A propos de "Funambules"

Funambules, par Astrid de Laage, Mon Petit Editeur, 2012

La nouvelle, j’entends le dire, est le parent un peu honteux de l’édition francophone. Cousine pauvre du roman dont les tables des libraires sont chargés à profusion, en particulier, les « premiers romans », qui ont leur saison comme le Beaujolais nouveau, elle fait l’objet d’un rien de condescendance de la part des marchands de littérature lorsqu’il s’agit de lancer une marque, je veux dire, un nouvel auteur. Et pourtant ! Ces premiers jets d’écrivains qui doivent se cacher dans d’obscures éditions, se cantonner dans des niches serrées où la production est limitée, faute de forcer les éditeurs parisiens, ces grands rapaces de l’écologie du livre, à publier un recueil de leurs nouvelles comme premier livre d’une plume saisie en son herbier, ces textes originaux, originaires, qui sont à dénicher, débusquer dans les foires, les salons du livre, chez les bouquinistes, ou, avec un peu de bonheur, sur le réseau, dans des sites de micro-éditeurs en ligne, contiennent bien plus de saveurs pulpeuses, épicées, affolantes, drôles parce que courtes que les produits blancs de la littérature sous cellophane qui pèsent leur kilo de papier et leurs quarante mille mots au minimum d’ennui romancé…
Ah, Nouvelle ! Que d’éloges ne dirais-je pour favoriser ta structure ! Dans la compétition des genres, tu es reine ! Ta forme brève, tes postures savantes ou populaires, ta recherche du juste effet, ta consistance, compacte tel un aérolithe de langage, ton aspect, élégant comme un diagramme qui s’élance vers un sommet, ton lexique travaillé au plumeau, l’humilité de tes sujets, la vérité de tes textes… tout concoure pour moi à célébrer ton règne littéraire. Et justement…
Ces jours-ci, un peu par désœuvrement, j’ai croisé la route de dix de tes congénères… Qui sont-elles, que me voulaient-elles ? Elles se cachaient timidement dans les pages d’un recueil à la couverture verte avec le dessin d’un bonhomme dans un vaisseau spatial, du moins, c’est ce qu’il me semble. Ces textes sont publiés par « Mon Petit Editeur » que l’on trouvera, sans difficulté, par exemple chez Amazon.
« Funambules », en est le titre, joli titre. Il sera donc question d’équilibristes… de vertige, fils de la vie… Un recueil de nouvelles est par définition une entité problématique ; d’où vient son unité ? Très souvent, du hasard qui a pour nom : « anthologie », recueil des fleurs, des plantes (anthos), herbier comme je disais plus haut, le destin d’une nouvelle étant le plus souvent solitaire, publiée dans une revue, ou cachée dans un tiroir, jamais publiée, ou perdue, et puis, miracle ! Un éditeur, fut-il citoyen du pays de Liliput, trouve l’idée intéressante de les rassembler dans un livre. L’auteur participe de cette construction dans l’après-coup, il y entre nécessairement une relecture de ses propres textes par l’auteur, que dis-je, une réinterprétation, réappropriation, car il faut leur donner un sens nouveau à ces textes qui vont cohabiter, à tout le moins, une direction, un but. Et ne le cachons pas, ce travail de sens, construction parfois un peu forcée, participe de l’écriture des « nouvelles », écriture qui se prolonge après le point final. Mystère de ces textes courts dont l’apparence ramassée, courte, frugale, laisserait penser que tout est dit sur eux, et qui se laissent happer dans une nouvelle direction, comme des petits poissons dans le courant d’un fleuve.
Ce qui est beau avec ‘Funambules », c’est que, ces textes entretiennent entre eux des rapports, je dirais, musicaux. Et non seulement entre eux, car la structure, l’unité du recueil est évidente, par exemple le choix des titres, mais aussi dans leur propre structure, leur intimité. Ces nouvelles ont en effet des prénoms, qui se partagent à peu près équitablement entre les deux sexes, avec l’une d’entre elles qui se pose en « Anonyme », car il en faut bien une aussi qui n’ait pas été baptisée. Et je crois que c’est justement ce texte-là qui donne à lire ou à interpréter, une clé de lecture, une « intention » de l’auteur, par le jeu de la polyphonie. « Anonyme » est un récit enchâssé à trois voix où la musique est un fil conducteur, ce texte est central dans le recueil, ce sont des signes qui ne trompent pas. Il contient une des plus belles métaphores qu’il m’ait été de lire sur New-York, ville inversée dans « Central Library ». Lisez.
L’intimité de chacun de ces textes est ce qui les rend si forts, poignants. On y devine des douleurs, des secrets, des aspérités. Il y entre aussi des correspondances avec d’autres livres, d’autres œuvres que l’on devine. S’y donne à lire un art, une maîtrise du langage qui m’a séduit, ému, amusé (une longue phrase comme signe du désir). Je les ai toutes lues, au moins deux fois ces nouvelles. Mes préférées, « Elise » et « Louise », forts contrastes de l’enfance et de la vieillesse qui ouvre et clôt ce premier recueil de nouvelles d’une jeune femme, Astrid de Laage, dont il faudra se souvenir.
Pour conclure, ce recueil enchantera l'amateur exigeant de nouvelles. Chacune d’entre elles joue du déséquilibre d’un personnage qui rattrape sa vie au tournant d’un souvenir, d’une photo, d’un paysage, d’une confession, d’une musique de Jazz… Tous ces textes sont finement ciselés, ils se prêtent à l’œil et à l’oreille, on pourra les relire pour leur beauté, rythmes, couleurs, métaphores, des poèmes en prose enchâssés dans des récits mélancoliques, comme des sonatines aux tonalités mineures.

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