La boîte bleue

Elle entend la camionnette du service postal qui fait sa tournée dans les collines surplombant Carmel. Le bruit du moteur se rapproche. Il marque trois arrêts, d’abord chez les Silverton, juste après le carrefour et la montée très raide qui mène aux cottages de style espagnol en surplomb de la route, puis chez les Markowitz dont la maison est enfoncée derrière un rideau de conifères. Elle achève son bol de céréales au moment où le véhicule redémarre et dépose le courrier chez les jeunes mariés qui viennent de s’installer juste à côté. Ensuite, le facteur poursuit à pied et Wendy entend le bruit du clapet de la boite métallique qui claque à l’entrée de la maison. Elle tient bien le bol à deux mains et boit le lait jusqu’à la dernière goutte, passe la langue sur ses lèvres humides, et se lève tranquillement de la table où sa grand-mère est en train de ranger les tasses et les assiettes. Ce matin elle n’a pas entendu le bruit de la petite boîte bleue.
« Tu n’as pas pris de crêpes ce matin », constate Deborah. « Merci grand-mère, je n’ai pas très faim. Il me semble que la camionnette vient de passer, répond celle-ci en tournant la tête vers la route. Mais elle ne s’est pas arrêtée chez nous ».
Wendy se précipite au-dehors, mais l’homme de la poste est déjà parti, elle voit la poussière à l’arrière des roues de son véhicule qui entame la descente de la colline. Elle ouvre la boite bleue, vide. Comme hier, comme avant-hier, comme tous les jours depuis une semaine.
Au début Wendy répondait à chaque lettre de Nolan d’une écriture fine sur un papier bleu qu’elle avait spécialement choisi à la papeterie du village. Elle achetait ses timbres pour le mois, la série à trois cents avec l’image de Clara Barton, la fondatrice de la croix rouge américaine. « Mes lettres lui porteront chance » pensait-elle en glissant l’enveloppe timbrée dans la fente de la grande boîte bleue arrondie aux gros rivets, marquée du symbole bleu et blanc du service postal des Etats-Unis. L’adresse était toujours la même, poste restante des armées. Le courrier suivait son chemin par avion, par bateau. Il finissait par arriver à ceux qui étaient quelque part dans l’immense océan en train de sauter d’une île à une autre.
Au début Wendy suivait les actualités au cinéma. Depuis une semaine elle n’a plus envie de se joindre à sa bande de copines qui lui proposent des sorties en ville. Le cinéma ne l’intéresse plus.
Deborah lit le journal sur son fauteuil à bascule. Wendy s’est changée et en tenue de bain prend le soleil sur la terrasse. De temps à autre elle regarde vers le bas et essaye de deviner les mouvements sur la route.
Le soleil est chaud. Il fait splendide, il ne se passe rien. Wendy prend un magasine, feuillette quelques pages et l’abandonne, les pages vont jaunir, un petit vent se lève. Elle voudrait dormir.
Parfois le facteur repasse dans l’après-midi, c’est arrivé deux fois depuis que Wendy s’est installée chez sa grand-mère, depuis que Nolan est parti.
Un bruit de moteur arrive jusqu’à eux, le bungalow des Carver avec sa double façade aux toits pointus, tout en haut de la colline. Wendy est rentrée s’allonger. Elle entend fort les battements de son cœur. Elle en a mal aux oreilles. Elle ferme les yeux et ne pense pas au véhicule en train de grimper la colline d’une traite, elle ne veut pas entendre le roulement des grands navires de guerre en train de se rapprocher, les barges de débarquement, les hommes qui descendent accrochés aux filets, qui s’entassent dans les vedettes rapides qui filent à l’assaut des plages. Wendy voudrait être aveugle et sourde.
« Wendy, je descends voir ce que c’est » dit sa grand-mère. Le soleil entre par la fenêtre et inonde de lumière le corps calme de Wendy.
Wendy rêve que le soleil est descendu sur terre pour elle, qu’il est venu la chercher. Elle sent ses caresses sur sa peau. Elle tourne la tête vers la porte et ouvre les yeux. Dans l’encadrement, une silhouette sombre apparait, hésite à s’avancer.
Elle tient une lettre en main.
Wendy se retourne sur son oreiller, enfonce sa tête et se met à pleurer tout doucement, comme un petit chien.


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