Théâtre sur le Pacifique

Un quai, une salle d’attente, le Soleil entre par la verrière, éclaire la scène. Bruits d’oiseaux. Une femme, jeune, épaules nues, jupes étroite, verte, chignon, est assise sur un banc, un porte-documents en maroquin rouge sur les genoux.
Silence.
Un homme apparait dans le cône de lumière, il est grand, bien bâti, une force de la nature.

Bonjour Wendy…

— C’est vous ?
Vous m’apparaissez ainsi. D’un coup. En plein jour.
Oui, vous lui ressemblez…
Mes yeux s’ouvrent… Je ne pensais à rien…
Excusez-moi…

Elle se lève, tend la main, salue.

— Wendy… merci de me permettre… d’apparaître…
D’apparaître enfin, à vos yeux.
C’est long dix ans. J’ai attendu trop longtemps… Je n’osais pas…
Vos lettres… Ses lettres… Les dernières…
Celles qu’il n’a pas pu envoyer.

— Asseyez-vous. Racontez. S’il vous plait.
J’ai tout oublié. Je n’ai rien oublié.
J’ai voulu… Est-ce possible ? Ai-je perdu quelque chose ? L’ai-je perdu dans mes souvenirs ?
Dix ans… Dix minutes !
Je me vois encore… Je me trouvais dans l’ombre de la chambre… Quelqu’un est venu avec une lettre…

Elle se voit encore, assise dans la salle d’étude de la grande bibliothèque, à s’user les yeux sur des atlas scolaires fatigués, à suivre du doigt des lignes pointillées traversant des plaines couleurs pastels, sautant par-dessus des chaînes de montagnes, traces de fourmis qui rentrent chez elles, et se perdent, dans le bleu immense, central, de la double page de l’atlas posés sous la lampe.
Elle se voit encore, en train d’épeler des noms difficiles à prononcer, des noms d’îles lointaines, d’archipels peuplés d’animaux rutilants de lumière, des noms d’ailleurs vers lesquels pointent pourtant les flèches imaginaires des convois qui sont partis, emportant battus par l’océan, dans leurs cavernes lisses de géants des mers, des jeunes hommes, tous des noms, d’amis, de frères, de fils, d’époux, d’amants, partis. Partis au loin… au loin…


Comment était-ce, là-bas, avec lui ?
Racontez !... Racontez-moi tout !

— Wendy… Je…. Je ne sais pas parler !
Lui !
Il parlait tout le temps de vous…
Des détails…
Le grain de peau de Wendy, une pêche, qu’une souris aurait un peu croqué, douce avec quelques marques d’obscurs combats contre la maladie, et puis…
Les cheveux blonds de Wendy, la toile solaire pleine des graines d’arbres fruitiers, et puis…
Le parfum de Wendy…

Il sent son parfum, là, devant lui, une légère odeur de noix de cajou grillées au miel et à la fleur de sel… Il sent son pouls accélérer, il a chaud, son costume étroit le gêne, il voudrait libérer le nœud de cravate, mettre ses bras à nus, frémir au contact de sa peau…

— Assez !
Ce sont des preuves suffisantes.
Des blessures qui se réveillent.
Vos mots… Ses mots à lui… Ils me font mal maintenant…
Après… Après la lettre, j’ai lacéré ma peau dans les orties, j’ai embrassés les cactus géants du désert. Je brûlais… J’ai brûlé longtemps…
Et puis un jour, votre lettre est arrivée.

— Wendy… Je… J’ai hésité longtemps avant de vous écrire… Plus le temps passait… Plus je me sentais mal, coupable, le sentiment de le trahir… Lui, et son amitié, ses dernières volontés…

Il ferme les yeux un court instant. Les bruits des rafales d’armes automatiques, d’obus étouffés par la jungle épaisse, envahissent la scène de sa mémoire. Et le goût du sang, les blessures d’où le sang de son camarade qu’il tient à bout de bras, qu’il emporte avec lui à l’abri, fuit, s’écoule sur la mousse…
« Tu iras la voir ! Promets-le ! Tu vas t’en sortir, toi !... Jure-le ! Tu iras voir Wendy, ma promise… »

Ses dernières pensées furent pour vous…

— Merci d’être venu Jim.
Je pourrai enfin, maintenant, peut-être, commencer à oublier…
Venez ! Allons prendre un verre à la buvette.

Ils se lèvent. Bruits d’oiseaux. Ils glissent dans l’ombre et disparaissent.


Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série, 25 mai.



Credits: Philip Lorca diCorcia

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