Journal de voyage en Grèce

Mini-Journal de Voyage en Grèce

31 Mars (Samedi)
Avion. Arrivée à Panorama en milieu d’après-midi. Nous sommes affamés. Ma mère à préparé un poulet kokinisto.

1er Avril
Promenade à Loutraki. Sur la vieille route je m’arrête pour faire le plein d’essence, la station service n’est pas fort courue. Deux petits vieux, l’un parle français, plutôt bien. L’autre m’offre une orange. Comme l’écho d’une très antique tradition.

2 Avril
Courses à Mégara le matin. Après-midi studieux dans le patio ensoleillé de la maison. Marie revoit ses cours de grec. J’écris le début d’une nouvelle nouvelle.

3 Avril
Couses à Mégara le matin au marché (laïki). Après-midi nonchalant à Loutraki, terrasse de café branché face à la mer d’huile, la montagne au loin, il fait beau. Marie me dit qu’elle s’est ennuyée hier soir et que c’était bon.

4 Avril
Ballade au lac Vouliagmeni et au site d’Héraion à la pointe ouest de Loutraki. Pas un chat. Non, justement : quatre chats paresseux devant une taverne au bord du lac où le patron, un pêcheur au visage buriné, attend le client. Nous sommes peut-être les premiers et uniques clients de la journée. Trois euros pour un café et un schweppes. Le patron n’a même pas assez de change pour me rendre sur un billet de dix euros. Il reste heureusement un peu de monnaie dans le vide-poche de la voiture pour les péages. Le compte est bon. Ce n’est pas encore la saison, les touristes, grecs principalement, vont arriver à partir du week-end, début des vacances de Pâques en Grèce. Quand il n’y a personne ou presque, nous prenons le temps pour observer les choses et relever les détails insolites. Il y en a quelques-uns autour de ce lac : trois types dans une voiture au bord de l’eau sur une espèce de jetée, attendant un ferry qui ne viendra jamais ; une église nouvellement construite à flanc de colline, une cabane de pêcheur au pied de la colline, et le tout, enfermé dans des murailles dignes d’un château-fort médiéval le long de la petite route qui longe le lac, un portail gigantesque, des tours crénelées, d’un kitsch ! Des murailles pour protéger quoi ? Trois poules et un pope. Plus loin, un chien vide les restes d’un repas sur la table d’un restaurant. Où est le propriétaire ? Sur le site du temple consacré à Héra en bout de terres, une route macadamisée à l’abandon. Où sont les ouvriers de ce chantier? Un panneau annonce fièrement que le projet de rénovation du site est soutenu par des fonds européens pour 500,000€.

