Ecrire, encore


Construire une mémoire à soi, partagée, réelle, vivre et faire revivre, s’amuser, douter, oser ; écrire pour agir dans le monde à défaut d’actions, vaincre la peur de mourir à défaut d’héroïsme, gagner le paradis faute d’illusions ; découvrir la langue, la redécouvrir, la donner à lire, à écouter, à tagger, la mélanger aux idiomes de la rue, des métiers, des jargons, des époques, des autres langues, tour à tour cuisinier, bijoutier, peintre, musicien, menuisier, naturaliste, général des épopées de papier, prêtre d’oraisons funèbres, de tombeaux de mots, de péroraisons, acteur, joueur, maître du donjon ; écrire pour témoigner ou pour accuser, pour être dans le jeu du monde, ou hors-jeu, mentir, beaucoup mentir, car s’il n’y a qu’à chacun sa vérité, c’est que le faux est principe universel, une somme de vérités singulières, idiosyncratiques, solipsistes ne forment pas la vérité ; donc tout est fragment, c’est le mot-clé de notre époque, c’est une technique d’écriture, miroirs brisés, points de vue biaisés, poudre d’impressions dans le Grand Net, le « filet » universel où tous les mots vont se déverser, la mer, à moins qu’il ne s’agisse du grand dépotoir puisque les océans meurent aussi sous l’effet de nos déjections massives ; destin à quoi est promis le réseau, poubellisation de la parole et des écrits ; l’acte d’écrire relève donc bien d’une fonction physiologique de l’animal humain chieur de mots qui vomit ses étrons langagiers pour se nettoyer le cerveau, gros amas d’intestins on l’aura déjà remarqué, « noble organe » : en bref, un WC dans la tête, en avoir conscience et réaliser l’unité de fonctions du corps et du langage, voila qui fait de vous un écrivain.
Ecrire, c’est un travail du corps.

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