Tarawa

L’été est interminable, et c’est bon. Wendy ne veut pas que l’été s’achève. La canicule s’empare des plaines pendant la journée, elle incendie les blés qui mûrissent le long des routes de Californie. Le soir il n’y a aucune fraîcheur mais Wendy ne veut pas que l’été s’achève. L’été domine les hommes et les bêtes qui avancent au ralenti. Un grand silence couvre la plaine qui dort pendant le jour ; elle bouge un peu dans les villes lorsque le soleil embrase l’horizon glorieux. Mais Wendy est heureuse jour et nuit comme jamais.
Nolan est avec elle, Nolan est à elle, elle est à lui. C’est juré, c’est promis.
Ils se disent des choses sous la lampe qui forme une barrière avec le noir absolu. Il n’y a rien à voir au-dehors. Des mots, des mains qui se serrent, des regards qui se fondent l’un dans l’autre. Mais ce soir Nolan parle de choses graves, Wendy se redresse un peu et l’écoute.
« Tu m’écriras tous les jours » exige-t-elle. « Je ferai de mon mieux » promet-il. Nolan, le cheveu ras, la carrure forte, la mâchoire carrée, un homme solide, qui sera là pour la protéger, « lorsque je reviendrai » dit-il, je t’épouserai et puis nous partirons dans d’autres états. »
Elle n’en doute pas, cet homme est un roc, rien ne peut lui arriver : private Nolan de la deuxième division de Marines. Il lui a montré l’insigne sur son épaulette, « première classe » dit-il avec fierté.
Quand il n’est pas avec elle Wendy va à la bibliothèque municipale consulter les grands atlas, elle étudie les noms et les distances des archipels dans le Pacifique. Elle calcule le temps qu’il faut pour qu’une lettre parvienne sur une île qu’elle choisit au hasard, elle cherche, elle imagine. Elle sait que le courrier n’arrive pas à tous les endroits parce que l’ennemi est installé et qu’il faut le déloger.
« Nous partons d’abord pour la grande base de Pearl Harbour » dit-il. Ensuite nous serons affectés sur des convois. Cela va prendre du temps. Nous aurons un entraînement très dur, mais je t’écrirai. Après, quand les amiraux auront décidés de nos destinations, nous verrons. Je m’arrangerai. »
Une mouche circule dans la bibliothèque, elle vrombit en tournant autour des étudiants. Wendy contemple la grande carte ouverte sur une double page centrale de l’atlas, du bleu partout, et des poussières avec des noms qu’elle examine de près. Son doigt glisse vers l’ouest depuis Hawaï. Mariannes. Marshall. Solomon. Jusqu’où ira-t-elle. Les points sont tellement petits. Des loupes sont disponibles pour aider les étudiants. Elle regarde de plus près. La mouche tourne autour d’elle et dérange Wendy. La mouche se dépose sur l’atlas. Sans réfléchir, Wendy frappe du plat de la main.
La mouche est morte, elle s’essuie avec une feuille de papier et jette la mouche par terre.
Elle regarde de plus près avec la loupe, là où la mouche s’est écrasée, une trace rouge masque le nom d’un archipel. Elle nettoie délicatement la page de l’atlas avec son mouchoir et regarde à nouveau. C’est un point minuscule dans les îles Marshall : Tarawa.


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