5 Avril
Ciel bas, pluie intermittente, mauvais temps sur l’Attique. Terminé la nouvelle « L’étrange récit d’Ebenézer Jones ». Lectures en zigzag depuis le début de ce voyage. Dans l’avion, le premier chapitre d’un livre acheté à l’aéroport « The price of fish : a new approach to wicked economics and better decisions », le genre d’ouvrages de vulgarisation dans lequel excellent les anglo-saxons, « popular science » ou dans ce cas plus précis « popular economics ». J’ai été séduit par l’idée directrice des auteurs, à savoir : qu’une certaine classe de problèmes en économie ou dans les sciences sociales, qualifiés de « méchants », pervers, wicked, appelle une manière de réflexion originale et croisée, au carrefour de quatre courants qu’ils identifient comme étant, les théories du choix et de la décision ; les relations en économie entre gouvernements et marchés ; les théories des systèmes, en particulier celle des systèmes émergents et du rôle régulateur de l’information, et enfin, le rôle de l’innovation et de la pression de sélection (la concurrence), dans l’évolution des systèmes complexes. Tout cet arsenal théorique impressionnant est convoqué pour résoudre un problème exemplaire, celui du prix du poisson. Entendez par là : comment développer une économie durable, soucieuse de l’environnement et des ressources naturelles en quantité limitée, sans une approche dogmatique et simpliste qui conduit à tuer le patient en même temps que sa maladie, par l’effets des « conséquences inattendues » (the law of unintended consequences). Les « problèmes méchants » disent-ils n’appellent pas de solutions bonnes ou mauvaises dans l’absolu, mais de meilleures ou plus mauvaises décisions qui nous rapprochent ou qui nous éloignent de la recherche élusive d’une solution.
L’ambition ultime des auteurs de ce livre est de contribuer à fonder une nouvelle théorie du commerce, le « commerce réel », en attaquant les à-côtés négligés du modèle économique dominant, que les économistes eux-mêmes appellent pudiquement les « externalités » et qui regroupent : l’épuisement des ressources, la pollution, les infrastructures de mauvaise qualité, et last but not least, les crises financières. Excusez du peu…
Je complèterai ce commentaire lorsque j’aurai terminé de lire cet ouvrage. Je le rapproche d’un article publié dans un supplément du « Monde de l’Economie » de cette semaine sur l’indigence de la pensée économique à se dépasser, alors que le monde réel n’arrête pas d’assener des coups de massue aux postulats des modèles dominants : théorie des agents rationnels, théorie de l’utilité… à savoir, le cœur du modèle néoclassique établi entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle par Jevons, Menger, Walras (la révolution marginaliste)… Pourtant, les contestations des postulats rigides du modèle néo-classique existent depuis longtemps : théories de la rationalité limitée, des aléas moraux, asymétrie de l’information, finance comportementale… mais il n’y a pas encore de grande théorie unificatrice de ces nouvelles approches économiques même si nombreux sont les spécialistes qui en éprouvent comme un pressentiment. Panne de la science, épuisement des chercheurs, médiocrité du système, conflits d’intérêts, nivellement de la pensée unique, aplatissement général de la culture dans le monde académique et universitaire…
Promenade à Pahi : paisible village de pêcheurs. Tonnerre, averse, les nuages passent rapidement, nous dégustons un café en terrasse à l’abri de la pluie. Les grosses gouttes s’écrasent sur la mer. Il y a une course de chevaux dans le ciel. En face, deux ilots, le golfe Saronique, plus loin Salamine, plus loin encore Egine et les côtes du Péloponnèse, mais cela ressemble à l’Irlande dit Marie.
Autre lecture, non pas en zigzag mais en continu, ce qui est rare, du roman d’Aude Lafait « Feuille de citron kaffir », roman polyphonique, personnages attachants, style très sensuel, odeurs fortes, couleurs vives, goûts qui titillent le bout de la langue pour un récit exotique, culinaire et familial. J’ai apprécié la narration subjective centrée sur chaque personnage et le récit entrecroisé fait de brefs chapitres, écriture féminine pour des thèmes féminins : les relations d’une jeune fille thaïlandaise avec sa mère adoptive française et la recherche de sa mère biologique. C’est un roman classique de personnages avec un goût d’épices en plus. Pourquoi avoir choisi ce roman-là ? Aude a été mon premier coach dans les ateliers d’écriture.

6 Avril
La plus belle journée jusqu’ici, vingt-cinq degrés, ciel bleu. Vent, vagues à Loutraki, véliplanchistes. Terminé la nouvelle « L’Instant Borgès », dix-sept chapitres, plutôt une « novella ».

