L'étrange récit d'Ebenézer Jones (II - Fin)

Journal du Capitaine

2 avril. Bon vent, à cette allure, sans forcer, nous rejoignons les côtes bienheureuses du Brésil dans quelques jours. Les matelots sont contents. Le soir ils dansent sur les airs simples du violon de Monsieur Poeck. Je me retire dans ma cabine. Le second me parle avec enthousiasme des découvertes des naturalistes dans les îles Galapagos.

6 avril. Gros grain au passage du tropique près du pot-au-noir. Légendes, superstitions des marins. Le sang doit être versé dans la mer disent-ils. Aujourd’hui le mousse est tombé à l’eau, pas eu le temps de mettre une barque à la mer, les vagues l’ont englouti, la mer est apaisée. Nous poursuivons notre route, plein sud.

15 avril. Des vents de plus en plus violents nous ont drossés dans la zone des tempêtes, en plein dans les soixantièmes de latitude sud. L’équipage grogne. Il n’y a plus que des biscuits durs pour ordinaire et l’eau douce est rationnée. Je garde sur moi la petite clé de l’armoire où sont entreposés les fusils. Mon second est malade, il ne quitte plus sa chambre. Je prie Dieu de nous ramener vers des eaux plus clémentes.

28 avril. La tempête est tombée. Mais nous ne sommes pas remontés le long des côtes du Chili. Au contraire, le navire croise la route de grandes montagnes de glace posées sur l’eau. Froid intense. Le scorbut et le gel déciment l’équipage. Sur le pont, les mourants ne se distinguent pas des morts. Je n’ai plus revu mon second. J’imagine des choses épouvantables. Mon Dieu, ayez pitié de nous.

Sans date. Je tremble, la fièvre, la faim, je n’ose plus me regarder dans le miroir.

Sans date. Une lumière blanche intense inonde le navire. Des feux de Saint-Elme. Non, un autre navire est amarré à côté de nous dans la longue nuit australe. On dirait un navire de glace ou de cristal taillé dans le bloc d’une montagne flottante.  Des êtres flottent dans les airs et dispensent leur béatitude sur les vivants qui se redressent. Un de ces êtres passe devant moi, il me tend la main.

Sans date.  Le navire est au mouillage dans une île étrange peuplée de géants.
Je ne me rappelle plus de rien après ma rencontre avec les êtres célestes. A mon réveil, nous sommes transportés ici, c’est le jour. J’attendrai la nuit pour relever notre position. Dans ma cabine j’ai croisé le regard d’un inconnu, le visage émacié, mangé par une mauvaise barbe, il est habillé de la tunique rouge des officiers de sa Majesté. Ce sont ses yeux bleus qui m’ont rappelé qui il est, des yeux encore éblouis par la vision d’un autre monde.
Sur le pont, l’équipage, ce qu’il en reste, a lui aussi repris un semblant de vie. Monsieur Poeck est là, mon second a disparu corps et biens. Personne ne pose de questions. Je donne l’ordre de mettre une chaloupe à la mer et d’explorer cette île. Nous avons besoin d’eau fraiche, de fruits, de gibiers. Chaque homme valide prend un fusil.
L’île est peuplée de naturels dégénérés. Ils se tiennent à distance, nous sommes tombés sur un de leurs campements. Des restes innommables à moitié dévorés traînaient dans les cendres d’un feu tiède. Nous avons tués tout ceux que nous pouvions à portée de fusils. Finalement, la Providence est de notre côté. Nous ramenons au bateau force tonneaux et provisions de toutes espèces. La chair d’un grand animal à écailles est délicieuse, bien cuite elle me rappelle du cabillaud, ou du veau.
Les hommes se sont remis à danser. Demain nous irons en deux groupes, l’un fera le tour de l’île et l’autre ira planter notre drapeau au sommet de la plus haute de ces collines en pain de sucre, ce qui fera un excellent observatoire.

Le lendemain. C’est en grimpant sur le flanc d’une de ces collines où ne pousse aucun arbre que nous avons vus notre premier Géant. C’est une statue enfouie dont seule la grosse tête de pierre aux yeux morts dépasse du sol. Une autre statue était visible derrière des buissons. Ce que de loin nous avions pris pour des affleurements rocheux composait en réalité un paysage de têtes de statues géantes enfouies à mi-corps. Il  y en avait partout. Certaines têtes sont encore debout, d’autres renversées, la plupart penchées de guingois, vers l’avant ou vers l’arrière. J’ai forcé les hommes à s’en rapprocher pour les observer de près, une sorte de terreur superstitieuse les maintenait à l’écart. Que représentent ces statues, qui les avaient construite, que s’est-il passé ici ?

