Céline, ni romans, ni pamphlets

Hier après-midi, de passage Galerie Bortier dans le centre-ville chez Génicot m’attendait « L’école des cadavres » de Céline. La fille de celui que j’appelle en mon for intérieur « l’avocat Génicot », et qui tient parfois le magasin en l’absence de son père me rapporta l’anecdote suivante lorsque je lui présentai l’ouvrage protégé sous une couverture de papier translucide : « figurez-vous dit-elle, que ce livre était tombé à l’arrière de la rangée depuis un certain temps, il avait été oublié, nous ne nous rappelions plus qu’il y en eut encore un, et hier en rangeant je l’ai trouvé et remis à sa place. Il était pour vous ». Sur quoi, j'avisai que c’était le dernier des pamphlets qui me manquait. Oh, c’est bien ! répondit-elle ». Assis, un client qui venait de négocier une forte vente d’une série de vieux albums illustrés prit le livre un peu étonné et le feuilleta distraitement, cela n’évoquait rien pour lui. Entre connaisseurs un clin d’œil suffit pour se comprendre, je saluai la libraire et m’en allai.
J’étais un peu troublé en sortant de la galerie, mon pamphlet emballé dans un grand sac plastique avec quelques livres de poche, fragile, le papier très jauni, vieux de ses soixante-dix ans d’âge, une des dernières rééditions, en 1942, du livre qui avait été publié en 1938 et qui consacrait définitivement Céline comme un écrivain maudit, s’enfonçant bien l’épine dans le moelleux un peu gras de la pulpe du bois, à travers sa main de persécuté persécuteur cloué au pilori de la société. Les « poches » pesaient sur le Céline grand format à couverture souple qui pliait sous le poids des deux gros tomes de « La Grande Armée » de Georges Blond ainsi que de quelques Calvino plus aérés. Une angoisse très légère me taquinait dans le fond du cervelet et je perdais l’équilibre entre les chaises encombrées de touristes aux abords de la Grand Place de Bruxelles. « Place ! Place ! aurais-je voulu leur crier, laissez passer le Bossu de Meudon et son valet. » Il commença même à pleuvoir. « C’est le bouquet, sortir ce Céline de sa naphtaline et lui faire attraper un rhume, de surcroit. »
Rentré chez moi, je déposai le fragile volume sur la longue table blanche de la cuisine sous la verrière, en pleine lumière, le ciel chahuté avait pour de bon viré au bleu sur le tard, et j’observai les pamphlets mis côte à côte dans leur nudité, le dernier venu avait rejoint les autres tomes interdits de séjour au royaume des rééditions par la volonté expresse de leur auteur, pris de remords après les faits et qu’on ne trouve plus qu’à condition d’y mettre le prix, volonté confirmée par ses ayants droits, sa veuve Lucette veille toujours, et d’après le code pénal (L123-1 du Code de la propriété intellectuelle) il faudra attendre soixante-dix après la mort de leur auteur pour mettre un terme à cette jouissance exclusive. 1961 – 2031, en théorie. Dans la pratique, que va-t-il se passer au décès de la veuve, Lucette : un Pléiade « Pamphlets » copieusement annoté par Henri Godard?
« Voila, une œuvre sulfureuse, difficile à trouver, enfin rassemblée, là, devant moi, je suis donc à mon tour célinien devenu, hooray hooray ! » m’entendis-je marmonner par manque d’air, en costard dans le placard.
Alors Céline, vos pamphlets, c’est la mauvaise part, l’œuvre du diable que seuls lisent les détraqués ; vos romans, ce qu’on peut faire lire aux écoliers? Cette distinction convenue passe mal aujourd’hui, en fait c’est Philippe Alméras, le renard dans la basse-cour des céliniens qui le premier définit Céline d’un bloc, homme et œuvre, récusant les dichotomies frappées par la critique à coups de marteau entre romans et pamphlets, littérature et crapulerie antisémite, entre le collaborateur trop heureux de voir apparaître des étoiles jaunes dans Paris occupé, et le bon Docteur Destouches des banlieues rouges, ou entre le dandy des années trente beau coureur de danseuses et le clochard furibard de Meudon sur la fin de vie, sans oublier l’ami des bêtes et l’ennemi des hommes… Alméras dit et j’ai compris immédiatement qu’il avait raison, qu’il suffit de lire Céline d’un bout à l’autre, ou même de le survoler, pour se rendre compte qu’il y a un homme et une écriture, un et une seule, qui évolue certes, stylistiquement, mais qui charrie du début à la fin son supplément d’âme, noire, corrosive, rigolote, désespérée, amusante, lyrique, bouffonne, grotesque, sérieuse, choquante (grivoise, injurieuse, « peuple »), délicate… Du début à la fin il n’y a qu’un homme, un écrivain, qui se raconte, se met en scène, attaque et se défend. Ferdinand furieux, la formule a été utilisée par Pol Vandromme, oui, certes, Céline auteur d’une « littérature de combat » du premier au dernier livre. Alors oui, tous ses livres des « pamphlets » ? D’accord. Tous des « romans » ? Peut-être, à condition d’y ajouter l’adjectif « modernes », et s’il fallait jargonner, anachroniser et faire bien dans les salons, toute son œuvre, une « autofiction » par l’esprit, avant la lettre (collection Blanche).
Littérateurs gentils d’aujourd’hui, prenez garde que « Ferdine Sardine » ne vous bouffe le derrière sans crier gare !

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