7 Avril
Reçu un texto de Clara. Ils rentrent chez eux en passant cette fois-ci par l’Utah et l’Idaho. Paysages incroyables dit-elle. A l’aller ils étaient passés par l’Oregon et la Californie. Excursion à Nauplie toute la journée. Souvenirs du tour du Péloponnèse en Juillet 2009. L’hôtel au bout de la plage abandonné, depuis quand ? Ruine, parmi d’autres ruines plus belles, la forteresse Palamide construite par les Vénitiens domine la baie du haut de son rocher escarpé. Nauplie, première capitale du jeune état grec indépendant en 1828, Nauplie, ville de « La Bouboulina », femme corsaire, héroïne de la guerre contre les Turcs, Nauplie qui célèbre le 150è anniversaire de la « révolution de 1862 », épisode obscur de l’histoire de la Grèce moderne, pendant laquelle le peuple, d’un mouvement issu de Nauplie, s’est soulevé contre « le système » incarné par le Roi Othon Ier et ses conseillers bavarois (tiens tiens…), Nauplie enfin qui vit comme toute la Grèce dans un climat d’indifférence relative la préparation des élections législatives prochaines, à nouveau très polarisées politiquement, gauche contre droite, et pour l’homme de la rue, les hommes politiques, tous des « traîtres » ou des « voleurs », l’homme de la rue qui ne comprend pas, tels mes cousins, pourquoi il doit soudainement payer des impôts, des taxes, sur le cadastre par exemple, alors que cela n’a jamais eu lieu jusqu’à présent.
 Sur la route une vieille paysanne qui semble faire du stop ; pendant le déjeuner à côté de nous, une table occupée par dix jeunes filles, des flamandes en vacances : deux exemples de situations où des personnages pourraient venir à la vie par l’écriture et raconter quelque chose d’eux et quelque chose de nous. L’après-midi sous le soleil chaud je somnole face à la mer appuyé à un muret, j’observe le scintillement de la lumière sur l’eau et me demande d’où il provient. Des vaguelettes infimes agissent comme un miroir pendant une fraction de seconde. Observerait-on le même effet si l’eau ne bougeait pas, parfaitement immobile ? Je conclus que non.

8 Avril
Début de la Semaine Sainte. Kiriaki ton Vaïon. L’entrée du Christ à Jérusalem sur un âne, il est accueilli par des branches de daphni, du laurier. A partir de Lundi les « pathis » du Christ commencent, les souffrances (pathos), culmination le Grand Jeudi avec la Crucifixion. Vendredi : épitaphio, mise au tombeau. Samedi minuit : Anastassi (résurrection). Dimanche : Pâques.
Rédigé la nouvelle « Pame Paketo » (Apportons nos cadeaux) imaginée à partir de l’émission de télé-réalité du même nom.
Visites de la famille : oncles, tantes, cousine. La journée se passe tranquillement.

9 Avril
Athènes. Par le train (proastiako, le train suburbain) et en métro. Course à travers les bonnes librairies du centre ville, près de l’université. Début de promenade à Plaka puis grosse douche, ciel bouché, nous rentrons un peu refroidis.

10 Avril
Démarches diverses pour la maison. Mails de Clara. Vie pratique.

11 Avril
Toujours des démarches pour la maison : les arcanes de la loi de régularisation de l’immobilier, les permis de bâtir. Par exemple, dans mon cas, le plus vieux contrat concernant la maison date de 1971 à l’époque de la dictature « quand les choses étaient différentes ». En quoi ? Je n’ai pas bien compris les explications du « michanologos » (l’ingénieur). A l’époque, des terrains agricoles avaient été achetés par la police ( ?) et divisés en parcelles pour être vendus ( ?) ou donnés ( ?) aux « agriculteurs ». L’histoire compliquée des lois de la propriété du sol, une histoire aussi vieille que la Grèce j’imagine. Bon, toujours est-il que j’en fais les frais maintenant, à vue de nez, 4000€ de régularisation y compris les honoraires du géomètre (1200€ + 600€ de taxes administratives), ce qui me parait très obscur et demandera des clarifications, à l’évidence.
Dans l’après-midi, ballade à Pahi et au-delà. Découverte inopinée des longues fortifications d’Aghia Triada, un mur en ruine de l’époque franque ou vénitienne, abandonné dans la campagne, aucune signalisation, rien dans les guides.

