cousine en personne mais je ne la voyais pas. J’ai dit : « je suis le cousin Petros », une jeune femme m’a laissé entrer sans poser de question. Est-ce que c’est sa fille, ou sa belle-fille, je n’ai pas osé demander. Je me sentais tout timide au milieu de ces gens bien habillés à l’élocution soignée, il y avait de grosses voitures allemandes à l’entrée de la maison. Je me sentais petit et fragile au milieu de ces grandes et belles personnes. J’aurais voulu me cacher en attendant que ma cousine vienne me chercher. Des jeunes m’observaient du coin de l’œil, personne ne venait vers moi me saluer, les autres étaient occupés à préparer le kokoretsi, les moutons, il en fallait des quantités pour nourrir tous ces gens, le mouton doit cuire lentement, pendant de longues heures, c’est pour ça qu’ils commencent tôt, et le kokoretsi est prêt avant le mouton et les gens commencent à boire, de la bière, du vin, à dix heures, à onze heures du matin déjà, ils vont manger et boire toute la journée.
Enfin, ma cousine Sophia est venue vers moi, elle était tout sourire, elle semblait contente de me voir mais elle voulait surtout m’installer quelque part à cette longue table et retourner à ses occupations. « Où est Madame Voula notre cousine ? » lui demandai-je. « Elle va arriver, ne t’en fais pas », dit-elle, « va, va t’asseoir là-bas, elle va arriver ».
Et puis les jeunes sont venus, ils se sont assis à côté de moi et me regardaient comme une bête curieuse. « Alors c’est toi le Monsieur de la télévision » a dit une adolescente très jolie, elle portait des jeans et un de ces pulls américains que tous les jeunes portent maintenant. Elle pouffa de rire en me regardant et d’autres jeunes filles l’imitèrent. Au moins cela créait une ambiance de gaieté dans mon coin de table, et moi aussi je me suis mis à rire fort en disant « mais oui, c’est moi ! Le monsieur de l’émission… Et j’ai vu Madame Nikki de près ! ». Là, j’ai senti que je les avais ferrés comme du poisson avec un asticot. A ce nom magique les regards de ces jeunes filles bien élevées et de quelques garçons se sont tournés vers moi avec la plus grande attention, ils buvaient mes paroles maintenant. « Oh oui, raconte-nous Oncle Petros ». Tiens, d’un coup j’étais devenu « l’Oncle Petros ». « Comment elle est Nikky ? Est-ce qu’elle est aussi jolie qu’elle y paraît, tu lui donnes quel âge, et ces cheveux, tu les as vu de près, tu crois que c’est sa couleur naturelle ? ». J’étais assailli de questions, j’étais devenu d’un coup quelqu’un d’important, j’avais vu Nikky de près ! Je n’arrêtais pas de leur dire « oui, oui les enfants, Madame Nikky est formidable, elle est bonne, elle est si bonne ». Un neveu à l’air un peu fripon me dit en me tapant du coude « hé l’Oncle, c’est ce qu’on dit, qu’elle est vraiment … très bonne ! Haha ! ». Je ne compris qu’un peu tard sa remarque et n’arrêtais pas de dire ; « oh, oui, elle est bonne, elle est si bonne ! ». Ils étaient tous pliés de rire. Les adultes commencèrent à se rapprocher de notre petite société. Enfin, ma cousine, Madame Voula vint me tirer de ce mauvais pas, et le reste de la journée passa dans un rêve.
Je ne me rappelle plus de tout ce que j’ai raconté, j’avais beaucoup bu et je n’ai pas l’habitude de boire. Il y avait des gens avec de bonnes situations autour de moi, ils parlaient des prochaines élections, des taxes, ils n’arrêtaient pas de critiquer, c’était une honte disaient-ils de payer toutes ces nouvelles taxes, ces impôts desquels ils avaient échappés toute leur vie, et maintenant, il fallait payer, pourquoi, parce que le gouvernement avait trahi le pays, nous avait vendu aux allemands.
Même sans avoir fait de hautes études je crois que n’importe qui peut comprendre qu’un gouvernement est comme le maître d’une maison, sans revenus comment va faire le maître pour payer les gens de sa maison, les métayers, la blanchisseuse, le jardinier, le boulanger ?



