Chè ve di?


Il est à son poste, de l’autre côté du lac, je le sais, il est là comme tous les matins, très tôt, dès que l’aurore pointe ses doigts au-dessus de la chaîne des monts préalpins, il s’assied à la longue table de travail de bois blanc face à la fenêtre, ouverte, au premier étage de la Villa Carlotta, son cahier noir usé à côté de l’étui de marine qu’il ouvre posément et dont il retire la longue-vue qu’il dépose sur un pied d’observation en cuivre.
Ensuite, il allume une cigarette, toujours avec lenteur, les mêmes gestes lents de la répétition, et il la fume jusqu’au bout en laissant son regard flotter sur les eaux bleues, ou grises, ou vertes. A cet endroit, le lac est étroit, le vaporetto dépose les touristes d’un bord à l’autre en moins de cinq minutes.
Il aspire longuement chaque goulée de la cigarette et puis il se lève. Deux minutes et trente secondes plus tard, il revient à sa table de travail avec un café qu’il sirote à petites goulées tranquilles. 
Il accomplit ce rituel pendant que je souffre sur ma page vide. Je finis par y déposer un mot, puis deux, et une phrase se forme. Je sens son regard pointé dans ma direction, le globe oculaire projeté par-dessus le lac fixement dans ma direction précise, car il colle l’œil à sa longue-vue sitôt le café terminé et sa matinée d’observation commence.
Et la mienne s’égare de ratures en déchirures, d’omissions en contrefaçons, de mots perdus, puis retrouvés, puis reperdus, abandonnés, révélés enfin au terme d’innommables défis intérieurs et d’une souffrance physique de plus en plus forte.
Voici par exemple tout ce que je puis produire au terme d’une navrante matinée de travail : « J’improvisais en écrivant, rien n’était à sa place, futiles jouets de mon imagination, les personnages grelottaient au soleil et transpiraient en plein hiver, ce fut pourtant une période merveilleuse de ma vie que la réécriture du plus beau des romans qu’il me fut donné de lire. »
A un moment donné, je n’en peux plus, je dois me lever. C’est l’heure à laquelle la jeune femme en blanc de l’hôtel amène sa barque au milieu de lac et se laisse flotter avec grâce, les bras nus au soleil, et toujours un livre entre les mains.

 Il est à son poste, de l’autre côté du lac, je le sais, il est là, sitôt que la cloche de San Giovanni a sonné les douze coups de midi qui résonnent jusqu’aux rives du village où les touristes ravis prêtent l’oreille à leur musique.
Il s’assied à sa longue table de travail en bois de vieux chêne poli par l’usage séculaire face à la fenêtre ouverte au premier étage de la Villa Melzi, il est impatient, sa lunette de marine posée sur trépied et avec l’avidité du requin il se jette dessus, l’œil torve rivé dans ma direction.
Que m’importe ces façons, je suis affairé, pris par une tâche dont la noblesse ne tolère aucune distraction, le deuxième carnet est sur le point de s’achever, un nouveau chapitre du grand roman qui relate l’ancienne rivalité des Clérici et des Melzi d’Eril se met en place, parfaitement emboîté, ajusté dans la belle architecture des palais blancs en leurs jardins où l’air embaume des parfums d’agrumes et d’azalées, clos en sa géométrie balancée par les doux rythmes croisés des colonnades et des allées fleuries, et je lis : « Quand l’armée du jeune conquérant franchit les Alpes victorieuse et entra dans Milan, le monde ébloui apprenait qu’Hannibal et Alexandre avaient trouvé un successeur. La nouvelle fit grand bruit dans les jardins de la Villa Melzi où le duc Francesco offrait une réception à ses hôtes. « Horreur ! La révolution arrive, guillotine en tête des régiments ! » clamaient les vieilles perruches d’aristocrates poudrés de blanc. En face, une réception similaire se déroulait dans les jardins de la Villa Carlotta où l’avocat Sommariva célébrait la victoire des idées nouvelles sur la superstition des curés et la réaction du despotisme autrichien, au tintement des coupes de champagne et au claquement des feux d’artifices. »
A un moment donné, la satisfaction m’envahit et je ferme le cahier. Le soleil est descendu derrière les montagnes à l’extrémité du lario, c’est l’heure à laquelle la jeune fille au grand chapeau qui somnole dans sa barque au milieu du lac, un livre à la main, choisit pour reprendre les rames et rentrer au Grand Hôtel Serbelloni.

Dans la barque, une jeune femme habillée de blanc, le teint hâlé par le soleil de longues journées paresseuses, observe le manège de l’écrivain qui passe derrière elle plusieurs fois par jour dans son petit vaporetto. Peu avant midi, il traverse le lac depuis le quai de Tremezzo, et il prend pied sur la rive opposée de Bellagio. Quelques minutes plus tard il repasse dans l’autre sens. Il répète le trajet avant le coucher du soleil, une fois dans un sens, une fois dans l’autre.
A l’aide d’un grand miroir dans lequel elle admire les reflets ondoyants du monde elle suit de près cet homme qui apparait à la fenêtre de la Villa Melzi à Midi où il semble parler quelques instants à un compagnon qu’il bouscule comme un paquet à la table de travail, où il installe ses outils, le carnet, les crayons et la longue vue. Le soir, c’est à la fenêtre de la Villa Carlotta qu’il semble invectiver ce compagnon tordu, qui tient gauchement le cap d’une observation mystérieuse, l’œil rivé à la lunette pendant des heures sans bouger.
Elle revoit l’homme au restaurant de l’hôtel après le repas, occupé à écrire et à écrire encore jusqu’à ce qu’il finisse par s’écrouler de fatigue sur sa page.
C’est alors que la jeune femme qui a entretemps passé une belle robe de soirée noire glisse silencieuse dans son dos, s’empare de son carnet dont elle déchire toutes les pages et s’envole ensuite légère par la fenêtre ouverte, le sourire aux lèvres, dans la douceur d’une nuit d’été. 


Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série. Proposition inspirée par le roman d’Italo Calvino "Si par une nuit d'hiver un voyageur" : regards croisés, changements de points de vue narratifs, roman du lecteur de romans…Les lecteurs avertis auront identifiés dans un des « romans dans le roman » une piètre variante de l’incipit de « La Chartreuse de la Parme » dont voici l’original.
"Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur."

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