Le Départ

Lucien

Une paire d’yeux pâle sous les nuages tranquille où un frêle esquif trace ses fines rides au rythme lent du battement des cils.

En son for intérieur, un chat de gouttière usé par la pluie qui rêve d’une couverture rouge sur un fauteuil en vieux cuir craquelé, où s’oublier.

Demain, toujours penser à demain, les traites, le chauffage, les honoraires qui ne payent pas, la baignoire qu’il faut remplir de charbon et de pommes de terre, je vous le dis Madame Pinchu, ce sont mes seuls soucis.



Une ondulation crispée de la moustache noire et drue soulevée par le rictus permanent d’une bouche de mépris.

En son for intérieur, un condor qui d’un trait tombe des Andes dans la pampa et remonte vers l’infini, son domaine.

Tombés, tous tombés au champ d’honneur mon capitaine, et pendant ce temps-là le bourgeois s’empiffre, passez rognons, roulez ordures, vomissez-nous dans le caniveau de vos abjections toutes puissantes enflures, mais nous peuple, galériens, forçats, bougnats... J’irai dormir dans vos bouclards, parole !



Le nez très blanc tombant à pic sur le fumet d’un repas.

En son for intérieur, un bipède nu, grand et beau comme sur une vieille estampe.

Une clochette en mon sein, ils s’animent les grelots
Par ici gente dame, à ce signe ouvrez-moi
Vos douces mains blanches, présentez ce beau lot
Qu’à mes moustaches enfin je frémisse d’émoi.

  

C’est une gare remplie de gens affairés qui vont et viennent sur les quais entre les files de bagage, les lignes de soldats lourds comme le plomb et les locomotives qui crachent leurs épaisses fumées.
Une belle journée d’été inonde d’une lumière gaie la grande salle par la verrière mais le peuple industrieux craché par les wagons à l’arrêt avance au pas sans souci du temps qu’il fait.
Lucien porte un grand sac fatigué en bandoulière et une valise fermée d’une grosse corde ; il a du mal à se frayer un passage à travers la foule compacte des banlieusards qui débarquent et du flot inverse des Parisiens qui montent à l’assaut des trains.
« Le train pour Nancy, Strasbourg et Baden-Baden est prêt à partir dans cinq minutes » déclame une voix de fonctionnaire qui retentit sur les quais et se perd dans le brouhaha.
Lucien accélère la pas. Enfin, il le voit de loin, le grand gaucho qui fait les cent pas devant le wagon numéro sept.
Il passe tout près de lui et s’arrête un moment, faisant mine de nouer un lacet défait.
« Ni vu ni connu La Vigne ! »
- Ouais, répond le grand gaillard habillé d’un pardessus jaune, on se retrouve là-bas ! ».
Lucien se redresse, empoigne son sac de voyage qui tout d’un coup gigote.
« Tu ne l’as pas oublié, constate La Vigne.
- Je n’allais pas laisser le Colonel Chabert siffle Lucien entre ses dents. Bon voyage ! ».
Les deux hommes s’éloignent et embarquent chacun dans un wagon différent.
Lucien plonge la main dans le sac de voyage et gratte la tête du Colonel qui répond par un miaou de satisfaction.


Rédigé en atelier d'écriture, 2è série, le 22 Mars (création de personnages d'après la méthode de J.M. Koltès)


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