Lettre au loin

Je vous écris les yeux grands ouverts, tous les bruits du monde dans ma tête, et cette journée qui ne s’éteint pas, qui ne veut pas mourir.
Je vous écris d’une nuit où l’absence de nuit m’est cruelle car les horloges tournent à l’envers et leurs aiguilles me crèvent les yeux avec une évidence rare et une fulgurance insoupçonnée.
Je vous écris alors que mes yeux captent encore les feux d’un lointain intérieur où hélas le temps là aussi désole les apparences et les regrets passés, dans les photos qui jaunissent dans ces albums que nul ne regarde plus.
Je vous écris du fond de ma mémoire car il ne me restera bientôt plus qu’elle pour rire et pleurer, surtout pleurer, car vous m’avez connu les yeux grands ouverts et voyants, admirateur de votre beauté. A l’abri derrière les tapis ruisselant de couleurs du fond des iris, mes vrais yeux vivent encore et veulent revoir tout, absolument tout, une fois encore, une fois encore avec vous.
Je vous écris alors que le chat dort et j’entends son feulement, ses moustaches frémissent, je le devine à une imperceptible  nuance de l’air vibrant de poils et d’odeurs.
Je vous écris très fatigué, pardonnez-moi, parfois un café noir très brûlant est ce qui me raccroche à la nuit interminable ; alors la liqueur agit et me fouette les sangs, je suis debout et tâtonne, les mains posées sur les rayons de la bibliothèque que vous aimiez tant. Mon doigt glisse sur les reliures, retire la poussière, je les reconnais à leurs infimes différences, là le Dante, là le Quichotte, là les poésies pour lutter contre l’absence.

Je vous écris juste avant la sonnerie du réveil, cette fraction de temps imprécise où le rêve devient réalité. Viendrez-vous ?


Rédigé en atelier d'écriture, 2è série, 30 Mars

Note du 20 janvier 2014 - ce texte a été repris tel quel (doublon) le 29 mars 2013 (un après sa première publication). Ce jour, en parcourant avec la minutie d'un archiviste la liste de tous les billets publiés, je remarque seulement la méprise. Voila. Peut-être une prochaine 'Lettre au loin' (III) viendra-t-elle annuler sans la supprimer cet effet de correspondance bien involontaire entre hier et aujourd'hui.

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