Le pompiste


13 Avril. Vendredi Saint. Epitaphio. J’ai vu passer beaucoup d’Athéniens en route vers leurs villages aujourd’hui. C’est un jour de grande circulation. Avec mon frère nous tenons bien notre boutique depuis quarante ans, ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer.
Le couple de français est repassé aujourd’hui. Rien à lire ce matin, alors j’étudie ma vieille grammaire de grec ancien. Il veut toujours payer son essence par carte. A chaque fois je me trompe de machine, je n’aime pas ces machines. Et nous sommes contrôlés, de plus en plus, c’est à cause de tout ce qui arrive au pays, la faute de ces politiciens. Les uns disent que c’est à cause du « système », les communistes, d’autres que c’est parce que nous n’avons pas eu les chefs que nous méritions. En 1974 pourtant c’étaient les mêmes qui disaient « Caramanlis ou les tanks ! » Et voilà le résultat quarante ans plus tard. Du moment que j’ai encore assez de courage pour tenir la station, tout ira bien ; mais mon frère qui est à la pompe se fait vieux, il est plus jeune que moi pourtant, mais il est malade, il a beaucoup maigri. Je ne demande rien d’autre qu’un peu de temps.

14 Avril. Hier soir belle cérémonie d’épitaphio. Je suis allé pour la première fois à l’église d’Aghia Markela dans la montagne. J’y ai revu le Français, il portait l’épitaphe sur l’épaule, il ne m’a pas vu dans la foule. Alors c’est ici qu’il habite, enfin qu’il vient de temps à autre, sa mère est d’ici. Et son père il est Français ? Il n’en a pas le type, il prend vite le soleil, on dirait un de ces pakistanais qui travaillent dans l’automobile. C’est quoi le type français d’ailleurs ?
Grands préparatifs avec Spiridon, c’est mon frère pour l’Anastasis. Nous irons à Megara, Agios Ioannis le Théologue, il y aura une belle messe à minuit ; ce n’est pas comme dans les petites églises des villages où le pope termine en vitesse avant dix heures du soir. Mais cela ne va pas du tout, ils ne savent donc pas compter, il est dit que le Christ est ressuscité trois jours après la mise en croix. Cela fait donc : grand Jeudi pour la crucifixion, grand Vendredi pour la mise au tombeau, Samedi et Dimanche : Pâques. Nous sommes donc la veille de Pâques. Journée un peu plus calme dans la boutique. Athènes s’est vidée de la moitié de sa population. L’essence sans plomb est à 1.85€. Le français est venu dire au revoir, et refaire un petit plein avant de ramener la voiture à l’aéroport. Bonne voiture, je m’y connais, j’ai vu ça de loin, nouveau modèle de la BMW, qualité allemande, dette grecque. Tout s’explique, il n’y a plus d’industrie chez nous. Je regarde parfois au loin la baie d’Eleusina, le terminal gazier, le trafic incessant des bateaux dans le Saronique. Plus loin les usines de raffinage. Paysage de tiers-monde. Où est la Grèce éternelle ? Dans les livres.

15 Avril. Je repense au français ; il me complimentait sur mon bon niveau de maîtrise de sa langue. Je luis ai dit : « Monsieur, je ne suis pas allé à l’école, j’ai étudié de mon côté, et j’aurais voulu étudier plus encore, mais il y a quarante ans quand j’étais jeune et plein de dispositions pour m’améliorer je travaillais déjà ici, du matin au soir et du soir au matin, et j’étais trop fatigué à la fin de la journée pour lire, étudier le français que j’aime tant. Et je regrette aussi de ne jamais avoir eu l’opportunité de voyager en France. » Voilà, c’est ce que je lui ai dit. Il a sourit, mais comprend-il vraiment ma situation ?
J’ai commencé ce Journal comme un défi contre le lent dépérissement de la connaissance ; comme il ne passe pas beaucoup de Français par ici, c’est la vieille route de Corinthe, quatre-vingt-dix-neuf pour cent du trafic automobile passe par l’autoroute plus bas, et puis, le Français est rentré chez lui avec sa femme, je n’ai plus beaucoup de pratique, alors j’ai décidé d’écrire ce journal dans cette langue qui n’est pas ma langue maternelle.

16 Avril. J’ai repensé à Nitsa, la libraire de Loutraki où nous prenons un café avec Spiridon quand nous fermons, rarement ! Demain, c’est juré, je lui rends visite, dans sa petite librairie qui vend beaucoup de journaux étrangers, j’aime bien Nitsa, elle n’est pas mariée, elle est plus jeune que moi, mais qui sait, peut-être qu’elle me trouvera encore à son goût si je m’exprime dans une belle langue pour elle. J’irai acheter tous les journaux français, je lirai « Le Monde » de la première à la dernière ligne et elle sera éblouie par ma conversation très brillante, je ferai « flèche de tout bois », comme ils disent, en lui citant du Balzac et des vers de Victor Hugo que j’ai recopiés dans mon cahier d’écolier et que je connais par cœur.
A soixante-quinze ans je me dis qu’il est temps pour moi de changer de métier, je me verrais mieux libraire que pompiste. Si Dieu le veut ! Bonne fête de Pâques à tous.

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