Le chien jaune

Wendy enfile son maillot noir dans la salle de bain étroite du bungalow. L’ampoule au-dessus du miroir ne fonctionne pas. « Je demande à Jim de la remplacer » se dit-elle, « demain, oui, demain ». Jim dort encore, ou bien il fait semblant de dormir. Wendy jette un coup d’œil sur la forme allongée de son mari, à plat ventre, le bras droit ballant, les doigts touchent les lattes en bois, animés de petits mouvements. « Il se lève de plus en plus tard » pense-t-elle, « mais ce sont les vacances, il en a le droit ».
Elle est prête pour une journée où il ne se passera rien, installée sur le banc devant la maisonnette à regarder la mer, le bonnet de bain sur la tête. « Je n’aime pas me mouiller les cheveux » dit-elle toujours à son mari qui lui demande de laisser sa belle chevelure blonde flotter au vent. « Cela te donne un air si sévère » lui répond-il. Il n’insiste pas.
La plage est encore vide. C’est le moment de la journée qu’elle préfère. Elle se dit qu’il est bon d’avoir un choix aussi simple à faire chaque matin : entrer dans l’eau tout de suite ou plus tard quand l’océan aura été réchauffé. Elle se laisse bercer par le flux et le reflux de cette question en regardant les longues vagues dérouler inlassablement leurs volutes de mousse blanchie par la traversée du Pacifique. Elle pense à un certain atoll perdu au loin et puis comme surprise par le tour que prennent ses pensées elle se lève d’un bond et court d’une traite piquer une tête dans la mer.
Les traces de ses pas sur le plancher du bungalow s’évaporent rapidement. Les muscles réchauffés, le ventre plat, le buste poussé vers l’avant, Wendy se frotte le dos avec sa serviette rouge, « c’est la première fois qui est la meilleure. Toujours ! » dit-elle à Jim qui s’est installé sur le banc et observe sa femme le regard encore lourd. « Tu devrais te lever plus tôt et me rejoindre pour le bain du matin, cela fait du bien ». Son mari esquisse un sourire et se contente de fixer l’essuie avec des pinces à linge sur la corde accrochée entre leur bungalow et celui de leurs voisins. « Ils ne viendront pas cette année » dit-il, « ils auraient dû être arrivés, c’est à cause de son travail ». Jim s’assied à côté de Wendy. Ensemble ils regardent la plage, la mer, Jim est légèrement voûté, les bras croisés entre ses genoux. « Oui, à cause du travail » reprend Wendy, « c’est le boom dans l’immobilier, il y a des nouveaux lotissements proprets dans Santa Monica, ils se vendent tout de suite. Nos voisins s’enrichissent pendant ce temps-là ».
Sur la plage une bande de gamins jouent avec un chien jaune qui court après un ballon. Le chien bouge la queue sans arrêt, il saute d’un garçon à l’autre. L’un d’eux creuse un trou dans le sable humide et montre la fosse au chien qui s’y installe. Les autres le recouvrent de sable jusqu’à la tête. Le chien se laisse faire.
« Moi aussi j’ai bien travaillé cette année » dit Jim. « J’ai droit à un peu de repos ».
« Toi, c’est différent » reprend Wendy.
Jim se tourne vers elle, une question dans le regard mais les pensées de sa femme ne lui appartiennent plus, elle sourit à un ami invisible, au loin, immobile comme une statue.

Sur une proposition de l'atelier d'écriture in absentia, d'après un tableau d'Edward Hopper.

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