Nevers imaginaire et réel, trop réel

Hiroshima mon amour… L’hôpital, je l’ai vu à Hiroshima. Il existe. Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien. C’est dans un film.
C’était le souvenir d’un instant T comme zéro atomique dans une tentative de parole entre « Hiroshima » et « Nevers », les personnages à fleur de peau cendrée, sablée, luisante, du film de Resnais d’après Duras, c’était Duras elle-même dans cette voix, à travers l’énonciation d’Emmanuelle Riva, et aujourd’hui cela me hante encore car d’actualité, transformé.
Et Nevers aussi continue à exister et à parler aujourd’hui d’un souvenir de mort, ce n’est plus la jeune fille tondue pour avoir mal aimé, ce n’est pas Artaud le suicidé de la société, lui c’était à Rodez, Nevers c’était « Béré », le suicidé du pouvoir, l’homme du Prince et de Machiavel tout ensemble, l’homme de Pétain passé comme tant d’autres à gauche. Et c’est de là, comme c’est étrange, qu’un discours du nouvel homme de gauche a répondu aujourd’hui à un autre discours au Trocadéro. J’en parlais ce matin, sans savoir, du Troca, célinien, la lettre à Garcin… Coïncidence.
Tout est lié. Hier Hiroshima. Aujourd’hui, Fukushima. Tu n’as rien vu à Fukushima. Rien. Never more, never again.
Mais non, moi je l’ai vu, l’homme qui est resté après la catastrophe, qui donne à manger aux chats, aux vaches, seul, c’est sa mission, sauver les animaux abandonnés lorsque les populations ont fui les villages dévastés du tsunami et le pays contaminé par les retombées, et ce qu’il mange cet homme seul, courageux, est contaminé aussi, il le sait, mais en attendant personne là-bas ne mourra de faim. Je l’ai vu dans un film, ils l’ont montré à la télévision. C’était terriblement émouvant, tous ces chats, sauvés, toutes ces vaches, sauvées, libres dans les rues des villages déserts. Mais qui répond à « Fukushima » aujourd’hui dans ce plan séquence imaginaire que Resnais aurait put tourner, qui est « Nevers », encore et toujours ? Anywhere ?
Hiroshima mon amour c’était vivre une histoire d’amour sur le fond de cette histoire-là qu’on ne peut pas raconter. Fukushima, c’est la même chose, c’est entre un homme et les animaux, et cela nous parle aussi. C’est quelque chose, mais ce n’est pas grand chose. Ce n’est pas comme dans le Camp 14 d’où s’est échappé le jeune homme né en enfer. Je l’ai vu aussi, ce soir à la télévision, horrible. Tortures d’un autre âge, monde concentrationnaire, il dénonce sa mère à l’âge de quatorze ans, elle est exécutée sous ses yeux. Il n’éprouve rien, non, il est content de ne pas être à sa place. Seule éducation : la délation. Et la faim omniprésente « un rat vivant dévoré cru, du luxe ». Est-ce possible ? « Fouiller les excréments à la recherche d’un grain de riz ou de maïs ». Encore ? Où donc cela ? Resnais va-t-il refaire Nuit et Brouillard en Asie ? C’est de l’autre côté de la mer du Japon, Fukushima est face à l’Océan Pacifique, c’est-à-dire face à l’ouvert, le dehors, l’espoir. D’où vinrent les libérateurs il y a longtemps. Il y eut Hiroshima aussi. Mais le Camp 14 il est où ? De l’autre côté de la ligne de démarcation d’un Sud rutilant sous les technologies et les androïdes dans un pays fou, schizophrénique, au milieu des terres, moitié de pays forclos qui affame sa population. Images que je croyais ne plus voir justement depuis « Nuit et Brouillard », mais c’est une illusion, d’autres camps ont été construits et habités depuis les parcs industriels du zoo humain des confins germano-polonais : en Chine, au Cambodge… Il n’y en a plus là-bas, plus comme ça en tout cas, plus comme le Camp 14 du dernier pays stalinien criminel génocidaire paranoïaque au monde. Et c’est un 1er Mai que je l’apprends. Paradis des travailleurs.
Que fait l’opinion mondiale ? Où sont les bombes occidentales tombées ? Faut-il mourir pour libérer le Camp 14 et tous les autres camps de cette sorte qui pourrissent encore l’univers ? Quand mettra-t-on fin à cette monstruosité, cette obscénité ?
Et pendant ce temps-là, au Sud, une autre planète, mais ce ne sont pas des trous dans l’espace-temps, des enroulements de science-fiction qui le séparent de son voisin, c’est juste quelques centaines de mètres de terre sale sur une ligne truffée de mines et de nids de mitrailleuses. Ce régime du diable en est à la troisième génération du criminel en chef. L’anomalie c’est que cela n’étonne plus personne. Sauf peut-être la parole d’un homme revenu de l’enfer…
Et pendant ce temps-là, un peu plus loin, Fukushima, symbole de l’obsession atomique, mais nous n’avons rien vu, il n’y a pas grand-chose à y voir d’ailleurs, des routes vides, des maisons abandonnées, et des animaux en liberté, un monde futur sans hommes, enfin ?
Et pendant ce temps-là, plus loin encore, des foules qui scandent, de l’opinion, des passions, un débat. Messieurs les journalistes qui préparez le débat, glissez un mot demain dans votre chapitre sur la politique internationale à propos de ce régime de mort qui poursuit impunément son existence.
Never. Never again.

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