12 Avril
Marché conclu avec un autre michanologos, moins cher. Une bonne chose de faite ! L’après-midi, promenade au Mall d’Athènes à côté du stade olympique (sortie 11 sur l’Attiki Odos). La FNAC y a été remplacée par une grande surface similaire « Public ». Bonne librairie : organisation thématique, grand choix de livres en anglais ou en français. Acheté une édition critique américaine de Thucydide (The Peloponnesian War) chez l’éditeur Norton  avec une nouvelle traduction, ainsi qu’une anthologie des cent plus beaux poèmes de la langue grecque moderne du XVIIIe à nos jours, en grec. Journée estivale. Je fais le lézard à la terrasse du Mall. Au rayon librairie, feuilleté le « Journal » deJean-Patrick Manchette, l’auteur de polars (vol. I, 1966-1974) chez Gallimard : original, contient les textes des coupures de presse qu’il collait dans ses cahiers, quelques photos des originaux, écriture soignée, chaque date indiquée en majuscules et soulignée. Le soir, dîner dans une psarotaverna de Pahi avec ma mère, délicieuse garidomakaronada (spaghettis aux gambas).

13 Avril
Petite journée à Nauplie, « Napoli di Romania » comme l’appelaient les vénitiens au XVIIe siècle, car en effet : Naples et Nauplie partagent la même étymologie, « cité des marins », en outre, Nauplie fut fondée par les vénitiens au quinzième siècle et Naples par les grecs de l’antiquité. J’ai trouvé chez le petit libraire de la place Syntagma le tome II des Voyages de Pausanias dans l’édition Penguin Classics (Guide to Greece vol. II, Southern Greece). Visite du musée consacré aux arts et traditions populaires. Très beaux costumes traditionnels, boîtes à bijoux, coffres massifs cerclés de fer et décorés de pierres semi-précieuses, métiers à tisser, reconstitutions d’intérieurs bourgeois. Dans une vitrine deux mannequins, d’un côté Kapodistrias, le premier Gouverneur de la Grèce indépendante en 1828, et de l’autre « une femme de tête », Calliopi Papalexopoulou, l’âme de la révolte de 1862 contre le roi Othon Ier et son gouvernement « d’allemands » (ce qui provoqua la destitution d’Othon).
Sur la route, arrêt pour faire le plein chez les deux petits vieux de Kineta, longtemps discuté avec le monsieur parlant français. Il était plongé dans une grammaire de grec ancien lorsque je suis entré pour payer. Un autodidacte amoureux des langues qui parle fort joliment le français et l’italien. « Il y a quarante ans, je travaillais beaucoup ici, du matin au soir et du soir au matin et j’étais trop fatigué pour encore lire, étudier le français alors que j’avais la disposition. Je regrette de n’avoir jamais eu l’opportunité de voyage en France. »

14 Avril
Dernier jour des vacances de Pâques 2012. Journée lente à s’écouler, chaque heure puis chaque minute, nous profitons le plus possible des bons moments passés avec ma mère.
Gros retard à l’aéroport, trois heures. Si tout va bien nous serons au-dessus d’Athènes à Minuit pour le « Christos Anesti ». Intéressant. Comme si « quelque chose » me forçait à rester ici au moins jusqu’à ce moment-là. Logique : que serait Pâques sans le moment de la Révélation du Mystère ? Pour rester dans le même registre, au press-shop de l’aéroport, j’ai acheté « The Last Temptation », leroman sulfureux de Nikos Kazantzakis mis à l’index par le Vatican en 1954. J’ai complété cet après-midi la proposition d’écriture pour l’atelier de vendredi prochain, la page d’un journal intime, « Le Pompiste ». Voir la note du 13 Avril dans ce mini-journal.

15 Avril
Minuit. Pâques. Survol d’Athènes, diadème doré parsemé des éclats de pierres précieuses jetées pour le « Christos Anesti », pétards, feu d’artifice le long de la côte ; belle vision d’une ville la nuit vue du ciel comme posée sur l’écrin d'obscurité de la mer et des montagnes.

Retour à Bruxelles. Fin des vacances et de ce mini-journal.

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