Ecrire, pourquoi?

Pour être le maître du monde bien sûr ! [Rires].
Non, attendez… que je me serve d’abord de cet excellent café… En voulez-vous aussi ? [L’auteur se lève, fait quelques pas, observe la pièce.] Et votre collègue, là, il en prendrait peut-être bien une tasse, mais avec sa caméra…
Vous dites ?... L’interview a commencé, on enregistre ?
D’accord, d’accord.
Vous permettez que je fume ?
C’est gentil à vous de m’avoir invité ici…
Ha non ? Désolé, interdit de fumer ici, c’est plein de matières inflammables… Evidemment… [L’auteur déambule, une tasse de café qu’il sirote, entre les rayonnages. Ici, on peut lire « Histoire. Art ». Un peu plus loin « Romans, nouveautés ». L’auteur disparait du cadre de l’image. On entend son rire, hors-champ.]
Haaa ! Oui, c’est à cause de lui ! Vous m’entendez ? On peut la faire comme ça l’interview, d’accord ? C’est à cause de Chateaubriand que j’écris, mais cela vous devriez déjà le savoir si vous avez lu mes livres, non ? Non, vraiment ? Vous ne dites rien… Je parlerai tout seul. Soit.
« Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j’ai signé des traités et des protocoles ; j’ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves. » Etcetera, etcetera… Cela continue, et puis la fin, écoutez-moi ceci : « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. »
Ce n’est pas plus clair pour vous ? [L’auteur fait une brève réapparition dans le champ, un livre de poche à la main, il le montre à la caméra qui opère un zoom, plan rapproché. L’auteur se retire du champ juste à ce moment-là. Sa voix est un peu enrouée. Il parle plus fort du fond du magasin.]
A cause de lui, et de quelques autres aussi, l’affaire est entendue. Et parce qu’il y a des films aussi. En vérité, j’aurais voulu être réalisateur, cinéaste, oui.
Cela vous étonne ? Vous savez déjà tout sur moi. Votre collègue il filme comme un manchot, cela ne va rien donner au montage. Si vous me laissiez faire ? Imaginez un instant, je me mets à votre place, je tiens la caméra, mais en même temps, je prends le son, je regarde les shoots, je supervise le tout…
Ecrire, c’est s’approcher d’un art, voir et être vu, image totale… mais il me faut trahir car le langage me tend ses pièges, je l’utilise bien pauvrement, vous l’aurez compris, on n’est jamais que le suiveur de quelqu’un qui vous a précédé, et lui-même, ainsi de suite, à l’infini… alors je me donne un peu en spectacle, j’écris pour les femmes, puissante séduction ! Essayez, vous verrez !
J’écris pour le show. Mes livres se vendent bien, oui, il y a beaucoup de satisfaction matérielle là-dedans…
Mais surtout, surtout, j’écris pour Lui échapper, retarder le Moment, vous comprenez ?
[L’auteur s’est tu depuis une minute. La caméra enregistre une image fixe, un pan de bibliothèque, une table chargée de livres. Le silence ouaté, quelques rumeurs au rez-de-chaussée du magasin… Une voix dit sèchement : « coupez ! ».]

Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série.

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