A la ligne

Quand les malades réclament mon attention, les bruits qui tournent dans ma tête se font plus discrets ; je suis bien obligé de les tenir à distance, mais je ne peux m’empêcher de les percevoir de jour comme de nuit ; la nuit surtout je les entends plus fort, plus distinctement, le jour j’arrive à m’en distraire par le travail, l’effort soutenu, l’attention que je porte à mes patients avides de soins.
Pourtant je suis aussi amoché qu’eux mais je n’ai pas le temps de me faire soigner car ils sont comme des enfants qui attendent mes paroles rassurantes : « tout va bien se passer, vous verrez, un peu de repos et vous serez retapé ».
Leur parler me fait du bien, cela couvre en partie mon boucan intérieur. Les écouter aussi. Je fais semblant d’être un peu dur d’oreille pour qu’ils montent le volume, et c’est ainsi que ces pauvres diables de têtes amochées et moi-même nous arrivons à nous faire entendre, eux pour se faire dorloter, moi, pour triompher un peu, si peu, des bruits qui me poursuivent depuis l’accident.
Non ! Ce n’était pas un accident, c’est arrivé pendant que je rentrais de mission, estafette du régiment, « garde-à-vous ! », « à vos ordres mon capitaine !», nous étions beaux à voir, cuirassier, deuxième régiment des « cuirs », de Rambouillet, des durs, des petzouilles, pas comme les pédales du premier cuir à Paris, je rentrais au poste après avoir délivré le message au colonel Blacque-Belair, il attendait quelque chose, droit sur son cheval, le con sur la route, comme à la parade, et puis un léger sifflement dans l’air, on aurait dit un couple de piafs par miracle encore vivants, suivi d’un gros « vloum » liquide dans la terre mouillée, l’obus explose juste à côté de moi, la terre bien grasse absorbe une partie du souffle, l’obus s’y enfonce profond, grosse bite chleue dans la fente de la mère patrie, il lâche sa mortelle purée, des éclats de schrapnels un peu partout dans les airs, ceux-là sifflaient méchamment, et en voila un qui me coupe un bout d’oreille, et un autre qui me taillade le bras gauche, et un autre qui me caresse la joue, belle balafre, et le souffle m’enveloppe d’une couverture chaude pleine de mousse jaune dégueulasse, on aurait dit du vomis ce mélange de terre et de cendres et d’os brûlés et de chairs d’animaux décomposés et de cadavres encore frais des camarades qui s’étaient fait descendre ici pas plus tard que la veille parce que nous avions commencé notre fuite en avant victorieuse, mais stratégique, les généraux jouaient avec nos pieds, ils auraient mieux fait d’envoyer leur bottes vernies de salon et leurs casquette d’opérettes aux fifis d’en face qui n’avaient qu’une envie, dormir aux chaud dans nos lits avec nos femmes et plus vite que nous mais je m’égare, ce sont les bruits qui n’arrêtent pas de jouer de jour et de nuit dans ma tête, le bruit de l’explosion m’a sérieusement bousillé l’oreille interne, les osselets dansent les claquettes quand je secoue la tête de rire, me faites pas rire surtout gentilles bergères avec qui je passe du temps, oui, du bon temps dans les magasins de fesse, j’essaie d’oublier, j’y arrive pas, la nuit est terrible à cause des acouphènes et des sifflements, je leur ait dit que j’avais un trou dans la tête, trépané, pour rire, ils n’ont pas compris, ils vont jamais rien comprendre, ça vous laisse des traces dans le ciboulot d’être soufflé par l’explosion d’une grosse bombe allemande, j’ai chu de cheval, n’en parlons plus le pauvre, éventré, lui il a pas eu de chance, m’en serait pas tiré s’il avait pas été là, le plus gros du souffle il l’a ramassé dans le bide qu’a explosé tout sec comme un ballon empli de merde et toute cette poisse et ce sang se sont mélangés en une gerbe qui m’a bien arrosé, alors là pour avoir chaud, j’avais chaud, je sentais plus rien du froid piquant de Novembre, le jour des morts c’était tous les jours, et ça allait continuer comme ça à un petit rythme tranquille de massacre quotidien pendant des années, du boulot pépère, ils tirent, on les arrose en face avec du soixante-quinze, ils foncent dans nos barbelés, on les mitraille, ou alors c’était à notre tour, mais ce jour-là j’ai failli y passer, hors, la nuit le problème c’est que j’entends mieux leurs bruits dans le silence de l’hosteau et j’arrive pas à dormir, je dois prendre un peu de laudanam pour engourdir ces bruits et les tenir à une distance où ils deviennent à peine audible dans le tréfonds du conduit labyrinthique de mon oreille interne, car en vérité ce ne sont pas des bruits mais du langage articulé que je perçois, je n’entendais rien au début, je voulais pas comprendre qu’il y avait une signification dans tous ces scriiiitch, scraatch, tiiiuuuu, tiiiuuu, mais non, j’ai fini par capter, y avait des gars qui causaient à l’autre bout du fil, qui causaient sous mon crâne, qui essayaient de joindre l’opérateur, c’était qui cézigue, j’attrapais des conversations que je retranscrivais au début, comme celle-ci, un martial « à vos ordres mon capitaine ! » suivi d’un trivial « passez-moi le trente-six quinze Val de Grâce, … oui, vous me commanderez un bon kilo de tripes à la boucherie, on va s’en régaler à la mode de Caen » ; j’ai fini par me demander si je ne devais pas décrocher mon téléphone et appeler la boucherie de la rue des Abbesses, mais parfois ils me parlaient dans leur patois normand, bas-breton, gascon, surtout