Sans date. Retrouvé dans la poche de mon gilet une pierre ou plutôt un morceau de cristal. Aucun souvenir. Je le garde sur moi comme l’amulette donnée par un sorcier.
Je m’interroge sur le devenir des naturels de cette île dont les mœurs nous répugnent : sont-ils demeurés tels quels au stade le plus primitif de la Création, ou bien Dieu les a-t-il punis pour leurs méfaits et dans ce cas représentent-ils le state ultime de décadence du peuple qui a édifié les statues ?
Les hommes leur font la chasse, jusqu’au dernier, cela les amuse. Certains de ces bougres se défendent comme ils peuvent, avec des flèches en silex taillés. Je laisse faire mais refuse qu’ils en arborent des trophées ridicules sous la forme d’oreilles coupées dont ils font des colliers. Tous ces marins ne sont après tout que ramassis de brigands, voleurs, criminels, désœuvrés, pauvres hères attrapés dans les ports. Aujourd’hui l’un d’entre eux a ricané lorsque je leur intimai l’ordre de se débarrasser de leurs affreux colifichets. Je lui ai fait subit la punition de la planche. Après le deuxième plongeon l’homme est remonté à moitié noyé, et j’ai donné l’ordre de poursuivre la peine, pour l’exemple. Lorsque Monsieur Poeck a tiré sur la corde pour la troisième fois, celle-ci n’a remonté à la surface qu’une paire de bras attachés et sanguinolents. Nous avions vu un gros bouillonnement sous l’eau à la proue du navire. Dieu ait l’âme de ce coquin.

Sans date. J’ai fait le point sur notre position : nous sommes à environ six cent milles nautiques des côtes du Chili. Comment sommes-nous arrivés ici ? C’est comme si nous avions été transportés d’un coup depuis l’océan glacial. Le souvenir ou le délire imaginé de notre rencontre avec le vaisseau flamboyant s’estompe.
J’ai donné l’ordre de déblayer une tête de géant ; ces statues ont été enfouies dans la terre, leur corps est gigantesque, l’œuvre en est grossière, mais comment les indigènes ont-ils fait pour transporter ces masses de dizaines de tonnes dans les points les plus éloignés de l’île ? Prodige, science perdue, que manque-t-il à mes observations pour comprendre ?

1er septembre. Nous avons pu nous situer à nouveau sur le calendrier. La frégate « Le lys des mers » de la marine Royale a mouillé à l’île des géants. Avec son capitaine nous nous sommes mutuellement invités à bord et avons échangés des cordialités conformément aux usages des nations civilisées en mer. Monsieur de La Fayette s’est présenté avec tous les atours de son rang d’aristocrate et de représentant de sa nation raffinée qui fut pourtant notre ennemie pendant la guerre de Sept Ans. Lorsque je me présentai à mon tour d’un frugal et plébéien « Capitaine Jones », le marquis m’a dit ceci qui m’a laissé muet : « cher ami, j’ai l’honneur de vous annoncer que vous êtes désormais le citoyen d’une jeune république qui vient de proclamer son indépendance. La France est prête à vous assister dans la lutte qui commence avec votre ancienne puissance tutélaire. »

2 septembre. Le cristal est vivant, il irradie une lueur prisonnière qui circule entre les facettes de sa géométrie. J’observe son éclat qui augmente et change de couleur : rouge, magenta, violet, bleu, la lumière se concentre dans un point bleu de plus en plus intense.
Je reprends mes esprits. Ma vue est troublée, on aurait dit un soleil en miniature qui explose dans ma cabine. J’ignore combien de temps j’ai été aveuglé. Lorsque ma vision est rétablie je constate que le cristal a disparu.
J’ai pris congé des français, rassemblé mon équipage et repris la mer après un adieu aux géants des collines de cette île mystérieuse. Cap au nord, nous rentrons au pays mais nous allons accomplir une circumnavigation complète avant de revoir nos foyers.


