L'Instant Borgès (XVI)

Centre de recherche de l’Agence spatiale européenne, Noordwijk, Pays-Bas. 29 Février 2012.

Il n’y a plus rien de commun entre Stuxnet, le virus auto-adaptatif de première génération qui a détraqué le fonctionnement des centrifugeuses d’uranium iraniennes et la nouvelle génération lâchée par Amos dans les entrailles des ordinateurs de l’ESA. Une seule instruction a été donnée au « ver », chercher et détourner de son utilisation tous les appareils, les données relatives à la mission Planck. Cela commence ainsi ; le signal radio transmis depuis le sol et capté par le satellite d’observation cosmologique en stase au point Lagrange L2 transmet l’ordre d’orienter les panneaux solaires de cent vingt degrés. La satellite n’étant plus alimenté, il va bientôt cesser de fonctionner. Cela n’a plus aucune conséquence car la mission de collecte de données est déjà achevée. Planck se détache de son point d’ancrage et bascule irrévocablement dans les confins du système solaire.
Cela se poursuit dans le système de contrôle d’une salle d’ordinateurs, la climatisation tombe en panne, la température monte mais les capteurs transmettent de fausses données à l’opérateur derrière sa baie vitrée, lequel ferait mieux de surveiller la salle plutôt que de nourrir son ennui sur les réseaux sociaux. Les coupe-circuits n’ayant pas fonctionné, ni les procédures de sauvegarde d’urgence, le double effet des micro-processeurs chauffés à bloc et de l’innondation provoquée par les capteurs de chaleur qui déclenchent automatiquement un déluge dans la salle détruisent le contenu des mémoires vives et des disques primaires de stockage. Mais ce n’est pas l’effet que le ver cherche à provoquer. Ce n’en est que la diversion. L’objectif est d’infiltrer une banque de données de sauvegarde stockée dans un centre de secours en Allemagne. Lorsque le centre principal au Pays-Bas sera rétabli les données restaurées vont contenir le programme intru qui poursuivra tranquillement sa mission de détournement de sens, l’objectif ultime fixé par Amos à cette opération de guerre psychologique d’un nouveau genre.
 Quel est l’objectif de la mission Planck ? Révéler avec plus de précision que tout ce qui a été fait auparavant l’image primordiale de l’univers et donner des arguments à l’une ou l’autre des hypothèses concurrentes, « cordistes » contre « bouclistes » dans ces confins ésotériques des modèle de gravitation quantique, qui bataillent pour conquérir ce stade ultime de la science : la révélation des origines.
En hébreu la lettre des commencements est aleph.

Le Docteur Chidambaranathan est nerveux. Le responsable informatique l’assure que l’accident n’aura pas de conséquences fâcheuses, tout au plus une journée de traitement de données perdues, le temps de restaurer l’ensemble des systèmes depuis les copies du centre de secours. Mais cela ne le rassure qu’à moitié, comment une telle panne a-t-elle pu se produire ? L’ingénieur en chef est perplexe, il n’en sait rien pour le moment. Des investigations sont en cours. Il faut suivre la procédure. Face à ce discours administratif, pour ne pas dire de langue de bois, « Chidam » prend conscience de ce que la science repose sur des bases fragiles, le système sous-jacent, l’infrastructure, n’a pas la beauté des mathématiques, il est trop matériel, voilà c’est le mot pense-t-il, trop englué dans la matière et ses scories, les limitations, l’impureté… Le pur et l’impur me poursuivent comme une obsession, moi un scientifique ! Comment mon mental est-il à ce point conditionné ? Il connaît la réponse à sa propre question, nul n’efface par un trait de craie, fut-ce pour écrire au tableau noir la plus spendide des équations, trois mille ans d’influences culturelles qui ont pétri son code personnel, celui des pensées que son cerveau biologique trop matériel produit en vain. Qu’est-ce que je recherche songe Chidam, est-ce Shiva, est-ce Vishnou, est-ce Brahma ? Qui est le rêveur ultime de ce monde ?

Geert Lourtsma est nerveux. Lisa a changé depuis son retour, elle est plus sereine, elle semble enfin accepter son rôle d’épouse, elle terminera sa thèse un jour dit-elle, ce n’est plus très important. Elle est revenue vivre avec lui dans la banlieue d’Amsterdam. Elle reste pourtant très évasive sur ce qu’elle a fait au Nouveau-Mexique, et avec qui. L’a-t-elle trompé ? Elle jure que non. Pourquoi est-elle revenue ? Pourquoi était-elle partie ? Lisa mon énigme, ma vie. Il prie tout bas, que lui importent la résolution des chemins critiques et l’optimisation des algorithmes, ni même le succès du programme Planck à ce stade, pourvu que Lisa ne le quitte plus.

Le Docteur Chamseddine est nerveux. Quelque chose se passe en lui, la naissance d’une résolution, l’idée d’une vie plus haute, plus près des principes de ce qu’il est, ou de ce qu’il croit être. Chamseddine, le dénaturé, le fils d’émigré, le citoyen d’une nation qui est entrée en conflit avec la religion de ses pères, avec la seule religion, une nation qui a mentit, ce qu’il ressent comme une insulte personnelle. Chamseddine trouve la réponse à ses questions ; mais elles sont loin de l’apaiser, au contraire, il sent une férocité en lui qui se focalise de plus en plus contre l’ambition impie du programme Planck, le visage de Dieu ne peut pas être révélé, à aucun prix.

Lisa Lourtsma née Goldberg ressent pour la première fois de sa vie un sentiment de complétude. Elle est enceinte. C’est encore son secret, à elle seule.

Amos Jakobovits né d’Aaron Jakobovits et d’Hadassah Meyer exulte. La nouvelle version du programme auto-adaptatif d’intrusion et de sabotage fonctionne au-delà de ses espérances. Pourtant quelque chose manque à son triomphe. En dépit de ses compagnons et complices dans la guerre secrète qu’il livre contre un ennemi anonyme, Amos se sent seul depuis le départ de Lisa.

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