du breton de chez nous, y a longtemps que je n’en avais plus entendu, et là ils m’arrosaient par rafales, avec du Breizh atao ! revendicatif, ou un va digarezit quand ils étaient mieux lunés, mais le plus souvent ils crachotaient, bafouillaient, éructaient, m’écœuraient, m’exaspéraient, et j’ai fini par comprendre ce que les ancêtres attendaient de moi, ils voulaient se libérer, « eh de quoi ? » je leur disais en mon for intérieur, notez que cela fait fortiche, causer à ses ancêtres par ligne directe avec un opérateur, le problème c’est que l’opérateur il s’en sortait pas avec l’offensive qui avait balayé nos lignes, elles étaient où les lignes d’ailleurs, toutes mélangées, sur les cartes, toutes embrouillés de fils rouges, bleus, ils arrivaient pas à suivre assez vite les déplacements de nos troupes dans les états-majors, c’est comme ça qu’on a perdu la guerre, y avait pas assez de canassons et de cuirassiers pour porter les messages, et moi-même j’avais été bousillé, j’étais plus bon à rien sauf à conduire une ambulance, j’ai raconté tout cela dans mes livres, lisez-les, c’est du pur jus de vérité, toute crue, je m’y suis mis en entier, pas de la fiction, du vécu, de l’historique, chroniqueur je suis devenu, c’est moi le Froissart de nos nouvelles guerres de cent ans, le Commynes de la « grande aragne », roi Louis en poigne avec le ténébreux Téméraire, et la ligne le plus souvent je la perds moi aussi dans les méandres des voix, des accents, des patois, des « tenez-bon, on arrive » aux « tous aux abris, on déguste », j’entends parfois une sous-conversation qui m’éclaircit le gosier, tiens c’est marrant comme expression, j’ai l’impression que ça aura un bel avenir en Sorbonne, et nos littérateurs de l’avenir le cul au chaud ils vont déguster des « coquetèles » en lutinant les souris, mais comment vais-je faire pour m’en sortir moi, je sais pas, je voudrais dormir quoi, dormir vous comprenez, taisez-vous à la fin, fichez moi la paix, que dites-vous, parlez plus nettement votre charabia jargonnant jargon aphasique du syndrome de Korsakoff botulique et antérograde par lésion du bulbe temporal et occipital m’empêche de penser, j’ai suivi vos leçons docteur Broca c’était brillant c’était enlevé quelle précision quelle élégance dans la démonstration, à la faculté y en avait que pour vous et vos lésions, et pour le théâtre des hystériques de Charcot dans l’autre amphi, mais c’était que simulations, éjaculations, faux discours, faux semblants chez lui, des poses de bourgeoises qui s’ennuient et qui prennent des amants, leurs maris au front et quand les gueules cassées reviennent ils se font tirer des gueules d’enterrements, les bourgeoises les trouvent plus tellement à leur goût d’un coup, et cela vous prend, l’idée saugrenue de leur balancer une bombinette dans leurs jolies frimousses qu’on se fende la face d’un bout à l’autre pour rire, car je les ai vus ces hypocrites lâches traîtres vendus marchands d’armes de la City, d’ici, de là, plus loin, jusqu’aux colonies en Garamance, Cochinchine, dans la Pampa, où je me suis rendu, à m’en crever des fièvres paludéennes et du typhus et de la chaude-pisse, très peu pour moi, je les ai vu ces coquins qui n’arrêtaient pas de mélanger les pions sur les cartes par-dessous les jupes de ces dames, et de leur rire gras annoncer « d’un coup j’avance mes troupes et de deux tu me piles sec, au poil les cadavres s’empilent, ça nous fera de beaux monuments aux morts pour plus tard, des tas à gauche des tas à droite, le cavalier saute de travers, échec au roi, au Kronprinz, au Kaiser, à l’Adolf car y a plus de saisons, cette guerre éternelle, Novembre à perpète », alors pour en finir avec ces manigances, je dis aux hommes du Nord, « levez-vous, sortez de vos tombes, balayez-moi cette vermine de profiteurs enragés, ouvrez grandes les portes du Whalhala », et après je me sentais mieux, je me disais « tiens comme c’est curieux j’ai l’impression de dormir debout », le fracas s’éloigne un peu, la furie des combats s’éteint, la paix revient, paix des braves, le silence de la campagne étend ses ondes bienfaisantes par cercles concentriques qui m’englobent enfin dans une quiétude écœurante, l’agitation s’arrête, je dors, je rêve que je suis mort peut-être, que le grand cirque est fini, que les ailes de métal tout là-haut rentrent sagement chez elles, que je vais enfin pouvoir écrire tranquille, que Coco mordille le crayon de son bec malpoli en jacassant de la langue verte, que Bébert n’est plus là, j’ai une pensée pour lui, il est enterré sous le pommier, que les feuillets s’accumulent remplis de ma mauvaise écriture, que le roman avance, avance, pendant que nous reculons, « encore un petit effort pour perdre la guerre, Maréchal ! Nous voila ! » ; et puis quand le roman sera enfin achevé je le dédierai à tous les caves de la terre, les victimes de l’escroquerie générale, mes semblables, les mots tomberont à la ligne, en rangs serrées, virgules du tac-au-tac, trois points de suspension sur lesquels les mots finiront par mourir à bout de souffle, comme cette phrase qui n’en finit pas de me pisser dessus… mais j’y arriverai, je leur clouerai le bec, serai leur maître, les mots se soumettront, un point c’est tout.

Proposition travaillée à partir d'une idée de l'atelier d'écriture du 3 mai (in absentia)

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