 Journal du coureur des bois

4 juillet. Près d’une année écoulée depuis le départ de l’île aux géants. Comment la raconter ? Je dois y renoncer, tout ce que j’avais consigné s’est perdu dans l’incendie de mon navire à Funchal. Je n’ai pu sauver que mon plus vieux livre de bord.  Tout le reste est dans ma mémoire et continuera à hanter mes cauchemars jusqu’à la mort. Un chapelet d’escales et d’aventures, voici tout ce que je choisis de consigner dans ce cahier : Oahu, les Philippines, Java, la côte du Coromandel, la côte des pirates, Zanzibar, Sainte-Hélène, Madère, où j’ai tout perdu. Je suis rentré au pays comme passager sur un trois-mâts qui revenait d’Europe chargé d’armes pour la révolution qui secoue les anciennes colonies de la Couronne.
Grande liesse sur le port et en ville ce jour. C’est le premier anniversaire de notre déclaration d’indépendance disent les gens ici. Mais la guerre ne fait que commencer. Dans ma poche, au moment de débarquer, j’ai senti la forme dure d’une pierre que j’ai retirée. J’avais oublié ce morceau de roche, ou bien n’est-ce pas plutôt un cristal, il est tout gris et de forme régulière, ses facettes ternes ne brillent d’aucun éclat comme si la lumière s’en était échappée. Il était sans doute resté dans la doublure de mon pantalon. Mes souvenirs ressemblent à des rêves.

25 décembre. Noël triste. Les tuniques rouges ravagent le pays, incendient les fermes, tuent femmes et enfants. Avec une bande de patriotes nous parcourons les confins sauvages du ken-tucky. Escarmouches. Nous apprenons à tuer comme l’indien.

1er janvier. Je m’enfonce toujours plus loin dans l’ouest porteur d’une missive pour nos alliés français à la Nouvelle-Orléans. Accompagné de mon fidèle Samuel et d’un mountain man nous descendons en canoë le fleuve immense que les indiens nomment Meschacébé.

2 janvier. J’observe le caillou qui m’accompagne depuis si longtemps dans mes voyages. Les étincelles crépitent au-dessus du feu de camp où nous faisons cuire le gibier, les reflets des flammèches jouent sur les facettes polies du cristal. Je le rapproche de mon œil et regarde au travers. La pierre devient pareille à un rubis. Une chaude lumière s’écoule de l’intérieur du cristal, inonde mes main, puis mes avant-bras, monte à l’assaut de mes épaules, du cou, de mon visage que je sens parfumé. Mes compagnons se lèvent et m’observent avec saisissement. Tout devient rouge autour de moi.

10 janvier. Avons rencontré un groupe d’indiens sur le sentier de la guerre. Le mountain man nous sert d’interprète, il parle plusieurs langues des peuples semés sur le vaste territoire de la Louisiane. Avons offert de la verroterie et une couverture pour le chef. Il nous déconseille de descendre plus bas sur le fleuve. Mais j’ai une mission à remplir pour le grand-père des blancs. Après quelques palabres le chef nous prête un homme de sa troupe pour nous guider. C’est un grand gaillard que j’appelle Micmac. Il va nous aider pour un portage à travers une grande boucle du fleuve. Cela nous fera gagner du temps et éviter espérons-le des ennuis.

12 janvier. Micmac est très utile. Il connaît le pays et ses légendes. En voici une que je retranscris d’après la traduction du mountain man. Les embellissements sont de ma main.
« Un homme vêtu d’une robe blanche est venu un jour devant le Peuple. Il portait une barbe et de longs cheveux. Il parlait du temple indestructible de son corps. Ce qu’il disait ne plaisait pas au sorcier qui lui lança des défis mais l’homme ne voulait pas les relever, alors le sorcier se moquait de lui. L’homme disait qu’en trois jours il pouvait tout reconstruire. »
J’interrogeai Micmac sur cette légende, où l’avait-il entendue, par qui était-elle racontée ?

13 janvier. Avons été attaqués. Samuel est blessé. Micmac a disparu. Le mountain man est mort. Je veille Samuel un fusil à la main, en pays inconnu, sommes-nous tombés dans un piège ?

14 janvier. Samuel délire. Il évoque pêle-mêle ses souvenirs dans la grande plantation de Virginie qui l’a vu naître parmi ceux de sa race, le bon maître, l’affranchissement, des êtres du lumière, un ange qui lui tend la main.
Une chouette hulule dans la nuit. Micmac réapparait, son tomahawk à la main, plusieurs scalps à la ceinture. Je pointe le fusil sur lui. Il nous observe, Samuel grelottant, en train de prier, et moi-même l’air farouche, prêt à tout. Il met son doigt devant ses lèvres, dépose son arme, et s’en retourne dans la forêt. Il revient avec un cataplasme d’herbes qu’il applique sur la blessure infectée du pauvre Samuel. Il me dit alors dans ma langue quelques mots rassurants. Je m’écroule terrassé de fatigue.