Aujourd’hui quelqu’un m’a téléphoné pour me proposer du travail. Dieu soit loué ! La prière de Madame Nikky a été entendue ! Il se trouve encore dans ce pays des gens généreux. J’étais si content que j’ai dis oui tout de suite, oui, mille fois oui… sans réfléchir. « Attendez une minute, ou un jour ou deux pour réfléchir » m’a dit mon interlocuteur en riant, « vous ne savez même pas de quoi il s’agit ». C’était vrai, et c’était quoi ce travail je lui demande, j’ai un petit diplôme de technicien en radio, je peux faire des prises de son, des mixages, je m’y connais assez bien en électricité et je peux réparer des postes de radio ou de télévision. Expliquez-moi, je fais tout cela, quand faut-il commencer ? Je suis prêt, quand ? Demain ?
- Non, non, ne vous emballez pas mon vieux. Ce n’est pas ça du tout… ». Là j’ai senti comme une inquiétude. Alors voilà ce qu’il m’a dit cet homme. C’est quelqu’un qui travaille dans un théâtre. « Un théâtre ! » ai-je dit étonné. « Je ne suis pas acteur ! » Il s’y est pris à plusieurs reprises pour expliquer, voilà, j’allais jouer mon propre rôle sur scène, un monologue, j’allais raconter ma vie dans des salles de théâtre, des salles un peu confidentielles, devant un public ‘intellectuel’, c’est le mot qu’il a employé, devant un public ‘branché’ amateur de nouveautés, c’est ce qu’il a dit mais je ne connaissais pas cette expression.
 J’allais tout leur raconter, ou presque, comme à la télévision, à l’émission « Apportons nos cadeaux », le texte allait être retravaillé, je n’aurais qu’à l’apprendre par cœur et le réciter sur scène avec naturel. « Mais pourquoi, pourquoi » demandai-je affolé. Parce que c’était si ‘authentique’ a-t-il dit, si ‘vrai’, si criant d’émotion, « vous étiez si vrai, magnifique avec votre souffrance » il a dit, « vous avez ému des milliers de gens ».
Je lui ai raccroché au nez. Je n’en pouvais plus d’entendre cela, moi un animal de foire, parler, montrer ma souffrance parce que c’est ce que les gens aiment voir aujourd’hui ? Jamais !



Quelques jours ont passés. L’homme du théâtre a rappelé, il a dit : « prenez votre temps, réfléchissez, réfléchissez encore ». Il a laissé son numéro de téléphone. J’ai accepté de le noter. Et puis quelques jours ont passés. Je réfléchissais. Personne d’autre ne m’avait appelé suite à l’émission « Apportons nos cadeaux » de Madame Nikky pour me proposer du travail. Mes cousines, elles avaient leurs familles, et leurs soucis. Nous nous étions dit « à l’année prochaine ! » en nous quittant le dimanche de Pâqes. Ce sera donc à l’année prochaine. Et puis je pensais à mes enfants aussi, à tous ces enfants de l’orphelinat de Chania, qui leur apporterai un peu de bonheur sous la forme d’éclairs et de merveilleux ? M’endetter n’était pas une solution, et mon loyer, comment continuerais-je à le payer, est-ce que je voulais finir un jour à la rue comme tous ces mendiants qui traînaient dans la capitale ?
Alors j’ai fini par dire oui, j’ai rappelé Alekos, le metteur en scène, c’est un gentil garçon avec de bonnes idées. Il m’a aidé à travailler mon texte.

Et voilà, tout est dit, voilà pourquoi je suis là-devant vous ce soir Mesdames et Messieurs.
Je vous remercie d’avoir écouté mon histoire.
Et maintenant : « Apportons nos cadeaux ! ».





RIDEAU

inspiré par l'émission de télé-réalité grecque "Pame Paketo"

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