L'Instant Borgès (XVII et FIN)

Centre National de Recherche, Bologne, Italie. 28 Février 2013

« Vous comprenez que je ne peux rien révéler, rien avant le dernier moment…
- Cet après-midi à la conférence… Oui, je comprends, mais quelle déception pour toute l’équipe…
- Vous ne vous considérez pas comme un membre de l’équipe Docteur Chamseddine ?
- Non, n’oubliez pas d’où je viens, je pourrais être à votre place Docteur Chidam.
- Et vous n’en êtes pas moins indifférent de ne rien apprendre avant le dernier moment…
- Avec tout le respect que je vous dois Docteur Chidam, l’indifférence n’entre pour rien dans ce que j’éprouve. Il y a beaucoup de fierté au contraire.
- A ne rien savoir…
- Au contraire, je sais tout !
- Tout ?
- Tout !
- Vous m’êtes de plus en plus incompréhensible Docteur Chamseddine… avec tout le respect que je vous dois…
- Nous nous verrons cet après-midi. Je vous souhaite la bonne journée ! »

Sur ces dernières paroles le Docteur Chamseddine s’est levé et laisse le Docteur Chidambaranathan perplexe, vaguement inquiet, « de quoi se doute-t-il vraiment ? » se demande-t-il.
Cette conversation lui laisse un goût amer, il doit encore revoir ses notes, la présentation aux délégués de la conférence d’astrophysique, la presse… La presse ! Le dévoilement de l’origine de l’univers ! Tout les secrets révélés ! Le visage de Dieu à découvert dans le fond du cosmos ! Que d’inepties n’a-t-il pas lues ces dernières semaines. Que de demi-vérités et beaucoup plus de mensonges. Que la science demeure incompréhensible pour les masses ! Ce goût du sensationnel, ils vont être servis se dit le Docteur Chidam. Mais pas comme ils l’imaginent, oh que non !
Peut-être le seul de ses collaborateurs qui pourrait se rapprocher le plus près de la vérité est le jeune Geert. Il ne sait pas pourquoi il l’appelle toujours le « jeune Geert » alors que cet homme va bientôt devenir père. Un vague sentiment filial le relie à son collaborateur hollandais qui est pourtant à l’opposé de son caractère. Oui, mais c’est Geert qui lui a donné l’idée de sa « trouvaille ». Un matin à la machine à café, ils étaient seuls, Geert lui a demandé s’il avait déjà lu du Borgès. Il ne s’attendait pas du tout à ce genre de question. « Vous Geert, vous lisez ! dit-il avec un rien d’ironie bienveillante et paternaliste. Après un moment d’hésitation le docteur Chidam se reprit, excusez-moi, je voulais dire… Oh, je comprends très bien, ne vous excusez pas docteur, c’est l’influence de Lisa… Oui, vous m’en avez déjà parlé Geert, l’influence bénéfique de Lisa… ». Geert lui avait donc expliqué qui était Borgès, Jorge Luis, bien entendu le Docteur Chidam n’en avait jamais entendu parler, le Docteur Chidam n’y entendait rien aux romans. « Ne vous méprenez pas Docteur, avec Borgès ce n’est pas du roman… c’est … comment vous l’expliquer, et bien, disons que si Borgès était un scientifique, je suis certain qu’il travaillerait sur un projet comme le nôtre… » Cette amorce avait excité la curiosité de Chidam et il ne fut pas très long à lire le recueil de contes que Geert lui avait offert.
Plus tard quand le docteur Chidambaranathan fut seul avec le trouble de sa conscience à comprendre l’étendue du désastre auquel l’ensemble du projet Planck était confronté, il prit deux décisions : la première, que personne à part lui ne devait être informé de l’état réel de la situation, des données irrémédiablement corrompues, de l’impossibilité de prouver quoi que ce soit sur l’origine du problème ; la seconde qu’il baptisait ce moment singulier par lequel l’artifice devenait art et enfin émergence dans le réel, un « instant Borgès ». C’était ce qu’il allait révéler aux délégués du congrès d’astrophysique et au monde entier, la recherche d’une image primordiale du cosmos débouchait sur un instant Borgès qui allait transformer le cosmos. Il en avait d’ailleurs rédigé le théorème et l’avait prouvé d’une manière irréfutable sans faire appel à des armées de calculateurs mais avec le papier et le crayon, à l’ancienne. L’instant de la révélation allait arriver et le monde en serait transformé à jamais.
Chamseddine était un fanfaron, il ne pouvait rien deviner de la vérité. Il avait été intrigué à partir du moment où lui, Chidam, avait annoncé à l’ensemble de l’équipe du projet que dorénavant personne d’autre à part lui-même n’allait procéder à l’assemblage de l’image finale.

