L'étrange récit d'Ebenézer Jones (I)

Au lecteur

Nous avions décidé de raser la vieille maison. Le conseil des héritiers avait voté ma proposition. Le terrain assaini, aplani, offrait de meilleurs possibilités d’enrichissement dans cette partie de la ville où le mètre carré atteignait des sommes hors de portée du commun des mortels.
Des entrepreneurs m’avaient déjà approché avec des offres de rachat du terrain que j’avais rejettées. Mes cousins étaient tentés par la perspective d’une grosse somme d’argent facilement gagnée ; mais ils avaient fini par se ranger à mes arguments. Nous allions investir nos économies et faire appel par souscription à la famille étendue et aux amis pour fonder une société par actions qui financerait un projet porteur d’un bon rendement à long-terme, je pensais notamment à l’établissement d’un marché d’échanges en complément financier du rôle commercial grandissant de la ville. Que vaut-il mieux choisir leur avais-je dit : vendre tout de suite et gagner à coup sûr une somme d’argent rondelette mais qu’en resterait-il dans dix ans, dans vingt ans, ou préférer gagner dix fois plus, vingt fois plus, demain, après-demain, pour nos enfants et pour les enfants de nos enfants ? La plupart de mes cousins faisaient partie de cette fière race de pionniers dûrs au travail et vertueux qui comprenaient mieux qu’une partie de la jeunesse ramollie par une vie facile mon discours qui en appelait à la Providence et à l’équanimité de la justice distributive d’une société anonyme.
Il fallait d’abord démolir la vieille maison qui tenait debout par miracle, probablement par la volonté encore tenace imprégnée dans ses fondations et ses murs d’Ebenézer Jones, l’ancêtre qui avait nourri disait-on de son propre sang la pierre et le ciment dont elle était construite.
J’avais connu cette maison enfant, mais au décès du grand-père elle avait été fermée par une haute clôture aux pointes de fer ; le terrain envahi par les herbes sauvages et les ruines d’arbres et d’arbustes entremêlés de diverses essences ramenées des voyages d’Ebenézer témoignaient de la lutte souterraine du végétal et de la pierre, ici un noyer au tronc fin et tordu dont les branches pareilles à des bras griffus s’élançaient, coincés par la masse de trois pins touffus ; là, un eucalyptus immense qui avait grimpé tout droit à l’assaut du ciel à côté d’un palmier rabougri, au milieu, deux cactus solitaires et des oliviers. Dans le fond, la maison dressait une façade de grosses pierres noires trouée d’un large perron et d’un escalier de marbre blanc encadré par des colonnes ioniennes. Des fenêtres fermées par des planches croisées complétaient de part et d’autre ce tableau d’un jardin et d’une maison dont les divers éléments auraient été assemblés au hasard. Tout autour d’un toit très pointu courrait une corniche décorée de statues des plus incongrues. On y voyait pêle-mêle une Vierge Marie, un Saint-François aux oiseaux, un dieu hindou grimaçant, des figures antiques de la mythologie grecque, une tête de géant des îles aux yeux morts. Dans un cartouche à l’entrée de la maison s’érigeait la devise de la famille « je sème l’or ».
Avec l’aide de Samuel, mon vieux serviteur, j’entrepris l’exploration méthodique de la maison, de la cave au grenier. Je voulus rendre un dernier hommage à la mémoire de l’ancien habitant de ces lieux. Munis de puissantes lampes à huile nous regardions en détail le mobilier qui tenait encore en place. Mais à l’évidence, la demeure avait été visitée plusieurs fois, des traces d’effractions, vaisselle cassée, miroirs brisés, peintures souillées, un feu avait été même allumé sur le plancher avec les débris de la bibliothèque, des pages à moitié consumées s’éparpillaient à notre passage. Il ne restait plus depuis longtemps le moindre objet de valeur, tous ce que les descendants n’avaient pas pris avait été abandonné aux voleurs. « Mais pourquoi la maison a-t-elle été abandonnée au décès du vieux, ai-je demandé à Samuel pendant que nous fouillions le rez-de-chaussée ? C’était la volonté de Monsieur Jones répondit-il, le sourcil levé, l’œil fixe dans ma direction. Des choses se sont passées ici, Monsieur, qu’il valait mieux oublier. »
Je commençais à désespérer de trouver quelque chose d’intéressant lorsqu’une malle dans le grenier attira mon attention. Elle était ouverte. Je fis signe à Samuel de s’approcher et de m’aider à la pousser au milieu de la pièce ; nous retirâmes les toiles d’araignée qui s’accrochaient du coffre aux poutres du grenier tel un lacis gluant de chanvre, et à la lueur de nos torches nous fîmes l’inventaire de son contenu : quelques objets misérables y traînaient encore au fond qui n’avaient pas suscité l’intérêt des voleurs, il y avait un bilboquet, deux plumes en oies ébréchées, un encrier, une bouteille d’encre vide, un jeu de dés, et surtout, deux forts volumes rattachés par une ficelle.
Avec fébrilité je pris le premier volume, soufflai la poussière qui en recouvrait la couverture mais ne pu en lire le titre dans le cuir épais dont les lettres avaient été comme effacées au couteau. Le second volume en toile noire contenait des cahiers non reliés, j’ouvris l’un deux au hasard et devinai une écriture manuscrite, car à ce moment-là, un courant d’air s’engouffra dans le grenier Dieu sait comment et souleva la poussière qui traînait partout.
« Partons » dis-je à Samuel en emportant les deux livres sous le bras.
J’ai pris soin de retranscrire dans les pages qui suivent les fragments du Journal de mon grand-père qui ont survécu au naufrage du temps, car c’est bien Ebenézer Jones lui-même qui rédigea ces carnets pendant une période indéterminée de sa vie. J’y ai ajouté les indications de chapitres en essayant de reconstituer la chronologie de ce Journal où mon grand-père n’a jamais mentionné l’année en cours. Le lecteur n’aura qu’à s’en prendre à moi pour l’incohérence du récit qui ne tient qu’à ma compréhension limitée des étranges événements qui parsèment les notes éparses d’Ebenézer Jones. Je le dois à sa mémoire ainsi qu’au témoignage d’une époque révolue de publier ces quelques pages qui trouveront j’ai des raisons de le croire, un écho intéressé parmi nos contemporains.

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