18 janvier. Samuel est rétabli. Est-ce l’effet de la médecine indienne, de sa constitution robuste ; il prétend que c’est le Christ lui-même qui l’a sauvé. Pour preuve, il retire de sa poche une pierre rouge en disant : « ceci est mon sang, celui qui croit en moi sera sauvé ». Micmac l’observe et hoche la tête. Il comprend parfaitement notre langue mais s’exprime très peu. Il se signe à plusieurs reprises. Je lui fais remarquer qu’un missionnaire à dû s’occuper de son éducation. Je n’ai droit pour toute réponse qu’à une devinette énigmatique : « qui sème la haine récolte une parabole ; celui qui viendra devant moi n’est pas encore né ; repose-toi ô lion de Ninive ».

19 janvier. A la tête de ma petite troupe très chrétienne, un sauvage nu peint de couleurs qui récite une Bible de son invention, un nègre qui chante des Psaumes en tenant une pierre rouge dans sa main, nous arrivons aux avant-postes de la civilisation, Fort Bâton où nos alliés français s’occupent de nous avec empressement. Très curieux, les officiers me harcèlent de questions, le tout dans un mélange de français et d’anglais auquel je réponds en y ajoutant un peu d’espagnol. Il faut préparer l’offensive du printemps, prendre les tuniques rouges en tenaille dans le Kentucky entre une pince qui remontera le Meschacébé, composées de français, de tribus indiennes amies et de tous les coureurs de bois du delta, et une autre qui descendra du Canada avec le gros des troupes de patriotes américains menés par notre général en chef. Nous discutons plans de bataille. La nuit est bien avancée. Tout le monde boit à la santé du capitaine Ebenézer Jones.


 Journal du vieil homme

4 juillet. J’entame un nouveau cahier à cette date anniversaire.  Où sont passés tous les autres ? Perdus, volés, brûlés, enfouis dans les ruines de mon passé, simplement égarés dans le désordre du grenier. Dieu, ayez pitié de moi, de mes erreurs, de mes crimes. Je me repends. Oui je me repends. La prière est ce qui me sauve, me sauvera peut-être pour l’éternité. J’entrerai bientôt dans cette sombre forêt dont parlent les poètes. Une vie à courir les mers, les bois, les déserts, les femmes, les affaires. Mes héritiers ? Que des bâtards jetés ici ou là, ils sont nombreux rien que dans cette ville, ils vont se rassembler, ils demanderont : qu’est-ce que le vieil homme un peu fou dans sa maison a laissé pour nous ? Mes biens, ma fortune, que vais-je en faire ?
J’ai décidé de nommer mes deux plus fidèles compagnons gérants du patrimoine en bons pères de famille, responsables devant la loi du Trust Ebenézer Jones que j’ai fondé et dont je leur laisserai la garde. A eux de choisir plus tard le meilleur de ma progéniture et d’en faire le dépositaire de la fondation lorsqu’ils le jugeront opportun.
Micmac est devenu un honorable gentleman habillé d’un frac, le haut de forme vissé sur la tête dont il garde les cheveux longs noués en une tresse ; l’indien à moitié nu qu’il était dans les bois de la Louisiane s’est mis en tête de fonder une nouvelle religion. Il dit que le Christ est venu en Amérique après la résurrection, prêcher à ses ancêtres. C’est ce que ses pères, et les pères de leurs pères avant eux lui ont transmis. J’ai renoncé depuis longtemps à lui faire entendre raison, que toutes ces fables ont été mises dans sa tête par des missionnaires à l’imagination trop vive ; il n’entend rien mais qui sait si ce n’est pas lui qui est dans le vrai. Il a déjà converti Samuel à sa foi, le brave homme en a oublié d’où venaient réellement ses ancêtres, à fond de cale dans les bateaux du commerce triangulaire, il prétend être un indien de race noire. Malgré leur douce folie mes deux fidèles amis gardent les pieds sur terre lorsqu’il s’agit de veiller sur mes affaires.

5 juillet. Cette maison, je l’ai bâtie avec ma sueur et mon sang, et il a fallu en verser pour l’édifier ici à la lisière de la ville dont j’avais acheté tous les terrains, cette rue le long du mur de l’ancienne fortification où se rassemblaient les marchands ; Wall Street, et au fronton de ma maison, ma devise « je sème l’or », je l’ai empruntée gracieusement à un gentilhomme français qui courait les bois et les déserts là-bas sur les rives du Meschacébé.
J’ai retrouvé une pierre bien taillée dans la doublure d’un chapeau.
Elle me rappelle vaguement quelque chose.
Une lumière froide en émane, des formes apparaissent, elles dansent sur les murs. Il me semble qu’elles me regardent avec bienveillance.
J’attends de voir ce qui se passe.

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