Chidambaranathan ressent l’atmosphère de ferveur qui règne dans la grande salle du congrès. Les délégués le perçoivent-ils inconsciemment comme le pape d’une nouvelle religion ? Qu’attendent-ils  de l’image du cosmos primordial, la confirmation d’un aspect ou l’autre de la théorie selon leur préférence ou bien quelque chose d’inattendu ? Les tenants de la théorie quantique de la gravitation sur le modèle des « cordes » verraient bien leur modèle conforté avec un ciel primordial nettoyé de toute impureté et les seules fluctuations visibles sous la forme de cercles concentriques bien dessinés, indications que notre univers est un univers parmi d’autres, une bulle de savon dans un « multivers » et que le temps et l’espace s’étendent à l’infini dans toutes les directions, que d’une certaine façon le temps est une illusion et que tout existe simultanément ; les partisans du modèle à « boucles » par contre s’attendent peut-être à une image où les fluctuations, les grains très fins détectés dans le rayonnement fossile de la lumière sont distribuées uniformément sur l’ensemble du ciel, ce serait d’après eux l’indication que notre univers est en fait un gigantesque trou noir ; une variante de la théorie du modèle à boucles prédit au contraire qu’à l’origine il n’y a aucune fluctuation visible, la photo du ciel devrait être absolument vide, preuve qu’un « big Crunch » a précédé le « big bang ». Et puis il y a tout ceux, la majorité des savants sans doute qui ne s’attendent à rien de particulier, dans ce cas l’image du ciel serait semblable à la photo du satellite COBE prise au début des années quatre-vingt dix, ou à celle du satellite WMAP du début des années deux mille, des grains distribués dans le ciel de manière aléatoire, sans évidence de régularité, de forme, d’une distribution qui ne doive rien au hasard, en somme une image juste un peu plus précise de l’océan qui borne nos connaissances. Dans ce dernier cas sourit Chidam l’absence de vérité révélée donnera des arguments supplémentaires à tous ceux d’entre nous qui veulent lancer un projet plus ambitieux encore que Planck, et dont le financement se fait attendre, le futur satellite LISA (*), aux instruments plus puissants, plus précis, poussant la résolution de l’image encore plus loin, plus loin vers quoi ? Chidam se demande si ce n’est pas l’hypothèse que lui-même aurait préférée, LISA, quelle ironie se dit-il, cette jeune femme dont il a entendu parler et qui est sans le savoir à l’origine de sa découverte de l’instant Borgès, Lisa…

Le Docteur Chamseddine a pris sa décision, lourde, grave de conséquences. Dans le silence de sa chambre d’hôtel il déroule un tapis de prière et se tournant vers la Mecque il entonne la prière de midi. Il n’y a qu’un seul Dieu, son image ne peut être révélée, tout le reste est impiété, hérésie, un seul châtiment attend les hérétiques, apostats et autres polythéistes qui osent profaner le sacré.

Lorsque le docteur Chidambaranathan voit se lever son collègue, le docteur Chamseddine, pendant la conférence et se diriger tranquillement vers lui sur l’estrade, il est pris d’un doute : que fait-il, ce n’est pas prévu, il cherche à capturer un rayon de ma gloire, je vais l’y associer pour éviter tout scandale. Beau prince il s’adresse à l’assemblée et dit : « je vous présente le Docteur Chamseddine, mon plus précieux collaborateur sans lequel les ultimes travaux n’auraient pu être menés à bien ».

Lorsque la balle atteint le docteur Chidambaranathan en pleine poitrine, saisi par l’éclair de la douleur, et juste avant de s’écrouler, il a encore la force d’appuyer sur la touche retour de son ordinateur, il n’a plus dans l’esprit qu’une seule image, sa présentation défile vers la dernière diapositive ; et cette dernière image, la photo du ciel primordial, son ciel à lui, l’instant Borgès, affiche sur le fond bleu nuit du cosmos une forme reconstituée patiemment, la forme qui mettra fin à toutes les discussions, toutes les théories, le commencement …

L’Aleph, ver d’intrusion et de sabotage auto-adaptatif, s’est élevé dans la hiérarchie des créatures informatiques jusqu’au stade ultime de la programmation, celui où le programme crée son propre code sans intervention d’un créateur ; Aleph a rempli sa mission bien au-delà des espérances de son concepteur, bien au-delà des missions de toutes les guerres secrètes possibles.

Pendant que les caméras de télévision se braquent sur le Docteur Chamseddine ricanant, l’arme au poing devant la dépouille de son ennemi, les lumières s’éteignent dans la salle. Puis tous les écrans d’ordinateurs, partout dans le monde, en même temps dévoilent l’image des commencements :



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Cœur ouvert XI

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye