Histoire au naturel

Je suis un citadin. Toute ma vie j’ai vécu entouré du bruit et de l’odeur d’une grande ville. Le plus souvent, j’habitais dans des rues étroites, de petits appartements à loyers modérés, des maisons ouvrières mitoyennes. J’ai beaucoup déménagé. Jamais plus d’un an ou deux au même endroit. La bougeotte de la ville. Parfois le rez-de-chaussée donnait sur une arrière-cour ou un jardinet, entre quatre murs hauts suintant d’humidité et de crasse. Parfois moins de quatre murs, les chambres que je préférais, mansardes très pentues avec vue sur les toits, vingt-cinq mètres carrés mais à l’air, à la lumière.
J’ai un chat. J’ai toujours vécu en compagnie de chats, jamais plus d’un à la fois. Misti, Georges, Poun, Gros-Nez, Loulou, Woody. J’en oublie un ou deux. Des bâtards, mes préférés, rayés, raturés à la va-vite, chats européens de gouttière. Blancs et noirs avec tâches sur le nez, les pattes. Des chats imprimés, mis sous presse, cellophane, livrés à domicile. « Non Monsieur, ce n’est pas un livre, c’est un chat ». Chats et livres sont d’ailleurs assortis par plus d’un côté. Mes espaces de vie étroits sont encombrés de livres.
Je n’aime pas les chiens. Des histoires de crottes sur les trottoirs sans doute. Dégoûté je l’ai été, très tôt, à force d’essuyer mes chaussures en rentrant dans mon living, coin cuisine, salon à lit rabattable. Les chiens j’en voudrais, mais grands, blonds, comme dans les Walt Disney de mon enfance, et libres, à la campagne, dans une grande maison à l’orée des bois, au sommet d’une colline, au bord d’une route de campagne. Oui, une maison de campagne, avec façade avant sur la route s’il le faut. Et un grand jardin à l’arrière, sans enclos ni voisins, la prairie en direct. Je prends. Les chiens et toute l’imagerie d’une nature qui va avec, beaucoup d’herbe, beaucoup d’animaux. Je prends, et je fais de longues promenades dans les creux des chemins où j’observe la faune et la flore.
Je parcours ce livre « Histoires Naturelles » de Jules Renard, joliment écrit, on dirait des petits poèmes en prose, ce sont des portraits d’animaux, il s’est promené dans sa campagne et il a bien observé, il a fait provision d’images qu’il restitue à la pointe sèche.
J’aimerais bien écrire aussi des histoires d’animaux, mais je n’en connais pas au naturel, et je ne vais pas faire un livre sur les chats.
Les animaux pourtant, la ville en est remplie. Il y a les chiens, les chats, les pigeons. Ce sont les espèces principales. Puis il y a ceux qui se distinguent par leurs habits, les voitures qu’ils conduisent, les téléphones portables qu’ils collent à l’oreille. Et ceux accompagnés de chiens qui veillent dans la rue, sous une couverture, un carton pour dormir, rassemblés par tribus farouches, par clans qui racontent leurs histoires la nuit au son du tam-tam en vidant des canettes de bière. Et ceux qui font le trottoir, avec ou sans chats pour les espionner. Et ceux qui pérorent dans les parcs, qui parlent tout seul en marchant, qui prennent le métro sans payer. Parfois des animaux se suicident. Les autres passent leur chemin sans regarder.
Les animaux des villes mangent beaucoup, ils broutent les saucisses et les hamburgers qui poussent entre les pavés. Les raffinés consomment des biscuits à l’arrière des taxis, ou des sushis.
Il arrive qu’un prédateur bouscule les animaux du métro, attrape un trainard ou un enfant et le fasse disparaître dans un grand sac de voyage. Le prédateur emporte les animaux plus faibles dans un repaire pour les dévorer à son aise. C’est la dure loi de la ville.
La campagne ? Non merci. Il y a sur mon pavé des hordes de bêtes qui méritent que l’on s’intéresse à elles.
Je boucle mon sac, affûte ma lame. La saison de la chasse est ouverte.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

Cœur ouvert XI